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Russie

État de l'Europe et de l'Asie ; capitale Moscou. Cet article rassemble l'histoire de l'ancienne Russie, de la Russie unitaire des tsars, de l'URSS et de la Russie postsoviétique. • Les origines de la Russie (jusqu'au IXe s.) • La Russie kiévienne (IXe/XIIe s.) • Le morcellement féodal au XIIe s. • Sous le joug des Mongols • La formation de l'État russe centralisé jusqu'au règne d'Ivan le Terrible (1462/1584) • Le « temps des Troubles » et l'avènement des Romanov (1584/1613) • Les premiers Romanov (1613/89) • La naissance de la Russie moderne : le règne de Pierre le Grand (1682-89/1725) • Les successeurs de Pierre le Grand (1725/62) • Le despotisme éclairé de Catherine II (1762/96) • Réformes et réaction : Paul Ier et Alexandre Ier (1796/1825) • Nicolas Ier : réaction politique et réformes sociales (1825/55) • L'échec d'une politique de réformes : Alexandre II (1855/81) • L'impérialisme russe en Europe et en Asie : la question d'Orient (1825 /1878) • La politique étrangère (1878/1905) : l'alliance franco-russe et la guerre russo-japonaise • Le développement du capitalisme et la montée du mouvement révolutionnaire de 1881 à 1905 • La révolution de 1905 • Redressement temporaire et chute du tsarisme (1906/17) • La « révolution de Février » et l'installation du gouvernement (mars/avr. 1917) • Lénine, Kerenski, Kornilov (avr./oct. 1917) • La « révolution d'Octobre » à Petrograd (6/8 nov. 1917) • L'établissement du pouvoir soviétique et la paix de Brest-Litovsk (nov. 1917/mars 1918) • La guerre civile : l'assaut des armées blanches (1918/19) • La guerre civile : la victoire de l'Armée rouge (1920) • Les problèmes politiques sous Lénine (1917/24) • Difficultés économiques et politique étrangère sous Lénine • L'URSS sous Staline : la dictature (1925/41) • L'essor économique jusqu'à la guerre • La politique étrangère sous Staline (1925/41) • La « grande guerre patriotique » (1941/45) • La fin de la période stalinienne (1945/53) • L'URSS sous Malenkov et Khrouchtchev : la déstalinisation (1953/64) • Politiques étrangère et économique sous Khrouchtchev • L'URSS sous Brejnev (1964/82) : la crise du communisme international et la contestation • L'URSS sous Brejnev : détente et renforcement de la puissance militaire • De Youri Andropov à Mikhaïl Gorbatchev • De la perestroïka à l'éclatement de l'URSS • La Fédération de Russie

Les origines de la Russie (jusqu'au IXe s.) Dans la préhistoire, au paléolithique, la plus grande partie du territoire européen de l'URSS fut recouvert par les glaciers à leur extension maximale. Les premières traces d'industrie humaine - chelléen et acheuléen - se trouvent en Arménie (Satani-Dar) et dans la vallée du Dniepr (Louka-Vroublevetskaia). Dans les régions riveraines de la mer Noire, l'homme de Néandertal a occupé de nombreuses stations. Le paléolithique supérieur est abondamment représenté en Ukraine (Mezine, Pouchkari), et en Russie méridionale (Gagarino, Kostienki, Borchevo). En Ouzbékistan, la station de Techik-Tach a livré une sépulture néandertalienne. En Sibérie, le paléolithique supérieur est surtout connu par les cultures de l'Angara, près du lac Baïkal (Afontova Gora, Malta, Bouriet). Dans la vallée de l'Ienisseï, on assiste, du IIIe millénaire aux deux premiers siècles de notre ère, à un développement culturel ininterrompu qui va du néolithique (Afanassievo) au bronze (Andronovo, puis Karasuk, IIe/Ier millénaire) et au fer (Tagar récent, Tachtyk). Dans la partie européenne de l'ancienne URSS, la néolithisation s'est développée au IIIe millénaire à partir des régions méridionales (Balkans, Caucase, Turkménistan) qui se trouvaient en relation avec les civilisations du Proche-Orient et de l'Égée. Les principales civilisations néolithiques sont celles de Fatianovo, en Russie centrale, et de Tripolje, en Ukraine. Le métal est déjà abondant au milieu du IIIe millénaire dans la civilisation à tumulus (kourganes) du Kouban. La métallurgie du bronze se développe à Fatianovo.

