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La religion (cours de philosophie)

La religion est d’abord un lien d’un type particulier (re-lego: attacher). Ce lien est manifeste dans la cérémonie de fondation d’une ville romaine : un prêtre consacré, à l'aide d’un bâton recourbé (lituus), délimite dans le ciel un espace (templum). Cet espace constitue le « territoire consacré », le sanctuaire, puis le » temple ». Le lien est donc d’abord établi entre le ciel et la terre, l’au-delà et ici-bas. Mais le lien a été senti de manière différente comme précision absolue et contraignante d’un rite auquel la religion astreint. La religion devient donc, étymologiquement, le scrupule religieux. Un problème dès lors se poserait : la religion permet-elle la créativité? Roger Bastide l’affirme, en étudiant les réponses diverses à une même situation. Certains Africains au Brésil résisteront au travail servile en restructurant leur religion et en lui donnant une signification de révolte. D’autres la laisseront telle quelle, et profiteront de toutes les possibilités d’ascension qui leur sont offertes. Chaque individu interprète donc pour son compte la syntaxe et la sémantique religieuse, et donne un sens au « lien ».

— I — Phénoménologie de la religion.

Il y a une expérience religieuse dont le mode d’être est d’une part intuitif et affectif, d’autre part existentiel. C’est ce dernier aspect qui nous intéresse : quelle est la manière d’être-au-monde de « l’homo religiosus » (Eliade), quel sens donne-t-il à ce qui l’entoure, quels sont les axes structurels de son comportement? Nous distinguerons le « sacer » ou « sacré », et l’« espace-temps » religieux.

1 — Le sacré. Antérieurement à tout concept, qu'est-ce que le Sacré ? Le sacré forme couple avec le profane. Le sacré est "station de la divinité", le profane « néant actif » : c’est-à-dire qu’il peut faire disparaître le sacré. Ce dernier est une énergie très volatile, fluide, très dangereuse et efficace. Le sacré est « tabou » (interdit, en polynésien), le profane "noa" (libre). Il faudra donc des rites précis d’entrée et de sortie, des sacrifices de purification et de désacralisation, fonctionnant comme un sas entre deux éléments différents, pour que le sacré et le profane aient des contacts. Le sacré est à la fois pur et impur, saint et souillé (même mot dans plusieurs langues, en grec "agios"). La pureté est conçue comme guérison possible, accroissement de la vie. L’impureté détruit. Le côté droit dans la représentation du monde est associé à la pureté, la droiture, l’adresse (avec les connotations de clarté, sécheresse, altitude). Le côté gauche est associé à l’impureté par la « gaucherie » (avec les connotations d’obscurité, humidité, bassesse). Il existe chez les primitifs une géographie de la pureté : le centre du village comporte tout le sacré, l’épaule droite doit être tournée vers lui ; la gauche vers la jungle, source de toutes les impuretés (Canaques). On peut essayer d’expliquer cette bipolarité du sacré en la rapprochant de dichotomies fondamentales : la dichotomie sociale (les deux phratries avec chacune un totem), la dichotomie physiologique (les deux sexes), la dichotomie naturelle (les deux saisons, été-hiver). En fait ces dichotomies sont toujours données ensemble et interviennent (selon les rites, les fêtes, les événements) en proportion variable. Mais un sacré de type particulier, le sacré de l’interdit (du respect) provient directement de la dichotomie sociale : on doit respecter les femmes de son clan (exogamie et prohibition de l’inceste) et ne chercher femme que dans l'autre clan dépendant d’une autre phratrie (est profane tout ce qui est sacré pour l’autre tribu). Celui qui y contrevient est « maudit ». Cette règle permet l’échange généralisé (voir chapitre Les Échanges), et renforce les liens dans la tribu qui n’est pas originellement une dans tous les cas. En conséquence de ce sacré de l’interdit, il y a un "sacré de violence et de transgression" (Caillois). Il apparaît notamment lors de la fête. Le temps usé (chrono = qui use) doit être remplacé, rajeuni. Il faut revenir au temps de la création du monde par les « ancêtres » ou les « dieux ». Il en résulte une mascarade (les officiants ont par le masque les mêmes pouvoirs de métamorphose que les ancêtres ; voir Carnaval). De plus tout doit être inversé : licences rituelles, débauche, pillage, meurtres (Brésil), unions incestueuses rituelles. En conséquence le sacré est double, en deux sens. D’une part il est sainteté et souillure, d’autre part inhibition (interdit) et stimulation (transgression), féminin et masculin (par exemple les totems sont du côté maternel, les dieux, du côté paternel).

2 — Espace et temps religieux. La religion sous sa forme primitive (sens du sacré) imprégnait tout acte de la vie : nous ne pouvons plus nous en rendre compte clairement. Certes il y a encore pour nous des « chiffres » (Jaspers), ou éléments du monde qui « parlent » ; mais le monde n’est pas structuré selon le sacré. Au contraire, à l’origine, l’Espace et le Temps sont saturés de sacré, forme particulière du rapport du primitif au monde. C’est que le passage du chaos au cosmos est l’acte même du sacré, et en même temps consiste en l’apparition des ordres temporels et spatiaux. L’espace religieux. Le lieu sacré est un pont entre le ciel et la terre. Quelles que soient ses fonctions, il n’y a pas d’espace homogène pour l’homme religieux. L’espace présente des ruptures : un espace fort s’oppose à un espace dilué faible : « il ne s’agit pas d’un espace géométrique, mais d'un espace existentiel et sacré » (Eliade).

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