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SEFERIS Georges

SEFERIS Georges (pseud. de Georges Séfériadis). Poète grec. Né à Smyrne (Asie Mineure) le 29 février 1900, mort à Athènes le 20 septembre 1971. En 1963, couronnant à travers lui la Grèce pour la première fois, le prix Nobel ne fit que désigner le plus éminent de tous les écrivains de la « génération de 1930 ». Son existence même fut d’ailleurs placée sous le signe de l’exceptionnel, depuis sa naissance avec le siècle, un 29 février, jusqu’à ses obsèques, suivies par une foule immense, qui se muèrent en la première manifestation contre « la dictature du 21 avril». Il connut une enfance très heureuse dans l’Asie Mineure d’avant la « catastrophe » et tout le destinait, semble-t-il, à suivre les traces de son père, juriste d’envergure internationale, lorsque la guerre contraignit toute la famille à s’expatrier pour Athènes. C’était le premier départ dans une vie qui allait en compter beaucoup, éclairant avant l’heure cette phrase dont ses compatriotes firent un refrain : « Où que je me transporte, la Grèce est ma blessure. » Il acheva dans la capitale de brillantes études secondaires puis vint, âgé de 18 ans, suivre des cours de Droit à Paris. Katsimbalis, « le colosse de Maroussi » du récit d’Henry Miller, nous le dépeint à cette époque, enfermé dans une chambre d’étudiant, récitant des poèmes durant des heures entières. Et cette profonde connaissance qu’il acquiert de la poésie moderne sera sensible dans son œuvre au point qu’on parlera souvent à son propos de « poésie pure », ou qu’on comparera ses premiers textes avec ceux de Valéry, Laforgue ou Rimbaud. Il était encore à Paris lorsqu’il apprit l’incendie de sa ville natale et le sort des réfugiés, et cela, déclara-t-il plus tard, le marqua plus que tout autre événement. Après l’obtention de son diplôme en 1924, il fit un séjour d’un an en Angleterre avant d’embrasser la carrière diplomatique. Celle-ci, que viendra couronner le poste d’ambassadeur à Londres vers la fin de sa vie, tient en une longue énumération de capitales méditerranéennes : Alexandrie, Le Caire, Ankara, Constantinople, Beyrouth... Mais ces obligations multiples, si elles ont longtemps encombré l’emploi du temps du poète, lui ont cependant permis de se sentir plus qu’un autre grec, en faisant de lui un témoin lucide et nostalgique des épreuves endurées par son pays. Tout comme il resta, politiquement, a l’écart des manifestations, des proclamations hâtives, il fallut attendre 1931 pour qu’il se décide à publier son premier recueil, Strophe (le titre en grec signifiait également « tournant »), qui marque une date dans la littérature grecque si l’on pense au climat de l’époque, où la poésie semblait se cantonner dans de pâles imitations du romantique Kariotakis, ou du pessimisme de Cavafy. Ces premiers vers, très remarqués à leur parution, innovaient par une langue sobre et musicale, de caractère franchement démotique, aux rimes parfaites. Ils se divisaient en une suite de poèmes brefs, symboliques, d’une matière très dense — l’un d’eux, « Refus », mis en musique par Théodorakis, allait être populaire auprès de plusieurs générations — et un long Discours d’amour, rêverie sur une passion ancienne, et le désespoir du temps disparu. Cette plaquette révélait d’emblée chez Séféris le refus de tout débordement littéraire, une facture très lente de chaque poème, dominée par un souci constant de l’expression ; cela explique l’influence de son oeuvre peu volumineuse, mais d’une forme irréprochable, sur ses contemporains. Celle-ci fut d’autre part toujours soutenue par ses activités de critique, de traducteur, et il introduisit en Grèce des œuvres aussi importantes que celles de Valéry, Eliot (découvert en 1931, et qu’il s’attacha à traduire presque intégralement), Pound, Yeats, Michaux, Eluard, etc. Il consacra également d’importants travaux aux grandes figures de l’hellénisme (Kalvos, Cavafy, Palamas et surtout Makriannis, héros illettré de la Résistance qui resta pour lui un modèle) sans cesser d’expérimenter cette dimension théorique sur les grands textes de l’Antiquité qu’il connaissait parfaitement : « Je lirai chaque matin une centaine de vers de l’Iliade », note-t-il d’une façon qui rappelle un peu le Baudelaire des « Carnets », dans son Journal (+). Tous ses articles et conférences sur le problème de la langue et de la création poétique furent réunis en 1944, dans un volume d’Essais, qui font toujours autorité. En 1932, à compte d’auteur, il édita La Citerne , poème unique d’une centaine de vers dicté par un sentiment quasiment philosophique de la mort, et que traverse une multitude d’images sombres telle cette citerne sonore, à l’eau dormante, isolée de tout et qui résonne pour rien. Il avait ainsi atteint, en deux livres, une