TURQUIE
État du Proche-Orient qui s'étend sur l'Asie Mineure (Anatolie) et sur une petite partie de l'Europe du Sud-Est ; capitale Ankara. La conquête ottomane (jusqu'en 1453) L'apogée de l'Empire ottoman (1453/1566). Les conquêtes L'organisation de l'Empire ottoman Le début du déclin. Les dernières victoires (1566/1672) Le reflux ottoman devant l'Autriche et la Russie (1683/1789) La question d'Orient La fin de l'Empire ottoman (1878/1923) Moustafa Kémal (1923/38) La Turquie contemporaine (depuis 1938) La conquête ottomane (jusqu'en 1453) Sur le plateau d'Anatolie, qui avait vu se succéder toutes sortes de peuples et de civilisations depuis le IIe millénaire av. J.-C. (v. ARMÉNIE, HITTITES, IRAN, LYDIE, PERGAME, PHRYGIENS, ROME et SÉLEUCIDES), les Turcs (v.) firent leur apparition au début du XIe s. Les victoires des Seldjoukides (Manzikert, 1071) repoussèrent les Byzantins vers les rives de la mer Égée, et de nombreux clans turcs commencèrent à se fixer en Anatolie. L'un d'eux, qui appartenait au groupe des Turcs occidentaux, fut installé vers 1230 par le sultan seldjoukide Kaïkobad Ier dans la région de Nicée, en Bithynie, c'est-à-dire dans la partie la plus occidentale de l'Anatolie, sur la frontière byzantine. D'après les traditions officielles ottomanes, ce clan, membre de la tribu des Kayi, avait été chassé d'Asie centrale par les invasions mongoles. Il semble plus probable que ces premiers Ottomans appartenaient à la corporation des ghazi, conquérants pour qui la guerre était une profession, et que le sultan seldjoukide ne fit que leur reconnaître une principauté qu'ils avaient conquise eux-mêmes par les armes. Fils et successeur d'Ertoughroul (chef d'une tribu turque cantonnée dans l'ouest de l'Asie Mineure par les Seldjoukides), Osman Ier (1281/1326) fut le véritable fondateur de la dynastie ottomane, qui lui doit son nom (Ottomans = Osmanlis). Combattant de la guerre sainte contre les Byzantins, il profita de la décadence du sultanat seldjoukide pour se rendre complètement indépendant en 1302. Orkhan (1326/59) s'empara de Brousse (1326) et de Nicée (vers 1330/31), ne laissant aux Byzantins que quelques villes sur la côte asiatique. Appelé à l'aide par l'usurpateur Jean Cantacuzène, il fonda en 1353, à Gallipoli, le premier établissement turc en Europe. Il étendit ses possessions en Anatolie, au détriment d'autres émirs turcs. Surtout, il fut un grand organisateur politique et militaire : en créant le corps des janissaires, il donnait à son armée des unités d'élite, permanentes et disciplinées, qui devaient être le principal instrument des futures conquêtes. Cette ascension des Ottomans devait être puissamment soutenue par l'esprit ghazi, sorte de messianisme guerrier qui rallia à Orkhan et à ses successeurs tous les radicaux de la lutte contre le monde chrétien. Avec Mourad Ier (1359/89) commença la conquête des Balkans : maîtres d'Andrinople (1361/62) et de la Thrace, les Ottomans mirent en déroute sur la Maritsa la croisade de Louis Ier de Hongrie (1363) ; ils affirmèrent symboliquement leur volonté de rester en Europe par le transfert de leur capitale à Andrinople (1365), puis entreprirent la conquête de la Serbie. La victoire de Kosovo (juin 1389) fit passer les Serbes, après les Bulgares, sous la domination ottomane. Bayézid Ier (1389/1402), tout en étendant considérablement l'État ottoman en Anatolie (surtout aux dépens des émirs Karamanides, 1391/92), acheva la conquête de la Serbie et de la Thessalie, entreprit le siège de Constantinople et battit à Nicopolis l'armée des croisés occidentaux accourus au secours des Byzantins (1396). Constantinople devait être sauvée momentanément par l'irruption imprévue de Tamerlan sur les arrières des Ottomans. Bayézid battu et fait prisonnier à Ankara (28 juill. 1402), son empire survécut néanmoins - car Tamerlan, après avoir atteint Brousse, retourna vers l'Asie -, mais il fut saccagé par l'envahisseur et livré pendant plus de dix ans aux guerres civiles qui opposèrent les fils de Bayézid. 