Sujet de commentaire composé - incipit Le Horla
Publié le 12/02/2026
Extrait du document
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Texte :
8 mai.
– Quelle journée admirable ! J’ai passé toute la matinée étendu sur l’herbe, devant ma
maison, sous l’énorme platane qui la couvre, l’abrite et l’ombrage tout entière.
J’aime ce
pays, et j’aime y vivre parce que j’y ai mes racines, ces profondes et délicates racines, qui
attachent un homme à la terre où sont nés et morts ses aïeux, qui l’attachent à ce qu’on pense
et à ce qu’on mange, aux usages comme aux nourritures, aux locutions locales, aux
intonations des paysans, aux odeurs du sol, des villages et de l’air lui-même.
J’aime ma maison où j’ai grandi.
De mes fenêtres, je vois la Seine qui coule, le long de mon
jardin, derrière la route, presque chez moi, la grande et large Seine, qui va de Rouen au
Havre, couverte de bateaux qui passent.
À gauche, là-bas, Rouen, la vaste ville aux toits bleus, sous le peuple pointu des clochers
gothiques.
Ils sont innombrables, frêles ou larges, dominés par la flèche de fonte de la
cathédrale, et pleins de cloches qui sonnent dans l’air bleu des belles matinées, jetant jusqu’à
moi leur doux et lointain bourdonnement de fer, leur chant d’airain que la brise m’apporte,
tantôt plus fort et tantôt plus affaibli, suivant qu’elle s’éveille ou s’assoupit.
Comme il faisait bon ce matin !
Vers onze heures, un long convoi de navires, traînés par un remorqueur, gros comme une
mouche, et qui râlait de peine en vomissant une fumée épaisse, défila devant ma grille.
Après deux goélettes anglaises, dont le pavillon rouge ondoyait sur le ciel, venait un superbe
trois-mâts brésilien, tout blanc, admirablement propre et luisant.
Je le saluai, je ne sais
pourquoi, tant ce navire me fit plaisir à voir.
12 mai.
– J’ai un peu de fièvre depuis quelques jours ; je me sens souffrant, ou plutôt je me
sens triste.
D’où viennent ces influences mystérieuses qui changent en découragement notre bonheur et
notre confiance en détresse ? On dirait que l’air, l’air invisible est plein d’inconnaissables
Puissances, dont nous subissons les voisinages mystérieux.
Je m’éveille plein de gaieté, avec
des envies de chanter dans la gorge.
– Pourquoi ? – Je descends le long de l’eau ; et soudain,
après une courte promenade, je rentre désolé, comme si quelque malheur m’attendait chez
moi.
– Pourquoi ? – Est-ce un frisson de froid qui, frôlant ma peau, a ébranlé mes nerfs et
assombri mon âme ? Est-ce la forme des nuages, ou la couleur du jour, la couleur des choses,
si variable, qui, passant par mes yeux, a troublé ma pensée ? Sait-on ? Tout ce qui nous
entoure, tout ce que nous voyons sans le regarder, tout ce que nous frôlons sans le connaître,
tout ce que nous touchons sans le palper, tout ce que nous rencontrons sans le distinguer, a
sur nous, sur nos organes et, par eux, sur nos idées, sur notre cœur lui-même, des effets
rapides, surprenants et inexplicables ?
Comme il est profond, ce mystère de l’Invisible ! Nous ne le pouvons sonder avec nos sens
misérables, avec nos yeux qui ne savent apercevoir ni le trop petit, ni le trop grand, ni le trop
près, ni le trop loin, ni les habitants d’une étoile, ni les habitants d’une goutte d’eau… avec
nos oreilles qui nous trompent, car elles nous transmettent les vibrations de l’air en notes
sonores.
Elles sont des fées qui font ce miracle de changer en bruit ce mouvement et par cette
métamorphose donnent naissance à la musique, qui rend chantante l’agitation muette de la
nature… avec notre odorat, plus faible que celui du chien… avec notre goût, qui peut à peine
discerner l’âge d’un vin !
Ah ! si nous avions d’autres organes qui accompliraient en notre faveur d’autres miracles,
que de choses nous pourrions découvrir encore autour de nous !
Le Horla, 1887, Guy de Maupassant
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