Au Ier millénaire avant notre ère, les steppes de la Russie méridionale et de l'Ukraine voient se succéder la domination de plusieurs peuples nomades : les Cimmériens, jusqu'au VIIe s. av. J.-C. ; les Scythes, qui couvrent un vaste domaine s'étendant du Caucase à la région de Kiev ; les Sarmates, à partir de 200 environ av. J.-C. Les rives de la mer Noire sont colonisées par les Grecs à partir du VIIe s. av. J.-C. En ce Ier millénaire avant notre ère, les premières tribus slaves, encore à un stade très primitif de civilisation, font leur apparition entre la Vistule et le Dniepr. Au début du IIIe s. de notre ère, les Goths, descendus de la région de la Vistule, pénétrèrent dans la Russie méridionale, où ils fondèrent un empire détruit par l'invasion des Huns (375) ; les Avars (vers 560) et les Khazars leur succédèrent, dont le territoire s'étendit du Dniepr à la mer Caspienne (VIIe/Xe s.). Toute la zone septentrionale, des forêts de la Baltique à la Moskva et à l'Oural, était occupée par des tribus finnoises. Les Slaves orientaux, qui s'étaient séparés des autres Slaves vers le IIIe s., atteignirent aux environs de 600 les régions de la Dvina, du Volkhov, de la haute Volga. Pour assurer leur défense contre les Khazars et contre les Bulgares de la Kama, les Slaves louaient les services d'aventuriers scandinaves, à la fois commerçants et guerriers, qui, à travers leur territoire, en suivant la route des lacs et des cours d'eau jusqu'au Dniepr, assuraient les relations commerciales entre la Baltique et le monde byzantin. Ces Scandinaves, frères des Normands (v.) qui, à la même époque, ravageaient les côtes de l'Europe occidentale, sont connus dans l'histoire russe sous le nom de Varègues ou de Rous (ce dernier nom venant probablement de Ruotsi, terme par lequel les Finnois désignaient les Scandinaves de l'autre rive de la Baltique). C'est de leur apparition que date l'histoire politique de la Russie.

La Russie kiévienne (IXe/XIIe s.)

La première base des Varègues en Russie fut la région de Novgorod, entre les lacs Ladoga et Ilmen. Le premier prince (kniaz) de Novgorod fut Riourik (Roerek), tandis que d'autres Varègues s'imposaient à Kiev, débouchaient en mer Noire et menaçaient même Constantinople. La formation de l'État russe s'inscrit ainsi dans le cadre beaucoup plus vaste des invasions des Normands par toutes les voies maritimes de l'Europe occidentale et orientale. En dirigeant les expéditions militaires auxquelles des Slaves prenaient part, les Varègues firent naître peu à peu un État de la masse confuse des petits clans slaves. La fusion entre Slaves et Varègues dut commencer très tôt par des mariages, par l'entrée des membres de l'aristocratie indigène dans les droujina (conseil du prince), et le terme de Rous finit par désigner tout le système politique, économique et militaire qui s'allongeait le long du Dniepr jusqu'à la région des lacs. À partir de 882, la capitale de cet État russe fut établie à Kiev, qu'Oleg (Helgi), successeur de Riourik, venait d'enlever à un autre chef varègue. Au cours du Xe s., Oleg et ses premiers successeurs, Igor (Ingvar), Olga (Helga), Sviatoslav, déployèrent une activité incessante, menant cinq expéditions contre Byzance, repoussant les Petchenègues, étendant vers le Sud-Ouest leur influence dans les Balkans, tandis qu'à l'Est ils ruinaient le royaume bulgare de Volga-Kama et l'empire des Khazars. La fusion entre Varègues et Slaves s'accomplit rapidement, et Sviatoslav (vers 964/72), fut le premier prince de Kiev à porter un nom slave.