000200000E2200000FBE E1C,Le redressement ottoman commença sous Mahomet Ier (1413/21), qui consolida ses positions en Anatolie, où les Karamanides étaient de nouveau menaçants. Son successeur, Mourad II (1421/51), se sentit assez fort pour reprendre la conquête. Repoussé sous les murs de Constantinople (1422), il obligea cependant l'empereur byzantin au tribut (1424). Il s'empara ensuite de Thessalonique, où une grande partie de la population fut massacrée (1430). Dans l'Europe effrayée par le péril turc, des combattants de tous les pays rallièrent la croisade inspirée par le pape Eugène IV, mais l'armée chrétienne subit une défaite sanglante à Varna (10 nov. 1444). Mourad II put ainsi achever la soumission des Balkans, et son fils, Mehmet II (1451/81), résolut d'en finir avec l'Empire byzantin, déjà réduit à Constantinople et à sa banlieue : en 1452, il prit pied sur la rive européenne du Bosphore, où il fit construire le château fort de Roumélie (Roumeli Hisar). Malgré une résistance héroïque, Constantinople tomba aux mains des Turcs le 29 mai 1453, et, trois jours plus tard, la prière musulmane du vendredi fut dite dans Sainte-Sophie, transformée en mosquée. L'apogée de l'Empire ottoman (1453/1566). Les conquêtes Jusque vers 1700, les Turcs devaient rester un danger permanent pour l'Europe chrétienne. Sous Mehmet II, ils poursuivirent leur avance dans toutes les directions : vers l'O. en s'emparant de la Bosnie (1463) et de l'Albanie, où Skanderbeg leur avait opposé une longue résistance ; du côté de la mer Noire, en enlevant la Crimée aux Génois (1475) ; du côté de l'Arménie, en liquidant l'Empire grec de Trébizonde (1461). L'une après l'autre, les places génoises et vénitiennes de la mer Égée et de la Morée passèrent aux mains des Ottomans, qui menaient la guerre à la fois sur mer et sur terre et s'installèrent même à Otrante, en Italie du Sud (1480). Sous Bayézid II (1481/1512), l'avance turque fut momentanément freinée par les succès de Matthias Corvin, roi de Hongrie, mais la flotte ottomane remporta sa première grande victoire sur les Vénitiens à Lépante (1499). La Sainte Ligue, formée par le pape, Venise, la Hongrie, l'Espagne et la France, resta sans résultats. La poussée vers l'Ouest connut cependant une pause au temps de Sélim Ier (1512/20). Ce sultan se retourna vers l'Orient, car son ambition était de réunir sous son autorité tous les peuples musulmans. En moins de dix ans, l'Empire ottoman doubla presque d'étendue par l'annexion de la Syrie et de l'Égypte, enlevées aux mamelouks (1516/17). Le titre califal, qui appartenait aux Abbassides, passa aux Ottomans (bien que ceux-ci ne l'aient revendiqué officiellement qu'à partir de 1774). À l'E., les Ottomans sunnites commencèrent leur lutte contre les Perses Séfévides, tenants de l'islam chiite, qui durent bientôt leur abandonner l'Irak et Bagdad (1534). L'Empire turc atteignit son apogée sous Soliman II (1520/66) (v.), qui s'empara de Belgrade (1521), fit passer presque toute la Hongrie sous son protectorat après la victoire de Mohács (28 août 1526) et vint même assiéger Vienne, mais sans succès (sept./oct. 1529). Sur mer, les Turcs, maîtres de Rhodes depuis 1522, supplantèrent définitivement les Vénitiens. Soliman II utilisa les services de corsaires, dont le plus célèbre fut Khaïr el-Din Barberousse, qui plaça l'Algérie sous la suzeraineté ottomane (1520). En face de l'offensive turque, l'Europe chrétienne n'était plus unie : la France, n'obéissant qu'à ses intérêts particuliers, fit alliance avec Soliman II contre Charles Quint et obtint ainsi un régime privilégié dans l'Empire ottoman (v. CAPITULATIONS). 