« Comment le rire, dans Gargantua, est-il mis au service des idéaux humanistes ? »
Publié le 25/03/2026
Extrait du document
«
BILAN
Notre problématique de séquence était : en quoi le G est-il un roman de la
démesure ?
Nous avons vu que la démesure possède deux aspects « la mauvaise démesure »
(excès de vin, de nourriture, carnavalesque, burlesque de frère jean, excès de
Picrochole…) et la bonne démesure (Excès d’étude avec Ponocratès, excès de
bonté avec Grandgousier puis Gargantua, l’Abbaye de Thélème, une utopie) .Ainsi
le roman est gigantesque dans tous les thèmes qu’il aborde et c’est en procédant en
miroir que F Rabelais fait ressortir les aspects positifs de sa philosophie
Maintenant analyson : « Comment le rire, dans Gargantua, est-il mis au
service des idéaux humanistes ? » La juxtaposition de l’adresse « Aux lecteurs »,
avec ces vers « Mieux est de ris que de larmes écrire / Pour ce que rire est le propre
de l’homme » – rejoignant ainsi le philosophe Aristote qui définit l’homme comme
« animal riant » – et du prologue où l’aspect risible de Socrate est présenté comme
un masque de la sagesse de ce philosophe, nous a amené, en effet, à étudier le
divertissement joyeux offert par Rabelais et la sagesse qu’il entend ainsi
transmettre.
À l’issue de cette étude, il convient donc de faire le bilan des « idéaux humanistes
» présents dans le roman, puis de dégager les procédés comiques qui ont permis
de les mettre en valeur, en rappelant les fonctions du rire.
Les idéaux humanistes
Les analyses effectuées ont envisagé trois domaines particulièrement importants
pour les auteurs humanistes, l’éducation, la vie politique et la religion,
envisagés dans l’objectif de dépasser l’état actuel de leur société pour une
amélioration de l’homme même.
À la base de l’humanisme, il y a donc une mise à
distance, un rejet souvent comme nous l’avons vu pour la scolastique médiévale,
qui ne soucie pas d’enrichir l’esprit des élèves.
De même, la victoire contre
Picrochole a permis de souligner tous les abus des pouvoirs expansionnistes qui
n’accordent aucun pris au droit ni au respect de la vie humaine.
Enfin, pour la
religion, même si Rabelais ne s’élève pas contre les textes sacrés, il conteste
l’usage qui en est fait, contraignant et déformant le message d’amour qu’ils portent.
Il y a donc une volonté de transgression dans Gargantua.
Dans ces trois domaines, il s’agit de prôner une pensée libre et respectueuse de la
dignité humaine, fondée sur son libre-arbitre, celle qui s’incarne dans l’idéal de
l’abbaye de Thélème.
Raphaël, L’école d’Athènes (détail), 1508-1512.
Fresque, 440 x 770.
Chambre de la signature, Palais du Vatican (dns votre
roman page 1)
Les fonctions du rire
1
La satire
Le rire est, depuis les comédies du grec Aristophane, et de ses successeurs,
Ménandre en Grèce, Plaute et Térence à Rome, un excellent moyen de dérision,
que le Moyen-Âge a su renouveler dans les farces et les soties, ou même dans la
pratique du carnaval, héritage des saturnales romaines, ou dans l’éloge de la folie
comme un révélateur de vérité.
Devant la sottise, le ridicule, l’excès cocasse, le
public rit car il se sent supérieur : la dérision lui offre le plaisir de rire de sa
différence.
Il rit de l’ambition de Picrochole qui se voit déjà en train de conquérir le
monde, ou du discours du sophiste Janotus à l’occasion du vol des cloches de
Notre-Dame par Gargantua.
Le sophiste avait à peine achevé que Ponocrates et Eudémon s'esclaffèrent si violemment qu'ils crurent en
rendre l'âme à Dieu, ni plus ni moins que Crassus en voyant un âne couillard qui mangeait des chardons ou
comme Philémon qui mourut à force de rire en voyant un âne manger les figues qu'on avait préparées pour
le dîner.
Maître Janotus se mit à rire avec eux, à qui mieux mieux, si bien que les larmes leur venaient aux
yeux par suite du violent traumatisme de la substance cérébrale qui faisait s'exprimer ces humeurs
lacrymales s'écoulant le long des nerfs optiques.
De ce fait, ils se trouvaient représenter Démocrite
héraclitisant et Héraclite démocratisant.
Rabelais montre ici à quel point le rire est communicatif puisqu’il finit par
atteindre celui-là même qui est l’objet de la dérision.
Cela conduit alors à une
question : le lecteur qui, à son tour, rit du récit surmonte-t-il la distanciation et
perçoit-il que, derrière la caricature, se cachent ses propres défauts ?
La transgression
La distanciation et la transgression que suppose le rire lui accorde un second rôle,
dépasser tous les interdits, tous les tabous.