La route du Dniepr ne charriait pas seulement toutes sortes de richesses commerciales, elle ouvrait aussi la Russie aux influences culturelles et religieuses de Byzance. Olga fut la première de la lignée de Riourik à recevoir le baptême (vers 955) ; elle fut solennellement accueillie à Byzance en princesse chrétienne et elle demanda à l'empereur germanique Othon Ier de lui envoyer des prêtres. Une réaction païenne se produisit sous le règne de Sviatoslav, mais Vladimir Ier le Grand (980/1015) épousa la sœur des empereurs d'Orient Basile II et Constantin VIII ; il se fit baptiser à Kiev vers 988 et le christianisme grec commença à se répandre dans la Russie kiévienne. Rattachée au patriarcat de Constantinople (1037), l'Église russe, pendant près de deux siècles, eut presque uniquement des Grecs comme évêques, mais son caractère russe s'affirmait dans la composition d'un bas clergé local, dans l'emploi du slave comme langue liturgique et dans l'accession du Russe Hilarion au siège métropolitain de Kiev (1051). Comme dans l'Empire byzantin, le monachisme connut une extraordinaire floraison en Russie. Vénéré plus tard par la Russie chrétienne sous le nom de st Vladimir, l'initiateur de la conversion des Russes mourut en 1015. Chacun de ses nombreux fils se tailla une principauté personnelle : Sviatopolk, gendre du roi de Pologne Boleslas Ier le Brave, fit assassiner en 1016 ses frères Boris, prince de Rostov, et Gleb, prince de Mourom, et usurpa Kiev. Son frère Iaroslav, avec l'aide de renforts scandinaves, le battit sur l'Alta et se rendit maître de Kiev (1019). Mais Iaroslav dut encore surmonter l'opposition de son cadet Mstislav, prince de Tmoutorakan (sur la mer d'Azov), avant de pouvoir rétablir l'unité, en 1036. Après cette crise, la Russie kiévienne connut son apogée jusqu'à la mort de Iaroslav (1054). Le déclin suivit rapidement cet apogée. Iaroslav, qui avait mérité son surnom de Sage, fut le dernier grand-prince à régner réellement sur tout l'État de Kiev. Sa mort, qui arriva à l'heure où la Russie était menacée par de nouveaux nomades turcs, les Polovtses ou Coumans, ouvrit une période de guerres incessantes entre ses descendants. Le trône de Kiev devint l'objet d'âpres compétitions et ce furent les gens de Kiev eux-mêmes qui tranchèrent le débat, sans s'occuper d'aucune loi de succession, en appelant comme grand-prince celui qui leur semblait, à juste titre, le plus capable, Vladimir Monomaque (1113/25). Ce ne fut qu'un répit et, après Monomaque, Kiev ne cessa de changer de mains. Le démembrement de la Russie kiévienne fit apparaître de nombreuses principautés ou républiques libres. En 1169, le prince de Souzdal, André Bogolioubski, prit Kiev et la mit à sac. Le morcellement féodal au XIIe s. Au N., le développement de Novgorod, centre artisanal et commercial, préfigura celui des villes germaniques et baltiques de la Hanse. Au contraire, sur les confins de la Pologne, dans la principauté de Galicie-Volhynie, se développa de bonne heure la grande propriété foncière des boyards, héritiers des droujina varègues. C'est la principauté de Souzdal, constituée vers la fin du XIe s. sur les terres les plus avancées de la Russie kiévienne, entre l'Oka et la haute Volga, qui joua dans l'histoire russe un rôle capital. Elle constitua le noyau de l'État moscovite qui refit, à partir du XIVe s., l'unité de la Russie.