000200000DD500001DDA DCF,Au milieu du XVIe s., la Turquie était devenue la première puissance de l'Europe et de la Méditerranée. Elle englobait en Asie l'Anatolie, l'Arménie, une partie de la Géorgie et de l'Azerbaïdjan, le Kurdistan, la Mésopotamie, la Syrie et le Hedjaz (avec la ville sainte de La Mecque, occupée en 1517) ; en Afrique, l'Égypte et les « États barbaresques » (Alger, Tunis, Tripoli) ; en Europe, toute la péninsule balkanique et la Grèce, les provinces danubiennes, la Transylvanie, la Hongrie orientale et enfin la Crimée. La flotte ottomane contrôlait la plus grande partie des côtes méditerranéennes et rendait dangereuse toute navigation. L'organisation de l'Empire ottoman Cet empire, gouverné par un chef temporel et spirituel absolu, le sultan, était l'un des mieux administrés de l'Europe du XVIe s. Les chefs turcs avaient beaucoup appris des Byzantins. Le caractère le plus remarquable de l'administration ottomane était son libéralisme à l'égard des pays conquis. À côté des provinces qui constituaient l'Empire proprement dit et qui, gouvernées par une hiérarchie de beylerbey, de sandjakbey, de soubachi, relevaient directement du gouvernement central de la Porte, de vastes territoires jouissaient d'une plus ou moins grande autonomie : il y avait des rois en Hongrie et en Transylvanie, des voïvodes en Valachie et en Moldavie, des khans en Crimée, un chérif à La Mecque... La domination ottomane laissait à la plupart des peuples leur langue, leur religion, leurs traditions propres, ce qui explique que les chrétiens grecs de Morée préférèrent le sultan aux Vénitiens, que les protestants hongrois, par haine des Habsbourg catholiques, se firent longtemps les auxiliaires actifs des Turcs. Mais ceux-ci emprisonnaient des enfants chrétiens qui, élevés dans la religion musulmane, servaient au recrutement du corps des janissaires. Ils se montraient stricts dans le prélèvement du tribut ou de l'impôt particulier exigé des non-musulmans. Les finances ottomanes étaient très saines à cette époque. Soliman II s'en servit pour entretenir une armée qui comptait près de 300 000 hommes - de beaucoup la plus puissante d'Europe -, mais aussi pour encourager les lettres et les arts. Immense et disparate agglomérat, l'Empire ottoman avait été l'uvre d'un petit clan guerrier. Les sultans avaient créé une administration, non une nation ; le peuple était tenu complètement à l'écart du gouvernement ; l'élite dirigeante des fonctionnaires et des officiers ne sortait pas du peuple ; par une promotion naturelle, elle était composée d'aventuriers, de chrétiens convertis venus de tous les pays d'Europe, et surtout d'esclaves promus souvent aux plus hauts postes. Le principal appui du souverain était l'armée, c'est-à-dire essentiellement le janissaire, prétorien à l'état pur. Cette étrange aristocratie de sabreurs déracinés que les sultans avaient créée pour les besoins de la conquête finit par mettre leur trône en péril. En 1481, Bayézid II ne put l'emporter sur son frère Djem qu'en payant les janissaires, et ce « don d'avènement » devint la règle. C'est encore aux janissaires que le fils de Bayézid II, Sélim Ier, fit appel en 1512 pour contraindre son père à l'abdication. Pendant tout le XVIe s., la puissance des janissaires n'allait cesser de grandir : ils n'étaient que 12 000 sous Mehmet II, à l'époque de la conquête de Constantinople, mais leur effectif monta jusqu'à 200 000 hommes. Leur intervention la plus spectaculaire dans la politique intérieure de l'Empire devait être la déposition d'Osman II (1622). 000200000F8300002BA9 F7D,Le début du déclin. Les dernières victoires (1566/1672) Peu après la mort de Soliman II, l'Occident remporta sa première grande victoire contre les Turcs. À la suite de la perte de Chypre, enlevée aux Vénitiens par Lala Moustafa Pacha (1570), le pape Pie V suscita une ligue européenne : sous le commandement de don Juan d'Autriche, les flottes coalisées de l'Espagne, du pape, de Venise et des chevaliers de Malte triomphèrent de la flotte ottomane à Lépante (7 oct. 1571). Cette victoire ne fut pas exploitée militairement, mais elle eut un retentissement moral considérable et rendit courage à l'Europe chrétienne. Cependant, la puissance turque n'était pas encore entamée : Tunis, prise par don Juan d'Autriche en 1573, fut reconquise par les Turcs un an plus tard. En Europe centrale, les Turcs restaient maîtres de la plaine hongroise, et le traité de Szitvatorok (1606) confirma le statu quo. En