Analyse linéaire tailler la route Gael Faye
Publié le 14/01/2026
Extrait du document
«
Introduction : La poésie à l’origine mêle texte et musique ; au Moyen-Age, les troubadours
composent des airs sur lesquels ils improvisent, le plus souvent, des paroles aux motifs
traditionnels qui célèbrent les exploits des héros ou l’amour .
Dans le domaine musical, comme
dans le domaine littéraire, styles et courants se succèdent et chaque artiste cherche à définir sa
place soit en perpétuant la tradition ou en s’émancipant des modèles pour créer du nouveau .
Grand
Corps malade, un slameur, Gaël Faye, plutôt versé dans un rap mélodique et Ben Mazué , auteurcompositeur interprète , qui alterne entre rap léger et pop , ont décidé de collaborer pour créer un
album baptisé Éphémère sorti en 2020.Dans la chanson « Tailler la route », morceau composé
en vers libres, ils lancent un appel à la liberté .
Les troi sinterprètes s’accordent sur cette volonté
d’émancipation.
La partie écrite par Gaël Faye comporte 16 vers .
Comment le poète francorwandais met il en mots et en musique son désir d’émancipation ? Le premier mouvement est
composé de la strophe 1 : il représente le désir d’évasion et le second mouvement, strophe 2 ,
montre le sens du voyage du poète.
Mouvement 1 : « Ils ne savent pas que je mords, que ma vie sent le soufre Je passe en
météore comme on passera tous » – Dès ces deux premiers vers, GF évoque une existence
troublée, un rapport conflictuel aux autres, qu’il inscrit dans le présent d’énonciation.
La rupture
s’exprime par l’opposition entre « ils » et « je » .
L’agressivité du locuteur est marquée par les
métaphores « mords , et sentir le soufre ».
Rappelons que l’expression sentir le soufre a deux
origines : dans le domaine religieux, elle désigne les éléments diaboliques qui font peur et dans
le domaine militaire, cela signifie que la situation est explosive et risque rapidement de dégénérer ;
dans les 2 cas, la vie du poète est associée soit à un rejet soit à une forme de danger.
On peut
d’emblée faire le lien avec les difficultés existentielles de Gael Faye, tiraillé entre blanc et noir, et qui
a vécu les génocides du Rwanda qu’il a du fuir adolescent.
Sa mère appartenait à l’ethnie Tutsie qui
a été massacrée par les Hutus .
Le poète, ici, s’apparente à un animal, à un marginal, à un être
maudit que l’on rejette par mépris ou par peur et qui est rempli de colère comme un chien
méchant .
On pourra commenter l’effet d’homonymie « soufre / souffre », mettant en évidence le
rejet qui engendre la souffrance.
– Le 2e vers, alexandrin si l’on ne prend pas en compte la prononciation des /e/ (c’est le cas dans le
texte chanté), souligne par la métaphore la fugacité de la vie mais surtout l’égalité de tous devant
le temps : bourreaux, victimes, oppressés ou oppresseurs, nous sommes tous mortels.
Il s’agit
donc de mettre à profit notre passage sur terre.
“J’suis fait de pierre granit mais d’un cœur
grenadine Quand t’effriteras ton shit moi je taillerai ma mine” – Le poète présente la dualité
de sa personnalité grâce à l’antithèse « granit / grenadine) : l’armure qu’il se forge pour affronter
la difficulté de son quotidien protège son humanité (peut-être ici envisagée comme une fragilité).
Dans le cœur grenadine, on retrouve la couleur rouge du fruit qui peut suggérer un cœur qui
saigne, qui a mal.
Alors que le granit est une roche extrêmement dure que rien ne peut altérer :
force et faiblesse cohabitent.
Ainsi, le parallélisme qui suit au vers 4 , éclaire cette double
personnalité : le poète se tourne vers l’écriture (« ma mine »), qui désigne par métonymie le
crayon avec lequel on écrit , devient salvatrice.