Sous le joug des Mongols

Au XIIIe s. commença pour la Russie la grande épreuve des invasions et de l'occupation des Mongols, que les anciens historiens russes appellent les Tatars. Après un premier raid en 1223, au cours duquel ils remportèrent la victoire de la Kalka, près de la mer d'Azov, les Mongols reparurent en Russie après la mort de Gengis Khan, en 1236. Après le royaume bulgare de la Volga, les Mongols détruisirent la principauté de Riazan, brûlèrent Moscou (1237), ravagèrent la principauté de Souzdal et le territoire de Novgorod, puis s'emparèrent de Kiev (1240). Les dévastations furent terribles et des régions entières devinrent désertes. Toute la Russie méridionale et orientale se trouva attirée de force vers l'Asie et forma un État mongol, le khanat de la Horde d'Or, dont le centre se trouvait dans la région de la Volga inférieure. Au N., les principautés russes, saccagées, purent survivre, mais sous la suzeraineté mongole. La perception du tribut (en nature, puis en argent) donna d'abord lieu aux pires exactions, puis les khans mongols laissèrent les princes, devenus leurs vassaux, faire eux-mêmes le prélèvement sur leurs sujets. Même quand la Horde d'Or se fut définitivement convertie à l'islam, au début du XIVe s., la religion orthodoxe ne fut jamais persécutée. La Russie, tout en subissant une réelle orientalisation, put ainsi conserver ses caractères culturels et religieux essentiels. À la menace de l'Asie s'ajoutait une menace de l'Occident. Le morcellement politique, entretenu par les khans mongols, excita les ambitions germaniques. Depuis les pays Baltes, les chevaliers Porte-Glaive et les Scandinaves tentèrent d'envahir l'État de Novgorod. Le prince Alexandre Iaroslavitch, qui reçut le surnom de Nevski à la suite de la défaite qu'il infligea aux Suédois sur la Neva en 1240, écrasa deux ans plus tard l'armée des chevaliers Teutoniques à la « bataille de la Glace », qui se livra sur les eaux gelées du lac Péïpous (1242). Le prince de Moscou Iouri (1303/25) se lia étroitement aux Mongols en épousant Kontchaka, la sœur du khan ouzbek ; il acheta à ce dernier le titre de grand-prince. Son frère, Ivan Ier Danilovitch (1328/40), allié aux Mongols, ravagea le pays de Tver, imposa sa tutelle à Riazan et à Souzdal, et fut chargé par le khan de percevoir le tribut sur tous les autres princes russes, ce qui assurait déjà à Moscou une position d'hégémonie. Plusieurs facteurs concouraient au renforcement de l'État moscovite : fuyant le joug direct des Mongols, des populations du sud de la Russie avaient gagné les régions mieux protégées de l'Oka et de la Volga ; la principauté de Moscou était un pays neuf, où l'autorité du souverain ne se heurtait à aucune tradition municipale ; enfin et surtout, les princes moscovites bénéficièrent de l'appui de l'Église, qui avait toujours favorisé la constitution d'un État centralisé où elle pourrait jouer un rôle de premier plan, aux côtés du pouvoir temporel. En 1326, le métropolite de Vladimir, qui incarnait depuis la chute de Kiev l'unité spirituelle de la Russie, vint fixer son siège à Moscou, qui devint, de fait, capitale politique et religieuse.