C’est ce qui explique la place
accordée dans Gargantua à tout ce qui relève du corps, condamné par l’Église,
et plus particulièrement à la sexualité et à la scatologie, comme nous l’avons
observé notamment dans les chapitres sur l’enfance de Gargantua, tel celui sur le «
torche-cul », mais aussi dans le portrait des moines.
C’est à nouveau une forme de
libération que lui offre l’écrivain par ce rire.
Les procédés comiques
.
La situation
Rabelais privilégie trois procédés :
2
l’opposition, en formant des dyptiques, par exemple entre le discours
élaboré d’Eudémon et le mutisme stupide de Gargantua, ou entre l’art de la
diplomatie de Grandgousier et l’aveuglement de Picrochole ;
la parodie, telle celle de l’épopée ou de la chanson de geste pour les
combats lors de la guerre picrocholine, notamment celui de Frère Jean ;
l’exagération, en lien avec le gigantisme du héros, comme quand
Gargantua mange les six pèlerins égarés dans sa salade ou qu’il prend les
boulets reçus pour des mouches.
Le caractère
Comme dans les pièces de théâtre comiques, Rabelais grossit à plaisir les traits
ridicules des personnages dont il veut dénoncer le comportement, par exemple
pour Picrochole, Frère Jean, ou l’arrivée de Janotus de Bragmardo :
Maître Janotus, tondu à la César, vêtu de son capuchon à l'antique, l'estomac bien immunisé au cotignac de
four et à l'eau bénite de cave, se transporta au logis de Gargantua, touchant devant lui trois bœufs-deaux à
museau rouge et trônant par-derrière cinq ou six maîtres sans-art, bien crottés jusqu'au bout des ongles.
Il offre en effet, une image religieuse, mais démentie par l’allusion à sa
gourmandise et à son ivrognerie, le « cotignac de four » étant une pâte de coing, et
« l’eau bénite de cave », le vin.
S'y ajoute le ridicule de sa double escorte : pour le
précéder des « bœufs » au lieu des traditionnels « bedeaux », ainsi animalisés, et, à
sa suite, dans le texte original des « maitres inertes » au lieu de ceux « in artibus »,
ce que rend la formule « sans-arts » au lieu de « es arts ».
Les gestes
Rabelais, pour accentuer la dimension cocasse, met ses personnages en
mouvement, en transformant leur gestuelle en des sortes de gags, par des effets de
rythme.
Les exemples sont très nombreux : pensons, par exemple, aux activités de
Gargantua observées par Ponocrates (chapitre XXI), au combat de Frère Jean ou à
la voltige de Gymnaste pour effrayer l’ennemi au chapitre XXXV.
Le langage
Sans doute le procédé qui caractérise le mieux le rire rabelaisien est la façon dont
l'auteur joue sur le langage.
Nous retrouvons, dans les passages de récit comme
dans les dialogues, injures et insultes, termes vulgaires aussi, obscènes ou
scatologiques… Il sait également créer de plaisants néologismes, comme ces «
néantologues » pour les maîtres sophistes, donner à ses personnages des noms aux
sonorités évocatrices, tel celui de cet autre maître, Jobelin Bridé, ou Janotus de
Bragmardo, qui joue sur le double sens du mot « braquemart », une épée courte à
large lame mais aussi l’organe sexuel masculin.
Mais il pratique aussi l’art de la parodie, qu’il s’agisse de détourner une citation
religieuse ou philosophique, de se servir du vocabulaire de la médecine hors de
propos, de multiplier les images plaisantes, en allant même jusqu’au pastiche, par
exemple à l’occasion du discours de maître Janotus, au chapitre XIX, avec ses jeux
de mots ridicules et son pseudo latin, à grand renfort d’énumérations et d’un
cliquetis verbal dépourvu de tout sens.
Pour conclure
L’antiquité a longtemps accepté le rire, comme le montrent déjà Homère qui
prête même un « rire inextinguible » aux dieux bienheureux devant la laideur
d’Héphaïstos, en fait même un attribut des dieux « (Iliade, XVI) ou Aristote, sans
oublier les auteurs de comédies.
Mais une réserve est déjà avancée chez Platon :
« Il ne faut pas non plus que nos gardiens soient amis du rire.
Car presque toujours,
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quand on se livre à un rire violent, cet état entraîne dans l'âme un changement
violent également.
» (La République, III) Le rire est ainsi perçu comme un danger –
de même d’ailleurs que les larmes – car son aspect irrésistible ôte à l’homme la
maîtrise de soi que doit rechercher le sage, ce que les Romains nommeront la «
dignitas
».
Les autorités religieuses du Moyen-Âge prennent la suite de cette
condamnation : la vie n’est qu’une « vallée de larmes », et l’homme, chargé du
péché originel, doit veiller seulement à faire....
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