L’idée de tailler la mine qui rappelle le titre du
morceau « tailler la route” prend le sens d’affûter son stylo pour pouvoir écrire des mots qui font
mouche, qui touchent .
C’est l’acte de création qui est souligné ici par l’emploi du verbe « tailler »,
par opposition 2 à la destruction , marquée par le verbe « effriteras », réduire en petits
morceaux .
La volonté d’écrire s’oppose à l’inaction du rêveur .
On pourrait par ailleurs commenter
l’antithèse entre le « granit », pierre particulièrement dure qui ne s’érode pas avec le temps et le
« shit », matière friable qui se consume, comme pour souligner la détermination du poète à
affronter le monde.
Alors que les fumeurs de shit se perdent dans des paradis artificiels et ne font
rien de constructif pour changer le monde dans lequel ils vivent ( ils se contentent de fuir la
réalité) , le poète lui se présente comme investi d’une mission qui concerne ses semblables.
Cette
métaphore exprime la volonté du poète de construire sa propre voie [voix] et cette métaphore du
travail de l’écrivain-artisan est soutenue par le rythme des alexandrins et l’allitération en /t/.
On
notera par ailleurs que la première strophe trouve son rythme dans les rimes internes et
chaque hémistiche se construit alors en contraste avec l’autre partie du vers.
Cette première
strophe dessine, par l’écriture, la figure du poète et sa mission .
“Ouais je taillerai la route, ici
j’ai plus d’attache J’irai m’planquer dans la soute, si pour moi y a plus la place” – Le futur
simple marque ici l’idée d’une action à venir .Dans le vers 5, la métaphore « tailler la route », en
reprenant donc au sens figuré le verbe « tailler » indique un départ volontaire pour de longues
distances .
On trouve une explication à cette envie de « tailler la route « ; le poète indique qu’il
n’a plus d’attache : cette image suggère celle du bateau qui largue les amarres : ce voyage
impérieux fait également référence à ceux qui émigrent et aux passagers clandestins qui se cachent
dans les soutes des avions pour fuir un pays en guerre ou une oppression politique.
– ce départ,
nécessaire devient donc une fuite clandestine : fuir, coûte que coûte, pour trouver « sa » place.
On
pourra en effet interpréter « y a plus la place » dans différents sens : plus la place pour lui dans
ce monde qui le rejette ou il ne trouve pas sa place , il se sent de trop, différent ou rejeté .
Le vers
suivant a le ton d’une imprécation “Qu’ils aillent gratter leurs croûtes cette bande de fils de
lâches Obsédés par leur souche, moi j’suis amoureux du large” – Cette idée du poète rejeté,
incompris (on retrouve-là l’image du poète maudit avec Baudelaire, Rimbaud) est lié à sa
différence.
Il insulte ici ceux qui ne veulent pas de lui : la métaphore “gratter leurs croûtes” les
décrit comme des êtres purulents, atteints par une maladie qui les ronge.
On peut penser au
racisme assimilé à une gangrène.
L’expression familière détournée « bande de fils de lâches
» permet au poète d’exprimer avec véhémence le mépris qu’il a envers tous ces individus qui se
cachent derrière une attitude hypocrite.
On perçoit ici la critique acerbe d’une certaine forme de
nationalisme mise en évidence par l’enjambement « obsédés par leur souche » (n’oublions pas
que Gaël Faye est franco-rwandais, il a fui son pays en guerre et s’est tourné vers l’écriture pour
extérioriser sa douleur liée à l’exil et exprimer ses difficulés identitaires).
A son arrivée en France , il
a souffert du racisme anti-noir – et plus largement du mépris pour les Africains de souche.
L’image
du poète« amoureux du large » vient s’opposer, par antithèse , à la précédente, établissant une
opposition entre ces individus méprisables et le poète , citoyen du monde.
On pourrait également
commenter la paronomase « lâches/large » comme moyen d’opposer le poète aux autres : sa
largesse d’esprit contrasterait avec la dimension étriquée des nationalistes, ceux qui jugent les gens
en fonction de leurs....
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