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CANKAR Ivan

CANKAR Ivan. Écrivain, auteur dramatique et poète slovène. Né à Vrhnika le 10 mai 1876, mort à Ljubljana le 11 décembre 1918. Fils d'un tailleur pauvre, il connut tôt la misère et les humiliations. Cette enfance éclairée seulement par l'image de sa mère, qui sacrifia tout pour sa nombreuse famille et à laquelle il voua un véritable culte, laissa des traces durables dans son âme. Sa conscience d'artiste maudit, sa critique de la société, son lyrisme amer puisent leurs racines dans son aversion précoce contre les « arrivés », les « repus », les bien-pensants. Sa nostalgie de la pureté et de la beauté, son interrogation sur le sens de la souffrance, il les découvrit au seuil de sa vie. Après l'école primaire à Vrhnika, il termina le collège technique à Ljubljana. En 1896, il alla, titulaire d'une bourse, à Vienne pour y étudier l'architecture ; il l'abandonna aussitôt, attiré davantage par les langues romanes et slaves. Peu après, il se consacra entièrement à la littérature. Il resta à Vienne encore treize ans, habitant presque toujours le quartier ouvrier d'Ottakring. Cette difficile existence d'écrivain libre d'un petit peuple, partagée, la plupart du temps, avec une famille prolétaire viennoise, ne fut interrompue qu'en 1907, lorsqu'il se présenta, sans succès, comme candidat social-démocrate aux élections parlementaires. En 1909, il quitta Vienne pour toujours. Après avoir passé deux mois à Sarajevo, invité de l'archevêque dont son frère fut le secrétaire, il retourna en Slovénie. Emprisonné brièvement déjà en 1913 pour avoir préconisé, au cours d'une conférence, une république fédérative des peuples sud-slaves, il fut, au début de la guerre, interné quelque temps par les autorités autrichiennes au château de Ljubljana comme politiquement suspect et, fin 1915, mobilisé. Réformé, il vécut jusqu'à sa mort à Ljubljana. Entré dans la littérature pendant les dernières années du siècles, il publia d'abord des poèmes narratifs à la manière des poètes slovènes de l'école réaliste. Affirmant son goût personnel, il se rapprocha de Heine par son ironie lyrique, et des décadents par la hardiesse de l'expression. On retrouve un reflet « fin de siècle » naturaliste par le contenu, symboliste par la forme, dans son unique recueil de poésies Erotika (1899) que l'évêque de Ljubljana condamna comme immoral, en achetant tous les exemplaires pour les brûler. Ce n'est qu'avec son premier livre en prose, une suite de courtes nouvelles, Vignettes [1899] qu'il inaugura, tournant le dos au naturalisme, une nouvelle époque des lettres slovènes. L'oeuvre de Cankar prend place dans le courant du néo-romantisme européen. Ses lectures de Dostoïevsky, de Nietzsche, de Maeterlinck, de Dehmel, son admiration pour Ibsen et Shakespeare — il traduisit Hamlet et Roméo et Juliette — approfondirent, certes, sa vision de l'homme et enrichirent ses moyens artistiques. Son talent garde cependant toute son originalité par sa double inspiration autobiographique et nationale; les deux aspects y sont élevés au niveau universel. Les thèmes majeurs de cette oeuvre volumineuse et multiple, tour à tour lyrique, satirique et analytique, sont l'isolement moral de l'artiste au sein d'une société de petits-bourgeois, la soif des âmes, blessées par la laideur du monde, d'accéder à la justice et à la beauté parfaites, la critique révolutionnaire de la réalité slovène, les souvenirs d'enfance et, enfin, le problème de la souffrance. La tragédie paysanne Jakob Kuda (1900) montre déjà un de ses personnages préférés, l'artiste en marge de la société. Le roman Les Etrangers [1901] peint la vie des artistes slovènes, leur pauvreté, leurs rêves; c'est ici que Cankar commence sa polémique contre le conformisme dans l'art et dans la vie. Un livre pour gens étourdis [1901, nouvelles] oppose à la pruderie des bien-pensants un couple d'amoureux vagabonds, comme plus tard, en 1908 dans la farce Le Scandale de la vallée de Saint-Florent. Dans sa comédie Pour le bien du peuple , il attaque le patriotisme grandiloquent des politiciens libéraux et leur attitude paternaliste envers le peuple. De ses autres images, amères, satiriques, de la vie slovène, il faut citer : Madame Judith [1904], Histoire de la vallée de Saint-Florent [ 1908], les drames Le Roi de Bétaïnova (1902) et Les Serviteurs (1910); ce cadre national et historique se trouve largement dépassé dans trois de ses meilleurs récits : Martin Kacur (1906), biographie d'un idéaliste, Le Valet Barthélémy [ 1907], histoire d'un valet chassé de la ferme où il travailla toute sa vie, et Ales de Razor [1907], portrait d'un paysan bigot et égoïste où l'auteur donne une des plus belles descriptions de son pays natal. Condamnant la morale bourgeoise, il glorifia les pécheurs, les humbles, les sans-patrie qui regardent d'en bas vers la clarté du ciel. La pièce symboliste La Bella Vida [1912] est l'expression la plus dépouillée de son idée de l'éternel pèlerinage vers la beauté et la pureté; Sur la montée [1902] et La Croix sur la montagne [1904] racontent son grand amour pour sa mère et pour sa patrie. Dans La Maison de Notre-Dame du Bon-Secours [1904], il se penche sur l'agonie des enfants incurables d'un hospice viennois. A l'approche de la mort et en face de la guerre, il atteignit le sommet de son art dans trois recueils de « feuilletons » : Ma vie [1914], Mon champ, recueil posthume, et surtout dans Images de rêves [1917]. Ce dernier livre décrit, avec lucidité et précision, son expérience intérieure pendant la grande tragédie des hommes et des peuples. Reprenant plusieurs de ses préoccupations spirituelles permanentes, s'interrogeant sur le sens de la souffrance, il y exprima, au bord du désespoir, sa confiance métaphysique et sa foi douloureuse dans la vie triomphant de la mort. Cette oeuvre ne comporte pas de véritable roman; la maturité de l'écrivain s'affirme le plus heureusement dans les brefs récits et à travers un lyrisme pénétrant et profondément humain. Par ses pièces de théâtre où, du point de vue de la forme, l'on retrouve des tracés d'Ibsen, de Strindberg et d'Hauptmann, il est le plus important des auteurs dramatiques de Slovénie. Les écrits de Cankar dégagent tout un univers d'idées et de sentiments, d'expériences individuelles et sociales, un vaste monde de vérité et de beauté devenu depuis un élément formateur de l'esprit national. Maître de la langue, styliste accompli, il est considéré, à juste titre, comme le plus grand écrivain slovène du XXe siècle et le premier après Preseren qui ait élevé la littérature de son peuple au niveau européen. Ses oeuvres complètes sont parues en vingt tomes (1925-1936), éditées, avec introductions et annotations, par Izidor Cankar. En cours de parutions depuis 1951 : oeuvres choisies, en dix tomes (huit parus jusqu'à 1955), éditées par Boris Merhar, avec annotations de Boris Merhar et Francè Dobrovoljc. Ses Lettres sont publiées en trois volumes (1948) par Izodor Cankar.

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