Explication linéaire – Montesquieu, Les Lettres Persanes, Lettre 161
Publié le 25/01/2026
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Explication linéaire – Montesquieu, Les Lettres Persanes, Lettre 161
---------------------Lettre 161
Roxane à Usbek, à Paris.
Oui, je t’ai trompé ; j’ai séduit tes eunuques ; je me suis jouée de ta jalousie ; et j’ai su
de ton affreux sérail faire un lieu de délices et de plaisirs.
Je vais mourir ; le poison va couler dans mes veines : car que ferais-je ici, puisque le
seul homme qui me retenait à la vie n’est plus ? Je meurs ; mais mon ombre s’envole bien
accompagnée : je viens d’envoyer devant moi ces gardiens sacrilèges, qui ont répandu le plus
beau sang du monde.
Comment as-tu pensé que je fusse assez crédule pour m’imaginer que je ne fusse dans
le monde que pour adorer tes caprices ? que, pendant que tu te permets tout, tu eusses le droit
d’affliger tous mes désirs ? Non : j’ai pu vivre dans la servitude ; mais j’ai toujours été libre :
j’ai réformé tes lois sur celles de la nature ; et mon esprit s’est toujours tenu dans
l’indépendance.
Tu devrais me rendre grâces encore du sacrifice que je t’ai fait ; de ce que je me suis
abaissée jusqu’à te paraître fidèle ; de ce que j’ai lâchement gardé dans mon cœur ce que
j’aurais dû faire paraître à toute la terre ; enfin de ce que j’ai profané la vertu en souffrant
qu’on appelât de ce nom ma soumission à tes fantaisies.
Tu étais étonné de ne point trouver en moi les transports de l’amour : si tu m’avais
bien connue, tu y aurais trouvé toute la violence de la haine.
Mais tu as eu longtemps l’avantage de croire qu’un cœur comme le mien t’était soumis.
Nous étions tous deux heureux ; tu me croyais trompée, et je te trompais.
Ce langage, sans doute, te paraît nouveau.
Serait-il possible qu’après t’avoir accablé
de douleurs, je te forçasse encore d’admirer mon courage ? Mais c’en est fait, le poison me
consume, ma force m’abandonne ; la plume me tombe des mains ; je sens affaiblir jusqu’à
ma haine ; je me meurs.
Du sérail d’Ispahan,
Le 8 de la lune de Rebiab 1, 1720.
----------------------
La lettre 161 est la dernière lettre des Lettres persanes, roman épistolaire écrit par
Montesquieu au XVIIIème siècle.
Ce roman met en scène deux Persans, Usbek et Rica,
lors de leur voyage en Europe, au XVIIIème siècle.
Grâce à leur regard extérieur,
Montesquieu critique la société européenne et son fonctionnement.
Parallèlement,
un autre drame a lieu à Ispahan, dans le harem d’Usbek.
Les femmes se révoltent
contre la tyrannie de leur maître.
Notre extrait est la dernière lettre de Roxane, la
favorite du sultan.
Elle a été surprise dans les bras de son amant.
Celui-ci a été
exécuté.
Elle décide alors de mourir, à son tour, en s’empoisonnant.
Elle n’a plus
aucune raison de cacher la vérité et revendique même sa culpabilité.
Sa mort,
pathétique, révèle l’aveuglement d’Usbek tout en soulignant les dangers d'un pouvoir
qui ne fonde que sur la soumission.
Ainsi, nous nous demanderons en quoi cette lettre esquisse le portrait d’une femme
qui paradoxalement, en mourant, affirme sa liberté.
Notre explication s’organisera en quatre mouvements :
-
I.
L’aveu de la tromperie des lignes 1 à 6 ;
La lettre d’une femme libre des lignes 7 à 11 ;
La sincérité et la révélation des sentiments des lignes 12 à 17 ;
La mort d’une femme libre des lignes 18 à la fin.
L’aveu de la tromperie (lignes 1 à 6)
Oui, je t’ai trompé ; j’ai
séduit tes eunuques ; je me suis
jouée de ta jalousie ; et j’ai su de
ton affreux sérail faire un lieu de
délices et de plaisirs.