La formation de l'État russe centralisé jusqu'au règne d'Ivan le Terrible (1462/1584) Sous le règne d'Ivan III (1462/1505), les grands-princes de Moscou commencèrent à substituer au régime de la suzeraineté celui de l'annexion. La réunion des terres russes autour de Moscou fut une œuvre immense, qui resta pendant longtemps presque inaperçue du monde occidental. Après l'annexion des principautés de Iaroslavl (1463) et de Rostov (1474), Ivan III profita des conflits qui, à Novgorod, opposaient les patriciens au peuple urbain et rural. Ivan III, bénéficiant de l'appui de la population, conquit la ville de Novgorod en 1471 et annexa son territoire en 1478 ; la plupart des patriciens furent mis à mort ou déportés en Russie orientale. Dans les années suivantes, Moscou engloba Tver (1485), Pskov (1510) et Riazan (1521). Le souverain moscovite, qui portait déjà le titre de « grand-prince de toute la Russie », déployait une activité égale contre les ennemis de l'extérieur. Dès 1476, il avait suspendu le paiement du tribut à la Horde d'Or. En 1480, une imposante armée mongole marcha vers Moscou, mais elle renonça à livrer bataille et battit en retraite : la Russie était définitivement délivrée du joug tatar. Plus redoutable était l'État lituanien, qui s'avançait presque aux portes de Moscou, jusqu'à l'Oka et à la ville de Viazma. Les campagnes d'Ivan III de ce côté restèrent indécises, mais son fils et successeur, Vassili III (1505/33), après plus de quinze ans de guerre, réussit à recouvrer Smolensk (1522). La Russie sortait de son isolement, nouait des relations diplomatiques avec la Perse, la Turquie, la Suède, l'empereur germanique, Venise et le Saint-Siège. Marié en 1472 à Sophie Paléologue, nièce du dernier empereur de Constantinople, Ivan III s'affirmait comme l'héritier des basiles byzantins, et ses théologiens élaboraient pour lui une théorie de la monarchie de droit divin qui faisait du grand-prince le chef et le défenseur de la religion orthodoxe. Cependant, les « autocrates » de Moscou rencontraient de fortes résistances au sein même de leur État : pour briser la puissance des grands boyards, ils créèrent une petite noblesse terrienne et militaire, qu'il fallut pourvoir de domaines et de main-d'œuvre paysanne stable - ce fut l'origine du servage. Cette évolution s'accéléra dramatiquement sous Ivan IV le Terrible (1533/84). Monté sur le trône à l'âge de trois ans, Ivan passa sa jeunesse sous la tutelle des boyards, qui dominaient l'État par leur influence directe dans le palais, par la douma (conseil). Cependant, Ivan avait été formé à une tout autre conception du pouvoir - celle de l'autocratie d'origine divine -, par Macaire, le métropolite de Moscou. Décidant dès l'âge de seize ans de gouverner par lui-même, il se fit sacrer en 1547 et prit le titre de tsar, transcription russe du caesar latin, affirmant ainsi solennellement la continuité de la monarchie moscovite avec la tradition impériale byzantine. Ivan entreprit immédiatement une vaste réorganisation administrative, législative, ecclésiastique, militaire (création du corps des streltsy, embryon d'armée régulière), et il chercha le concours actif du peuple en convoquant, en 1549, le premier Zemski Sobor, Assemblée de la terre, réunissant les propriétaires fonciers, la noblesse de cour, le haut clergé et les marchands des villes. La puissance des khans mongols fut encore affaiblie par la prise de Khazan (1552) et d'Astrakhan (1556). L'État russe débouchait désormais sur la Caspienne, entrait pour la première fois en contact direct avec la puissance ottomane et voyait aussi s'ouvrir devant lui, au-delà de l'Oural, les immenses étendues de la Sibérie, dont la colonisation commença dans les années 1580/90. Le tsar Ivan chercha aussi à entrer en relations commerciales avec l'Angleterre par Arkhangelsk et la mer Blanche, mais le débouché naturel de la Russie vers l'O. était la mer Baltique. De ce côté, le tsar allait se trouver aux prises avec l'État polono-lituanien, plus puissant que jamais depuis l'Union de Lublin (1569). La longue guerre de Livonie (1558/83) se termina par un échec de la Russie, assaillie par une coalition de Suédois, de Lituaniens, de Polonais, de Turcs et de Tatars : le tsar ne fut sauvé que par la médiation du pape Grégoire XIII, qui imposa la paix à la Pologne.

À l'intérieur, la réforme essentielle fut, en 1564, le partage des terres russes en deux parties : l'opritchnina, sorte de domaine réservé, d'« apanage du tsar », et le zemstchina, qui gardait son administration traditionnelle par les conseils de boyards. L'incorporation des terres à l'opritchnina se fit dans un climat de terreur, par l'expulsion impitoyable ou par l'extermination des boyards, cependant que la population paysanne était réduite au servage sous la coupe de la nouvelle petite noblesse toute dévouée au tsar. Le « temps des Troubles » et l'avènement des Romanov (1584/1613) Cette transformation ne se fit pas sans résistances. Ivan laissait le trône à un enfant, Fédor Ier (1584/98), mais le beau-frère du tsar, Boris Godounov, s'empara de la régence avant de se faire lui-même proclamer tsar (1598/1605). Il poursuivit la politique d'Ivan le Terrible en s'appuyant sur l'Église (érection du patriarcat de Moscou, 1589) et sur la petite noblesse (renforcement du servage, 1597), mais on l'accusait d'avoir assassiné le légitime héritier au trône, le tsarévitch Dimitri, frère de Fédor. En 1604 apparut un faux Dimitri, qui, à la tête de détachements polonais et cosaques, marcha sur Moscou, où il entra peu après la mort de Boris et s'arrogea le trône (juin 1605). Il obtint l'appui des boyards, mais aussi du peuple, auquel il rendit des libertés. Ce n'était pourtant qu'un fantoche entre les mains des Polonais et il fut bientôt tué au cours d'un soulèvement des Moscovites (mai 1606). L'ancienne dynastie étant éteinte depuis la mort de Fédor Ier, les boyards firent nommer tsar un des leurs, Vassili Chouiski (1606/10), qui accorda aussitôt à la grande noblesse des pouvoirs considérables. Les exactions des boyards provoquèrent des soulèvements paysans dans de nombreuses régions de la Russie. Un second faux Dimitri surgit en 1607, soutenu lui aussi par les Polonais, qui ne songeaient qu'à tirer avantage du « temps des Troubles » que traversait la Russie. Réduit aux abois, Chouiski appela à l'aide les Suédois, ce qui provoqua aussitôt l'intervention ouverte de la Pologne. Le roi de Pologne, Sigismond III Vasa, pénétré d'un esprit de croisade catholique, s'empara de Moscou et, avec l'appui de certains boyards, fit proclamer tsar son fils Ladislas. De toutes parts, des soulèvements éclatèrent. Des milices populaires, sous le commandement du prince Pojarski et d'un homme du peuple, l'échevin Minine, finirent par chasser les Polonais de Moscou (nov. 1612). Convoqué par Pojarski, un Zemski Sobor décida d'exclure du trône de Moscou tout étranger et choisit pour tsar Michel Romanov, fils du futur patriarche Philarète, qui avait joué un rôle actif dans la lutte contre Boris Godounov, puis contre les Polonais (3 mars 1613). La dynastie des Romanov (v.) allait régner sur la Russie jusqu'à la révolution de 1917. Les premiers Romanov (1613/89) Les premiers souverains de la nouvelle dynastie (Michel, 1613/45 ; Alexis, 1645/76 ; Fédor III, 1676/82) surent consolider l'État, gravement ébranlé par le « temps des Troubles ». Au prix d'importantes concessions territoriales, Michel fit la paix, en 1617, avec la Suède (traité de Stolbovo : abandon de la Carélie), en 1634, avec la Pologne (traité de Polianov : abandon de Smolensk). Dans la seconde moitié du siècle, la Russie put mener une politique étrangère plus active. Profitant du soulèvement des Cosaques Zaporogues contre la Pologne, elle prit les Cosaques sous sa protection (traité de Pereiaslav, 1654), et, à la paix d'Androussovo (1667), elle se fit céder par les Polonais Smolensk et l'Ukraine de la rive gauche du Dniepr, plus Kiev.

