VAUVENARGUES
VAUVENARGUES
Luc de Clapiers, marquis de Vauvenargues, né à Aix-en-Provence en 1715, embrasse la carrière des armes. A 18 ans, sous-lieutenant dans un régiment du roi, il fait les campagnes de 1734 à 1741 et assiste à la retraite de Prague. vie des camps et les fatigues de la guerre ayant ruiné sa santé, il revient en France dans le château familial en 1742 et quitte le service, s'occupant de littérature et restant étranger à la coterie philosophique de son temps. Il meurt à Paris en 1747, à l'âge de 32 ans. On lui doit des Caractères, inspirés de La Bruyère, une Introduction à la connaissance de l'esprit humain et des Réflexions et maximes, qui ont fait sa réputation et dans lesquelles il affiche, avec netteté et concision, son optimisme quant à la nature humaine, s'opposant ainsi à deux autres moralistes auxquels on l'a comparé, La Rochefoucault et Pascal.
VAUVENARGUES (Luc de Clapiers, marquis de), moraliste français (Aix-en-Provence 1715-Paris 1747). Fils du maire d'Aix-en-Provence, il fut d'abord militaire et s'illustra en Lombardie (1733), puis en Bohême (1742). Il eut les jambes gelées lors de la retraite de Prague et dut renoncer à la vie de garnison pour se consacrer aux lettres. Il meurt sans avoir connu le succès. Il a écrit l'Introduction à la connaissance de l'esprit humain (1746), suivi de Réflexions et maximes, des Conseils à un jeune homme, des Réflexions critiques sur quelques poètes, ainsi que plusieurs Caractères et Dialogues. A la fois mélancolique et vigoureux, il reste optimiste, en dépit des épreuves. Comme écrivain et psychologue, ses portraits réhabilitent l'homme, contre La Rochefoucauld, sans recourir, comme Pascal, à la grâce. Il porte le meilleur du classicisme déclinant et du romantisme en devenir.
VAUVENARGUES Luc de Clapiers, marquis de
1715-1747
Moraliste, né à Aix-en-Provence. Un des plus personnels et sans conteste le plus injustement méconnu de tous les grands hommes du « siècle des philosophes ». Bien né, et, de plus, bien doué sur le double plan de l’intelligence et de l’énergie, lecteur enthousiaste de Plutarque, il rêve d’être un grand capitaine, guerroie en Italie et en Bohême (où il a les jambes gelées), s’ennuie dans de mornes garnisons (Arras, Verdun, Metz) et démissionne en 1744. Il a trente ans ; il lui reste trois années à vivre. Un nouvel échec, dans la carrière diplomatique, dû à sa mauvaise santé (la petite vérole le défigure ; il perd presque entièrement la vue), et il ne songe plus désormais qu’à la gloire littéraire. Pourtant ce sera sans nom d’auteur que son premier et dernier ouvrage, Introduction à la connaissance de l’esprit humain (dont font partie les Maximes), va paraître en 1746. Au surplus, il n’a pas de succès. Seuls quelques amis généreux, Voltaire, Marmontel, ainsi que le marquis de Mirabeau, philosophe, économiste (et père de l’orateur), lui écrivent et le louent en public. L’année suivante, il meurt (de phtisie). Cette destinée tragique, ainsi que l’allure très personnelle de ses « œuvres morales », leur chaleur, leur ton passionné, pétulant (toutes vertus inhabituelles chez un philosophe), enfin deux ou trois de ses formules, isolées et soulignées non sans lourdeur, dans les manuels de littérature d’hier (les grandes pensées viennent du cœur..., par exemple) ont gauchi le personnage de Vauvenargues dans une direction qui n’est guère la sienne. Déformation louable en soi, puisqu’il s’agissait de hisser cet homme du XVIIIe siècle jusqu’au titre de « précurseur du romantisme ». En réalité, bien davantage qu’une mise en cause de l’intelligence au profit de la passion, c’est l’idée toute nouvelle de leur complémentarité qui est posée par Vauvenargues ; et d’une façon tellement téméraire, tellement en avance sur son temps qu’elle l’est encore sur le nôtre. L’idée de passion, notons-le tout d’abord, n’implique pas chez lui quelque abandon, complaisant et mou (« le vague des passions », cher au siècle suivant). Ni surtout la propension un peu suspecte à l’attendrissement de ces personnes convenables qui se sentent généreuses parce qu’elles ont pleuré (attitude très profitable, dit-il, de celui qui promet beaucoup pour se dispenser de donner un peu). Lorsqu’il parle des passions, des passions très hautes, mais vraies, il s’agit beaucoup plus crûment de l’appétit de bonheur, de cette impétuosité irrépressible de l’instinct que Bossuet condamne pour sa part, dans son Traité de la concupiscence, sous le nom d’« orgueil de vivre ». Cette impulsion, issue des zones les plus inquiétantes et, de ce fait, les plus timidement prospectées, les plus mal connues à l’époque, il lui importe peu qu’elle se situe au niveau des forces primitives de notre nature, ni quelle soit tenue en lisières par ses prédécesseurs (qui ont fait assaut, dit-il, d'invectives contre la nature) ; il l’accueille, parce que ce tumulte est une force. Rationaliste comme tous ses contemporains, il se distingue d’eux en cela, précisément, qu’il entend venir en aide à l’intelligence par un traitement à base de passion. Celle-ci, au surplus, ne se borne pas à quelque humble fonction calorifique : elle peut suppléer très avantageusement l’esprit dans sa propre fonction, c’est-à-dire dans son rôle tant vanté de guide ; car, dit-il, la raison nous trompe plus souvent que la nature. (Et encore : Quiconque ne consulte qu'une des deux et renonce à l'autre, se prive inconsidérément d'une partie des secours qui nous ont été accordés pour nous conduire.) L’audace de Vauvenargues n’est donc pas d’avoir substitué une prétendue « condamnation de la raison » à la traditionnelle condamnation de la passion (d’autant que les deux thèses opposées étaient depuis plus d’un siècle en présence) mais d’avoir renvoyé dos à dos les deux thèses, les deux « condamnations ». Ablation de l’instinct ? ablation de l’intelligence ? Il donne congé à l’un et à l’autre de ces deux chirurgiens bénévoles qui suspectent chacun une moitié de l’homme, car c’est là, pour lui, un faux dualisme : Il n'y a pas de contradiction dans la nature. À celle-ci non seulement Vauvenargues n’ôtera rien mais il réclame au contraire, explicitement, qu’on lui restitue toutes ses vertus, puisque en effet la raison et le sentiment se conseillent et se suppléent tour à tour. Au besoin, il nous invitera même à jouer avec nos passions, à les faire jouer entre elles et ce, pour le plus grand profit de l’humanité (comme un siècle plus tard nous le conseillera Fourier, chantre de l’« attraction passionnelle » au service de la cité) ; bien loin de supprimer une passion, fût-elle immorale, il propose, très réalistement, d’en tirer parti : S'il est vrai qu'on ne peut anéantir le vice, la science de ceux qui gouvernent est de le faire concourir au bien public. On voit que la passion, chez lui, s’est affranchie du caractère négatif - et un peu doloriste - qu’elle avait conservé d’un long emploi, depuis le Moyen Âge, dans le vocabulaire théologique de la Sorbonne : attitude et rôle de celui qui subit, ou qui souffre, « passivement » (le patient) ; par opposition à celui qui « agit » (l’agent). Pour Vauvenargues, l’affectif est non seulement le ressort le plus puissant de l’activité humaine mais il est, chronologiquement aussi, le premier, l’animateur : C’est l’âme qui forme l’esprit. Et encore : Les passions ont appris aux hommes la raison. Passion et raison, promues désormais l’une et l’autre au rang d’associées à part égale, travaillent en définitive au profit d’une troisième, privilégiée celle-là : l’action. Car Vauvenargues, comme plus tard Goethe, mais l'acte au sommet de son échelle des valeurs : il ne faut pas (comme nous le conseillent certains chrétiens dévoyés) oublier de vivre, bien au contraire : Il faut vivre comme si l’on ne devait jamais mourir; seule règle pour exécuter de grandes choses. Ce n’est qu’à cette aune de l’action, au total, que se mesurent les hommes. Aussi proscrit-il la méditation sur l’essence des corps et des esprits, comme d’ailleurs toute pensée qui ne nous amène pas (comme nous dirions de nos jours) « en prise sur la vie » : Plus nous agissons, plus nous produisons, plus nous vivons. Il faut noter que s’il exalte la « vertu », ce n’est pas en fonction d’un critère moral mais esthétique : la vertu, c’est (au sens latin de virtus) la propension à l’a ion ; en particulier à l’action hardie, à l’action d’éclat, et ce, quel qu’en soit le contenu : Le crime nous montre des âmes au-dessus de la crainte, au-dessus des préjugés, libres dans leurs pensées. Et il exalte chez tel grand tyran, tel assassin célèbre, cette liberté, qui découvre, jusque dans l’excès du crime, la vraie grandeur de l’homme. (Nous voilà loin du larmoyant Rousseau, et de l’apologétique Chateaubriand, qu’on lui donna longtemps comme frères.) Enfin, il conclut sa tirade par cette insolence à destination de la fausse vertu ; c’est-à-dire de la « vertu » au sens le plus tardif (et pré-romantique, cette fois) du mot : Je laisse vivre en repos l’homme fade et sans caractère. Héroïsme ? Non pas. Vauvenargues déteste (il l’a souvent répété) Corneille et son enflure. Il proclame que le véritable but de l’homme - et en particulier le sien -est l’amour de soi, et encore : la santé, la force, un enjouement naturel, les richesses, l’indépendance et une société douce. Sa Correspondance, éditée par Gilbert au milieu du siècle dernier seulement (1857), nous révèle un esprit réaliste ; à l’occasion, cynique. Hédonisme ? Pas d’avantage ; car l’amour de soi (...] peut chercher hors de soi son bonheur. Le sage selon Dieu, satisfait d’entretenir en lui benoîtement la pensée de la mort (et qui ne songe en fait qu’à son propre salut), et de même le sage selon Épicure (qui n’est en fait qu’un égoïste) restent des hommes diminués, puisque insuffisamment solidaires des autres hommes : On ne peut être juste si l'on n'est pas humain. Le bonheur ne consiste pas à disserter sur la vraie félicité du sage, mais à s'attacher à des choses vraies et profitables. Le style de Vauvenargues nous apparaît, comme lui-même, plein de fougue et de feu juvéniles. Ses Conseils à un jeune homme - on songe à Rilke et à Max Jacob, qui reprendront, par hasard, un titre analogue -contiennent en raccourci sa poétique et tout à la fois son éthique, fondées sur la rigueur du caractère corrigée par une adorable souplesse dans l’allure, une inaltérable bienveillance dans le ton, bienfaits de la sérénité trop vite survenue chez ce philosophe, destiné à mourir à trente ans (Il est bon d'être ferme par tempérament, et flexible par réflexion. Et encore : Les conseils de la vieillesse éclairent sans réchauffer comme le soleil d'hiver).