Je vais mourir ; le poison
va couler dans mes veines : car
que ferais-je ici, puisque le seul
homme qui me retenait à la vie
n’est plus ? Je meurs ; mais mon
ombre
s’envole
bien
accompagnée : je viens d’envoyer
devant moi ces gardiens
sacrilèges, qui ont répandu le
plus beau sang du monde.
Ce passage est très théâtralisé.
On commence « in médias res »,
au milieu de l’action.
L’adverbe « oui » semble répondre à une
question implicite qui viendrait d’être posée.
Au lieu de se
défendre, Roxane revendique ses actions.
Le rythme
quaternaire : « je t’ai trompé ; j’ai séduit tes eunuques ; je me suis
jouée de ta jalousie ; et j’ai su de ton affreux sérail faire un lieu de
délices et de plaisirs.
» (l 1-2) peint une héroïne provocatrice qui
montre à quel point elle a fait preuve d’habileté et de
manipulation.
Le champ lexical de la supercherie en est le
témoin : « trompé », « séduit », « jouée de ».
Le pronom personnel
« je » est le sujet de ces quatre phrases et affirme, ainsi, la
supériorité de Roxanne qui est à l’origine de chaque action.
Cette
présence est soulignée également par l’allitération en « j » (« je » /
« j’ai » / « jouée » / « jalousie »).
L’antithèse : « affreux sérail / lieu de
délices et de plaisirs » met en évidence l’ingéniosité du
personnage féminin qui est parvenu à métamorphoser le harem
d’un tyran en un endroit agréable.
Elle emploie d’ailleurs le pluriel
pour souligner l’ampleur de sa faute, ici entièrement assumée :
« délices, plaisirs ».
La syntaxe de la phrase insiste également sur
les faits.
Après la proposition très brève « Oui, je t'ai trompé », les
propositions suivantes, juxtaposées, sont de plus en plus
longues et mettent en valeur la détermination de Roxane face à
Usbek.
Les pronoms personnels « je » et « tu » s’affrontent dans
toute la lettre montrant ainsi le combat à distance que mène
Roxane face à celui qui fait figure pour elle de despote.
En choisissant l’instant de sa mort, elle défie Usbek, elle choisit
sa punition et l’allitération en v : « vais / va / veines » appuie la
détermination qui l’anime.
La modalité interrogative : « car que
ferais-je ici » s’adresse ici à Usbek.
Tout en étant ouverte grâce
ici à l’interrogation partielle, elle souligne ironiquement
l’absence d’ouverture.
Entourée de conjonctions de cause « car »
et « puisque », cette question révèle que la mort est inévitable.
C’est une question rhétorique, qui n’attend pas ici véritablement
de réponse.
L’engrenage tragique vers la mort est ici mis en
valeur par les verbes de mouvement « couler », « s’envoler »,
« envoyer », « répandre ».
Au « je » du début de la lettre répondent
« les gardiens », incarnation ici du meurtre.
Roxane incarne ainsi
les idées de Montesquieu qui dénonce la tyrannie, dans
l’ensemble de son roman épistolaire Les Lettres persanes.
La mort est alors mise en scène dans la lettre.
Le futur proche « je
vais mourir » devient ainsi un présent d’énonciation «je meurs »,
« mon ombre s’envole ».
Toutefois, comme dans une tragédie, la
mort même est occultée.
Le poison a été ingéré avant l’écriture
et la mort surviendra dans le silence final du roman.
Ainsi, elle
emploie des euphémismes, avec la métaphore « mon ombre
s’envole » (l 4) ou encore « envoyer devant moi ».
Ces actes de
violence (on comprend qu’elle a tué les gardiens, qui ont exécuté
son amant).
L’expression « gardiens sacrilèges » est un oxymore
(association de mots contradictoires).
Le « sacrilège » porte en
effet atteinte à une chose sacrée.
Roxane a certes enfreint les
règles mais ces mêmes....
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