Moscou, avançant vers le S.-O., faisait sentir son influence en Moldavie et se heurtait pour la première fois à l'Empire ottoman (guerre de 1676/81). L'économie russe se développait, en partie grâce à des techniciens étrangers (surtout allemands). L'agriculture conquérait de nouvelles terres dans la région de la Volga et en Sibérie. La production manufacturière faisait son apparition dans les forges de Toula, dans les verreries et les fabriques d'armes de Moscou... Cependant, le poids du servage était encore renforcé par le code de 1649, et le mécontentement populaire s'exprima dans les révoltes des villes (à Moscou, à Novgorod, à Pskov, 1648/50) et dans la grande insurrection paysanne de Stenka Razine (1667/71). Les affaires religieuses étaient une nouvelle source de troubles. À la suite de ses premiers contacts avec l'Occident, la Moscovie prenait conscience de son retard intellectuel. Dans l'Église, où se concentrait encore toute la vie culturelle, apparut un parti réformateur dont le chef était Nikone, métropolite de Novgorod et patriarche de Moscou. Le remaniement des livres et des usages liturgiques provoqua le schisme (raskol) des « vieux-croyants » (v. RASKOLNIKI). Toutes ces manifestations étaient le signe de la mutation proche de toute une société qui sortait de son isolement. L'ancienne classe des boyards, bien qu'encore influente, ne cessait de perdre du terrain. Pour clore définitivement l'ère médiévale, une nouvelle série de réformes radicales était nécessaire, et seule une main de fer pouvait briser les oppositions multiples. En 1682, après la mort de Fédor III, les grandes familles (Narychkine, Miloslavski) rivalisèrent âprement autour du pouvoir. Les prétoriens, les streltsy, imposèrent deux tsars, Ivan V et Pierre Ier, sous la régence de leur sœur aînée, Sophie (1682/89). Celle-ci réduisit les streltsy à l'obéissance et tenta de confisquer le pouvoir pour elle-même, mais le jeune Pierre le Grand la renversa par un coup d'État militaire et commença son règne personnel. La naissance de la Russie moderne : le règne de Pierre le Grand (1682-89/1725) Tsar révolutionnaire, Pierre le Grand entreprit d'intégrer la Russie dans le système politique européen et de l'amener, en quelques années, au niveau de développement culturel et économique du reste de l'Europe. Il fit deux voyages d'étude en Occident, appela en Russie des savants, des artistes, des ingénieurs, des officiers de divers pays d'Europe, força l'aristocratie à envoyer ses fils apprendre à l'étranger, encouragea la traduction des livres, fonda des écoles secondaires et spécialisées. Après avoir définitivement brisé les streltsy (1698), il mit sur pied une véritable armée permanente (plus de 160 000 hommes en 1724) et construisit une flotte dans les ports qu'il venait de conquérir sur la Baltique. L'administration fut complètement réorganisée sur une base centralisatrice, la vieille douma des boyards faisant place à un Sénat dont les membres furent nommés directement par le tsar ; les grandes affaires de l'État étaient confiées à des collèges, équivalents de nos ministères, l'Empire divisé en gouvernements et en provinces. Pierre Ier institua aussi une police secrète d'État, dotée de pouvoirs discrétionnaires, qui lui permettait d'emprisonner ou d'exiler sans jugement les opposants. Les boyards furent relégués hors des grands postes de l'État et l'institution du tchin (rang), définie dans la Table des quatorze rangs de 1722, créa une nouvelle noblesse de fonctionnaires.