Mésopotamie, le Séfévide Abbas Ier le Grand récupéra momentanément Bagdad, mais une riposte victorieuse des Turcs rétablit la frontière fixée depuis Soliman II. La Turquie eut la chance, entre 1656 et 1710, de voir se perpétuer (avec des interruptions) une véritable dynastie de grands vizirs, les Köprülü, qui réalisèrent la conquête de la Crète (1668) et firent face avec énergie à la contre-offensive autrichienne. Par la création des « Confins militaires », les Habsbourg avaient établi une solide barrière contre l'expansion turque. Quand Ahmed Köprülü, à partir de 1661, lança une nouvelle attaque sur le Danube, les armées impériales, sous Montecuccoli, lui infligèrent la défaite du Saint-Gotthard (1er août 1664). Mais les Turcs avaient encore une renommée si redoutable que l'Autriche s'empressa de signer une paix blanche (traité de Weissenburg, août 1664). Après avoir enlevé la Podolie aux Polonais (1672), les Turcs, sous la conduite de Kara Moustafa Pacha (qui était, lui aussi, un Köprülü), reprirent l'assaut contre l'Autriche en 1682. Pour la dernière fois, les armées du Croissant vinrent mettre le siège devant Vienne (juill./sept. 1683), mais l'armée de secours polono-allemande commandée par le roi de Pologne Jean Sobieski obligea les Turcs à lever le siège (12 sept. 1683). Le reflux ottoman devant l'Autriche et la Russie (1683/1789) Alliés avec la Pologne et Venise, les Impériaux poursuivirent leur campagne victorieuse, reconquirent Buda (sept. 1686), battirent les Turcs à Mohács (août 1687), pénétrèrent profondément en Bosnie et en Serbie. Le prince Eugène remporta à Zenta une victoire décisive sur Moustafa II (11 sept. 1697), et la paix de Karlowitz (26 janv. 1699) restitua : à l'Autriche la Hongrie (sauf le Banat) et la Transylvanie ; à la Pologne, la Podolie ; à Venise, la Morée et la Dalmatie. Ahmed III (1703/30) parvint cependant à reprendre la Morée, mais aux nombreux adversaires traditionnels de la Turquie venait de s'ajouter un nouvel ennemi, non moins redoutable, la Russie. Dès 1696, Pierre le Grand s'était emparé d'Azov, en Crimée - qu'il dut d'ailleurs rétrocéder en 1712, à la suite de ses défaites sur le Prout. Au cours d'une nouvelle guerre contre l'Autriche (1715/18), les Turcs furent battus par le Prince Eugène à Petrovaradin (5 août 1716) et à Belgrade (16 août 1717). Le traité de Passarowitz (21 juill. 1718) permit à l'Autriche d'annexer le Banat de Temesvár, le nord de la Bosnie et de la Serbie (avec Belgrade) et la Valachie occidentale ; mais Venise dut se résigner à la perte définitive de la Morée. Les Autrichiens devaient être moins heureux dans leur campagne de 1739, et, à la paix de Belgrade (18 sept. 1739), ils durent rendre aux Turcs toutes leurs acquisitions de Passarowitz, à l'exception du Banat. L'ère des grandes guerres austro-turques se terminait (l'Autriche, alliée de la Russie, devait encore participer au conflit de 1787/91, mais sans résultats ; en août 1791, la paix de Sistova rétablit le statu quo et marqua la fin des hostilités entre les Habsbourg et les Ottomans). 000200000CF400003B26 CEE,La tentative turque de conquête de l'Europe avait définitivement échoué, et la Hongrie avait fait retour à l'Occident ; en revanche, les efforts autrichiens pour entamer les positions ottomanes dans les Balkans s'étaient brisés, et Belgrade, qui avait été, pendant tout le XVIIe s., la principale base des opérations turques sur le Danube, restait sous le signe du Croissant. Pour la Turquie, l'adversaire numéro un était désormais la Russie. La guerre de 1736/39 se termina sans aucun avantage pour le tsar, en partie grâce à la médiation de la France. Celle-ci poursuivait sa politique favorable à la Turquie, ce qui lui assurait une position morale et commerciale privilégiée dans l'Empire ottoman. La pression russe sur les rives de la mer Noire reprit sous le règne de Catherine II. L'emprise de la Russie sur la Pologne, depuis l'avènement de Stanislas Poniatowski (1764), inquiétait la Porte, qui déclencha la guerre sans préparation en 1768. Les troupes russes furent partout victorieuses, en Géorgie, en Crimée, en Bessarabie, et s'emparèrent des places fortes du Danube, cependant que la flotte russe de la Baltique, passée en Méditerranée, soutenait le soulèvement des Grecs de Morée et détruisait la flotte ottomane dans la baie de Tchesmé, près de Smyrne (6 juill. 