analyse lineaire venus de rimbaud
Publié le 30/03/2026
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«
Arthur Rimbaud, Les cahiers de Douai, 1870
La « Vénus anadyomène » (anadyomène = adjectif qualificatif signifiant « sorti(e) des eaux ») est un sujet artistique récurrent dans la peinture
occidentale, issu de la mythologie gréco-romaine.
Venus (Aphrodite) est la déesse de l’amour.
Dans la version la plus communément admise, elle est fille
d’Ouranos, le ciel, émasculé par un de ses fils, Cronos (le Temps).
Le sperme d’Ouranos (le Ciel), répandu dans la mer, la féconde et de cette union naît
Aphrodite.
Depuis la Renaissance, de nombreux tableaux ont repris et illustré ce mythe, dont l’iconique Naissance de Venus de Sandro Botticelli.
Venus y est
représentée sous les traits d’une très belle jeune femme, blonde et pâle, sortant d’un coquillage.
Le titre crée donc un effet d’attente : on s’attend à avoir un poème sur la déesse de l’amour, une allégorie de la beauté et du désir.
Mais Arthur Rimbaud
nous surprend en détournant ce thème pour peindre dans un sonnet en alexandrins, forme également canonique, le portrait d’une Vénus hideuse sortant non
pas de l’océan, mais d’une baignoire.
La réécriture parodique est flagrante, l’insolence et la provocation manifestes.
Enjeux : prendre le contre-pied d’une tradition artistique, s’émanciper des codes et conventions poétiques, mettre en œuvre une poésie nouvelle et audacieuse
qui choisit de faire de la laideur un objet poétique.
Les mouvements du texte accompagnent l’émergence de Vénus décrivant la figure féminine sortant du bain de la tête aux fesses :
• Le premier quatrain : l’apparition parodique de la figure féminine
• 2ème quatrain et 1er tercet : la mise en scène subversive de la laideur du corps
• 2ème tercet : une chute audacieuse et provocatrice
Premier mouvement : l’apparition parodique de la figure féminine
Comme d’un cercueil vert en fer blanc (9),
/
une tête (3)
De femme à cheveux bruns fortement pommadés
Comparaison insolite dès le vers liminaire Suggère l’idée de mort qui s’oppose à la pulsion de
au cercueil
vie qu’on associe traditionnellement à la déesse du
désir
Détail concernant la matière très prosaïque
il ancre la scène dans la réalité du XIX° (le Jeu avec les codes, décalage parodique
fer-blanc est un matériau, une tôle de fer
recouverte d’étain) tandis que les adjectifs
eux reprennent les couleurs qui sur la toile
de Botticelli représentent la mer et l’écume
Premier élément corporel visible, le contre-rejet
césure inattendue à la 9ème syllabe et isolant cette tête du reste du corps, de manière
Contre-rejet
morbide comme si elle en était détachée.
CDN : choix du terme le plus générique, le
plus banal qui soit pour évoquer une figure
féminine, a fortiori une déesse
Caractérisation dépréciative : expansion du
nom (un CDN lui-même enrichi d’une
Désacralisation de la figure mythologique
Une Vénus brune : contre-pied de la tradition
picturale qui veut que Vénus soit blonde.
+
Les cheveux gras, couverts de crème ou d’une
lotion : Cet artifice de mauvais goût s’oppose à la
D’une vieille baignoire émerge, lente et bête,
épithète + adverbe intensif qui fait
hyperbole)
CC antéposé à l’attaque du vers souligne le
terme prosaïque et épithète dépréciative +
effet d’attente
présent d’actualité
beauté naturelle de Vénus + place cette description
sous le signe de l’excès et de la critique
Référence au titre (Vénus sortie des eaux) et à la
tradition picturale : intention parodique flagrante
Verbe poétiquement faible décrit le mouvement
de manière très banale mais son emploi donne
une intensité dramatique à la scène qui fait de la
description une hypotypose
deux épithètes détachées dont l’une décrit
le mouvement poussif et/ou le retard
La lenteur évoquée prend le contre-pied du motif
intellectuel et l’autre le manque
d’intelligence et animalise + rime signifiante du surgissement merveilleux de la Vénus de la
tradition.