L'intervention systématique de l'État donna un puissant essor à l'économie, surtout à l'industrie. Pour mener à bien, en un temps record, d'immenses travaux publics (construction de forteresses, de canaux, de navires, aménagement de la nouvelle capitale, Saint-Pétersbourg, fondée en 1703) et pour fournir à bon marché de la main-d'œuvre aux manufacturiers, Pierre le Grand alourdit encore sur la Russie l'emprise du servage. L'oukase de 1721 permit de vendre les paysans sans terre, à l'égal de toute autre marchandise, aux patrons et aux marchands. La réforme de Pierre le Grand n'intéressa et n'entraîna vraiment que les classes supérieures ; elle plaqua sur la vieille Russie souffrante et immobile une Russie autocratique et européanisée et brisa ainsi l'unité du peuple russe. Le règne de Pierre le Grand marqua la naissance de la Russie comme grande puissance européenne. En politique étrangère, le grand dessein du tsar fut la conquête d'un large accès à la mer. À peine au pouvoir, il avait enlevé Azov aux Turcs (1696), mais c'est vers la Baltique que Pierre fit porter son principal effort. La fondation (en 1703) d'une nouvelle capitale, Saint-Pétersbourg, sur les rives du golfe de Finlande, était un défi à la Suède, alors maîtresse incontestée des eaux baltes. Dans la grande guerre du Nord (1700/21), le tsar eut à faire face au plus grand homme de guerre de l'époque, le roi de Suède Charles XII. Les armées suédoises envahirent la Russie et pénétrèrent jusqu'en Ukraine, où les Cosaques de Mazeppa se joignirent à elles. Vainqueur de Charles XII à Poltava (1709), Pierre en profita pour s'emparer de positions clés sur la Baltique (Vyborg, Reval, Riga), mais, en 1711, il se trouva aux prises avec les Turcs, entraînés dans la guerre par Charles XII. Cerné sur le Prut, il fut trop heureux de s'en tirer par la restitution d'Azov (traité du Prut, 21 juill. 1711). Revenu vers la Baltique, il accumula les succès contre les Suédois : les troupes russes firent la conquête de l'Estonie et de la Livonie, pénétrèrent en Finlande, en Poméranie, au Mecklembourg. La paix de Nystad (30 août 1721) élargit considérablement la « fenêtre » de la Russie vers l'Occident en lui donnant tout le rivage de la Baltique depuis l'isthme de Carélie jusqu'à Riga. La Russie remplaçait la Suède comme première puissance du Nord. Du côté de l'Asie, sa puissance s'étendait désormais jusqu'au Pacifique (depuis 1645) : la colonisation de la Sibérie s'était poursuivie sans relâche au cours du XVIIe s. et, si le traité de Nertchinsk (1689) avait laissé à la Chine tout le bassin de l'Amour, cette renonciation territoriale était compensée par l'ouverture de relations commerciales avec l'Empire chinois (1697). En 1722/23, Pierre mena une « campagne persane » qui aboutit à l'annexion des côtes occidentales et méridionales de la Caspienne (Bakou).

