Cours su la technique: L'homme est-il un animal technique ?
Publié le 26/05/2026
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«
L'homme est-il un animal technique ?
1.
Introduction : La technique, trait distinctif de l’homme ?
L’homme est, biologiquement parlant, un animal.
Il se distingue pourtant des
autres espèces vivantes par sa capacité à transformer le monde à travers et par la
technique.
Des outils rudimentaires jusqu’à l’intelligence artificielle, en passant par
l’agriculture, la médecine, ou les réseaux numériques aujourd'hui, la technique semble
être au cœur de l' “identité” humaine.
Mais cette technicité fait-elle partie de la “nature”
humaine ou n'en est-elle qu'une propriété accidentelle, même si prestigieuse et
particulièrement performante ? Autrement dit, sommes-nous des êtres vivants comme les
autres, dotés de capacités techniques, certes supérieures à celles des autres espèces mais
non moins inscrites dans notre animalité commune, ou la technique définit-elle avant
tout un phénomène culturel même si ce dernier trouve son origine dans notre
constitution biologique ?
Quelques précisions terminologiques : Le mot technique désigne les savoirfaire, les gestes, les méthodes, qu’utilise l’être humain pour transformer la nature ou
fabriquer des objets.
La technologie, dans son sens courant, désigne plutôt l’ensemble
des outils, des machines et des dispositifs que l’on utilise dans un domaine donné.
On
peut dire que la technique est le processus ou l’art de faire, tandis que la technologie
est ce que ce processus produit : les instruments, les équipements, les matériels.
Par
exemple, le geste pour tailler une pierre est une technique, alors que la pierre taillée est
une technologie.
I.
La continuité animale et la singularité humaine
L’homme partage avec certains animaux la capacité d’utiliser des outils, comme
le font les chimpanzés, les corbeaux ou les loutres.
Ces animaux manifestent une forme
d’apprentissage social et de transmission rudimentaire des gestes techniques, ce qui
invite à relativiser la coupure stricte entre nature et culture.
Le biologiste Jakob von Uexküll (1864-1944) a développé l’idée que chaque
espèce vit dans un Umwelt, un monde ambiant, perçu et vécu de façon propre, lié à ses
sens et à ses besoins.
Par exemple, une tique ne perçoit que très peu de choses : elle est
sensible à la chaleur et à l’odeur du sang de son hôte, un chien qui passe sous sa branche,
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et ce sont ces deux seuls stimuli qui guident son comportement.
Son monde est donc très
limité, car ses sens et ses capacités sont adaptés uniquement à ces signaux.
L’être humain, au contraire, perçoit un monde beaucoup plus riche et complexe
grâce à des sens plus développés, et surtout à la capacité de penser et de créer des
représentations.
Le monde humain ne se limite donc pas à la simple survie, il est un
monde d’objets techniques, de symboles (langage, coutumes, arts, ...), d’institutions, etc.
Ainsi, bien que nous partagions une part d’animalité avec les autres espèces vivantes,
notre rapport au monde est qualitativement différent, ce qui ouvre la voie à la technique
conçue et pratiquée comme transformation consciente et culturelle du réel.
Pourtant, la tradition philosophique classique, avec René Descartes (1596-1650)
notamment, avait auparavant établi une rupture nette entre animaux et êtres humains.
Dans sa célèbre Lettre au Marquis de Newcastle (1646), le philosophe affirme que les
animaux sont de simples automates dépourvus de pensée et de conscience, tandis que
l’homme est un être pensant doté d’âme.
Cette conception fonde l’idée de l’homme
“comme maître et possesseur de la nature” (Discours de la méthode, 1637), soulignant et
légitimant la domination humaine sur le monde par la raison et la technique (cf.
cours
sur la science).
Cette vision a été remise en cause par Peter Singer (né en 1946), entre autres
nombreux philosophes et scientifiques, lequel Singer insiste sur la sentience des
animaux, leur capacité à ressentir la douleur et le plaisir, critère moral fondamental selon
lui.
Ainsi, les animaux ne sauraient être traités comme des machines, ou de simples
ressources techniques (cf.
vivisection), ce qui soulève un enjeu éthique important dans
nos pratiques scientifiques, écologiques et domestiques.
II.
La technique, héritage et ambivalence humaine
Le mythe de Prométhée, tel qu’il est raconté dans le Protagoras de Platon (env.
427-347 av.
J.-C.), explique que c’est Épiméthée qui, par oubli, ne donna pas aux
hommes des qualités suffisantes (poils, plumage, force, rapidité, ...) pour survivre face
aux autres animaux et aux rigueurs du climat.
Pour compenser ce manque d'être de
l'homme, Prométhée vola le feu sacré et le confia aux hommes, leur transmettant ainsi la
technique, laquelle les rend capables de survivre, et même de dominer la nature, au grand
dam des dieux.
La punition de Prométhée, enchaîné sur une montagne, un aigle lui
dévorant le foie chaque jour, symbolise l’ambivalence de la technique : don puissant
mais dangereux (cf.
Pharmakon, plus bas).
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L’hominisation désigne ce processus évolutif au cours duquel l’homme a acquis
s e s traits spécifiques (espèce), notamment la capacité technique.
L’évolution de la
bipédie, du cerveau, du langage et des outils forme un tout inséparable.
André LeroiGourhan (1911-1986) souligne cette coévolution du corps et de la technique, tandis que
Gilbert Simondon (1924-1989) montre que l’homme s’individue en relation avec ses
objets techniques, et par eux (à développer en classe).
Au-delà des machines, la technique structure aussi nos comportements et nos
gestes quotidiens, comme le montre Marcel Mauss (1872-1950) avec les techniques du
corps.
En ce sens, la technique est un élément constitutif de l’humanité.
Mais la technique porte une double face, ou un pharmakon, selon Bernard
Stiegler (1952-2020) : remède et poison.
L’exemple des smartphones illustre bien cette
ambivalence.
Ces outils facilitent la communication, la mémoire collective et l’accès au
savoir, mais peuvent aussi engendrer dépendance, troubles de l'attention, etc.
La réflexion
éthique et éducative devient alors nécessaire pour que la technique soit un instrument
d’émancipation plutôt que d’aliénation (concept à étudier dans le cours sur le travail, cf.
Marx).
III.
La pensée critique de la technique :
Martin Heidegger (1889-1976) propose une lecture critique de la technique
moderne en la qualifiant d’arraisonnement (Gestell) du monde, une manière de réduire
la nature à une réserve de ressources exploitables, planifiables, calculables, rentables
(cf.
cours sur la science)...
Cette conception conduit à une perte de sens générale et à un
danger existentiel que seule une “pensée méditative” (in article intitulé Sérénité) peut
contenir.
Hans Jonas, quant à lui, (1903-1993) met en lumière la nouveauté historique de
la fragilité de la nature.
Contrairement aux Grecs, comme Sophocle (vers 497-406 av.
J.-C.), qui voyaient la nature comme un ordre éternel et implacable, un cosmos auquel
l’homme doit se soumettre, Jonas souligne que la nature est....
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