« tête » / »bête
Avec des déficits assez mal ravaudés ;
Echo au vers 2
Pluriel amplificateur sur les défauts
physiques + épithète (raccommodés à
l’aiguille) qui réifient le personnage +
euphémisme ironique
Dysharmonie du rythme (contre-rejet et
enjambements) qui mime à l’échelle du
quatrain l’inélégance du personnage et du
mouvement.
En dépit des artifices cosmétiques elle ne peut
cacher sa laideur ou les outrages du temps.
Or
Vénus dans la tradition est éternellement jeune et
incarne la beauté parfaite, la grâce et la sensualité
idéales.
Les termes péjoratifs contribuent à la
désacralisation du mythe.
Deuxième mouvement : la mise en scène provocatrice de la laideur du corps
Puis le col gras et gris, les larges omoplates
Le mouvement initié au premier quatrain se
poursuit : après la tête, c’est le reste du corps qui
Connecteur qui ouvre le second quatrain et sort de l’eau, s’offrant en spectacle au poète : le
point de vue du poète est fixe, la femme se
sera repris en anaphore au vers 7
redresse ; la description se fait de haut en bas.
Donne l’impression d’un mouvement descendant
contraire à l’idée de surgissement de la divinité.
Renversement / tradition : ici ni grandeur ni
élévation, mais un mouvement lourd, rendu
maladroit par l’âge et l’embonpoint
Puis le col / gras et gris,/ les large / s omoplates (3X4)
Description quasi anatomique d’éléments
du corps qui n’ont rien de sensuel dont
« col » au sens de nuque qui animalise le
personnage + caractérisation péjorative +
paronomase + allitération en –G- et –RIronie avec le choix de l’alexandrin parfait
pour décrire le corps disgracieux
[ Qui saillent ] ; le dos court [ qui rentre et qui ressort ; ]
Puis les rondeurs des reins semblent prendre l’essor ;
La graisse sous la peau paraît en feuilles plates ;
Une première PSR en rejet
Le cou est disgracieux, terne, voire cadavérique,
et s’oppose bien sûr à la pâleur du corps des
Vénus picturales.
Les sonorités peu euphoniques soulignent
l’absence de volupté.
Plus audacieux, la mention des « omoplates »
montre que cette Vénus est de dos : pied de nez
à la tradition
Le corps déborde littéralement des vers qui lui sont
consacrés.
La seconde PSR dont la binarité
(parallélisme de construction) antithétique
mime le mouvement mécanique de la
respiration pendant l’effort
L’inélégance des procédés traduit celle de la
Vénus dont le corps trapu peine à s’extraire du
bain.
Allitération en –K- et –RAnaphore du connecteur (effet de ralenti)
Effort difficile
Elle a la taille épaisse et apparaît plus
large que haute : double sens de
l’expression ironique qui traduit la difficulté
à sortir de l’eau et l’amplitude de ses
hanches.
La disproportion du corps confine à la difformité :
on est très loin de la grâce de la Vénus grecque,
aux antipodes des canons esthétiques classiques.
Le regard du poète semble transpercer le corps, voir à travers, le disséquer en différents
éléments de manière clinique.
La comparaison décrit sans doute la cellulite, l’adjectif « plates »
s’opposant aux « rondeurs » du vers précédent, créant un effet bizarre, renforçant l’aspect
composite du corps, cumul d’éléments incompatibles.
A nouveau sonorités disgracieuses avec allitérations en –R- et -P-
L’échine est / un peu roug / e, et le tout / sent un goût
Animalisation et réification dans le même
vers :
Si la polysémie du mot « bête » (v.3)
pouvait passer inaperçue, si le mot « col »
(v.5) était encore ambigu, l’animalisation
est très claire avec « l’échine ».
L’expression « le tout » (substantivation du
pronom) pour désigner l’ensemble du
corps contribue....
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