perfection difficilement surpassable et il s’ensuivit un silence de trois ans jusqu’à la parution de Mythologie (1935) — v. Poèmes — qui marquait une nouvelle orientation et consacrait la « Nouvelle Poésie » en Grèce. (De la même année, date sa participation à la revue Les Lettres nouvelles qui en réunissait les principaux représentants.) Désormais délivré des obligations de la rime, il inaugurait un lyrisme proprement hellénique, émaillé de citations empruntées aux Anciens, sans jamais se détacher des horizons de la Grèce moderne. Il avait concentré dans ces vingt-quatre poèmes, parfois à la façon des chansons populaires, les éléments qui lui étaient le plus cher (la « lumière attique », la mer et les populations maritimes, l’amour et la douleur, l’attente) et dressé un bilan symbolique pour les Grecs de l’après-guerre, démunis, déracinés, nourris du « pain amer de l’exil ». En 1940, juste avant l’entrée en guerre, il publia son Cahier d’études qui, sous la modestie du titre, livrait des poèmes importants, restés inédits depuis sa jeunesse — tels ceux construits autour du personnage fictif de « Stratis le Marin », porte-parole du poète — et souvent prophétiques puisqu’ils évoquaient déjà les « milliers de visages blêmes » que l’Occupation allait multiplier dans la capitale. Il accompagna en 1941 le gouvernement grec en Egypte et les années noires, l’éloignement, le sentiment de la chute alimentèrent la plupart des poèmes de son Journal de bord I, puis II (1940-1945), reflets de l’impasse qu’il éprouvait lui-même (« le poète, un vide ») en même temps que ses concitoyens : « une forêt d’amis assassinés, notre cerveau ». Se tournant vers le passé, il bâtit un long poème sur un roi disparu, symbolique (Le Roi d’Asiné), dont il est à peine fait mention dans l’Iliade. précisant que s’il parle par paraboles, « c’est seulement qu’elles sont plus douces à entendre ». A la Libération, il fut témoin du « décembre rouge » d’Athènes qui devait déclencher la guerre civile dans le pays ; deux ans plus tard, on vit avec La Grive (1947) que sa conscience « d’une amertume éternelle » lui inspira un long poème à la manière d’Eliot, où se mêlent des références anciennes et actuelles, où le passé et le présent se rejoignent dans une même sensation d’éternité, et l’alternance de lumière et d’ombre dans l’élan essentiel de la vie. Vinrent les années itinérantes en Méditerranée (d’un séjour à Chypre, il ramena le troisième tome de son Journal de bord (1955), inspiré par le drame que connaissait l'île) puis, nommé en 1957 ambassadeur à Londres (où il resta cinq ans en poste), il ne se manifesta plus que par des conférences, des traductions, tandis que son œuvre se propageait à l’étranger, suscitant de nombreuses études et plusieurs récompenses. Définitivement retiré du service diplomatique en 1962, il revint à Athènes qu’il ne quitta plus guère. Après les Trois Poèmes secrets [1966], testament elliptique de toute sa vie de poète, il s’abstint de toute publication afin de ne pas cautionner la dictature instaurée en 1967, jusqu’à sa contribution au recueil collectif des Dix-Huit Textes 1970]. Sa disparition fut ressentie comme un deuil national par le peuple grec : sans voir venir la fin des épreuves en Grèce, venait de mourir celui qui avait le mieux exprimé son « drame très ancien » et qui, placé au croisement de deux cultures, de deux mentalités, avait su les réunir dans un statut universel. Il a laissé derrière lui un Journal fidèle de sa vie — la parution en est entreprise depuis 1975 — dont la probité, la sensibilité ne cessent d’éclairer et de confirmer l’œuvre.




♦ « Séféris n'est pas un poète facile et sa réputation a grandi lentement, avec peine. Mais il n’est pas obscur. La langue qu'il parle est difficile mais en cette langue, sa voix est claire et directe. On sent qu’il a hissé jusqu'à l’expression parfaite ce qui ne pouvait être dit autrement. » Linos Politis. ♦ « Etre grec n 'est sans doute une vraie souffrance que pour celui qui a pressenti la souffrance universelle d’être homme. Les poèmes de Georges Séféris, en tout cas, ne sont des poèmes grecs, attachés aux images et à l’histoire des Grecs, que parce qu'il a pu rejoindre dans ces vocables la structure de ce qui est. » Yves Bonnefoy. ♦ « Sa lucidité, la prédilection qu'il marque aux idées incarnées, la recomposition, au cours de sa démarche spirituelle, de la substance même du paysage grec suffisent largement pour assurer à son œuvre une place de choix au sein des productions les plus valables de la Grèce de toujours. » Georges Spyridaki. ♦ « La démarche de Séféris apparaîtrait comme celle d'un somnambule, s’il existait un somnambule du plein soleil qui s'avancerait les yeux brûlés dans la lumière. » Christian Giudicelli.

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