Les successeurs de Pierre le Grand (1725/62)

Le tsarévitch Alexis ayant pris la tête des adversaires des réformes, Pierre le fit périr (1718). Il décida en 1722 que le tsar régnant aurait le droit de nommer à son gré son successeur, et ce fut sa propre femme qu'il désigna. Avec l'aide de Mentchikov, Catherine Ire (1725/27) fut couronnée impératrice. Elle garda auprès d'elle le ministre de son mari, qui devint l'âme du « Haut Conseil secret », et tous deux continuèrent pendant quelque temps la politique de Pierre. À la mort de Catherine, le trône passa à Pierre II (1727/30), petit-fils de Pierre le Grand, qui n'était encore qu'un enfant. Les Dolgorouki, adversaires des réformes, éliminèrent Mentchikov, qui fut déporté en Sibérie. Pour marquer symboliquement le retour à l'ancien régime, le tsar quitta Saint-Pétersbourg pour Moscou. Pierre II ayant été enlevé à l'âge de quinze ans par la variole, le Haut Conseil secret désigna comme impératrice la duchesse de Courlande, nièce de Pierre le Grand, Anna Ivanovna (1730/40). Malgré cette tentative pour limiter le pouvoir impérial au profit de la haute aristocratie, Anna rétablit l'autocratie. Le Haut Conseil secret fut supprimé, la cour revint à Saint-Pétersbourg, et l'impératrice, qui se méfiait des boyards, confia le pouvoir à des étrangers, baltes et allemands, tels que Biron et Münnich, qui se rendirent rapidement odieux par leur arrogance et leurs dilapidations.

La Russie continuait cependant ses progrès. Premier producteur de fonte en Europe, elle développait ses échanges extérieurs (premier traité de commerce avec l'Angleterre, 1734). Münnich reprenait Azov aux Turcs. Anna, au moment de mourir, se donna comme héritier son petit-neveu, Ivan VI (1740/41), un nouveau-né, ce qui laissait en fait le pouvoir à Biron. Mais la noblesse russe, lasse de l'ingérence des étrangers, fit une révolution de palais qui mit sur le trône une vraie Russe, la fille de Pierre le Grand, Élisabeth Petrovna (1741/62). Ce règne fut marqué par une réaction aristocratique : sous le prétexte d'éliminer « les Allemands », la noblesse se fit concéder d'importants privilèges. Le commerce bénéficia de l'abolition des droits de douane intérieurs (1753) ; la métallurgie continuait à se développer, surtout dans l'Oural ; dans le centre du pays (régions de Moscou, Vladimir, Iaroslavl, Kostroma) prospérait une industrie employant une main-d'œuvre salariée libre ; l'industrie et le petit commerce rural prenaient un grand essor. La Russie jouait maintenant un rôle de premier plan dans la politique européenne. Partisan de l'alliance autrichienne contre la Prusse, le chancelier Bestoujev-Rioumine engagea la Russie dans la guerre de Sept Ans. La mort d'Élisabeth (janv. 1762) sauva Frédéric II de Prusse de la catastrophe. Celle-ci avait choisi comme successeur son neveu, prince de la maison de Holstein-Gottorp - et, par sa mère, petit-fils de Pierre le Grand -, Pierre III (1762). Admirateur de la Prusse et complètement étranger, hostile même à la Russie, il se hâta de faire la paix avec Frédéric II puis essaya de gagner la noblesse par son « manifeste sur les libertés nobiliaires » où il affranchissait les nobles du service de l'État, mais s'aliéna l'Église orthodoxe en soutenant les raskolniki. Sa femme, également allemande (Catherine d'Anhalt-Zerbst), s'appliquait au contraire à se montrer russe et orthodoxe de cœur. À la suite d'un coup d'État militaire monté par son amant Grigori Orlov et par son frère Alexis, Catherine s'empara du pouvoir et fit assassiner son mari (juill. 1762). Le despotisme éclairé de Catherine II (1762/96) Le règne de Catherine II (1762/96) fut la seconde étape dans l'établissement de l'autocratie russe. Son « despotisme éclairé », vanté un peu trop vite par les philosophes d'Occident, ne fut guère plus qu'un despotisme tout court. Les paysans ne furent enlevés à l'Église que pour devenir des paysans d'État, ce qui n'améliorait guère leur condition (1764). Des oukases renforcèrent le servage qui fut introduit en Ukraine, qui jusqu'alors l'ignorait (1783). Ces nouvelles mesures provoquèrent le soulèvement de Pougatchev (1773/75), qui entraîna les paysans de la Volga et de l'Oural en se faisant passer pour...

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