1770). Cette guerre se termina par le traité de Kütchük-Kaïnardji (21 juill. 1774), le plus désastreux qu'ait jusqu'alors signé la Porte. La Russie se substituait à la Turquie comme puissance suzeraine en Crimée ; elle obtenait Azov, Kertch, les districts du Kouban et du Terek, l'embouchure du Dniepr ; elle se faisait reconnaître la libre navigation en mer Noire et en Méditerranée ; et, surtout, elle devenait la protectrice officielle des chrétiens orthodoxes de l'Empire ottoman, ce qui allait lui permettre désormais d'intervenir constamment dans les affaires turques. La question d'Orient Ce traité ouvrait la « question d'Orient », qui devint un des plus graves problèmes de la politique européenne au XIXe s. La Russie, héritière spirituelle de Byzance, n'allait plus cesser de chercher à se frayer une route vers les Détroits. Autour de l'Empire décadent, agité par les mouvements des minorités, les grandes puissances devaient s'affronter au nom d'intérêts contradictoires. Sans tenir compte des limites fixées à Kütchük-Kaïnardji, Catherine II, dès 1783, annexa purement et simplement la Crimée, où fut construite la puissante forteresse et base navale de Sébastopol. La Russie et l'Autriche commencèrent dès cette époque à se concerter en vue d'un démembrement de l'Empire turc (traité de 1781 entre Catherine II et Joseph II). La guerre de 1787/92 opposa la Turquie aux Russes et aux Autrichiens. Victorieux contre ces derniers, les Turcs se virent infliger par les Russes une nouvelle série de défaites qui précipitèrent la fin du médiocre sultan Abdul-Hamid Ier (1774/89). Depuis deux siècles, les sultans avaient cessé d'être chefs de gouvernement et chefs de guerre. Complètement séparés de leur peuple, ils vivaient confinés dans leur palais et leur harem, abandonnés à une vie de plaisirs, laissant les responsabilités aux grands vizirs et à des généraux promis à une exécution rapide en cas de défaite. Le désordre régnait dans toutes les provinces, et les plus lointaines étaient déjà quasiment indépendantes. 000200000D7F00004814 D79,Sélim III (1789/1807) inaugura en Turquie l'âge des réformes, audace qu'il devait payer de sa vie. Il était trop tard pour redresser la situation militaire, et, à la paix de Iassy (9 janv. 1792), la Russie se fit confirmer la possession de la Crimée et du littoral de la mer Noire, et porta sa frontière jusqu'au Dniestr. Admirateur de la civilisation française et entouré de conseillers français, Sélim III entreprit aussitôt de réorganiser son armée à l'européenne (nizam-i Djédid de 1793), mais il se montra trop timide et hésita à dissoudre les janissaires, qui devinrent les adversaires les plus acharnés des réformes. De nouveaux périls extérieurs et intérieurs devaient d'ailleurs encore affaiblir l'autorité du sultan. L'expédition de Bonaparte en Égypte (1798) fut une nouvelle preuve de la désinvolture avec laquelle l'Europe traitait la Turquie. Dans diverses provinces de l'Empire se produisaient des soulèvements : Djezzar Pacha affirmait son indépendance en Syrie, les wahhabites se révoltaient au Hedjaz, Méhémet-Ali commençait en Égypte sa carrière ambitieuse, Pazvanoglou menait l'opposition contre la politique de réformes dans les régions danubiennes, Karageorges prenait la tête du soulèvement des Serbes... Furieux de la création des nouvelles troupes formées à l'européenne, les janissaires déposèrent Sélim III (1807), qui fut assassiné quelques mois plus tard. Cependant, le parti réformateur trouva un champion en Moustafa Baïrakdar, l'énergique pacha de Roustchouk, qui, à la tête d'une armée, mit sur le trône Mahmoud II, dont il devint le grand vizir (juill. 1808). Mahmoud II (1808/39), plaçant habilement la politique de réformes sous le signe de l'islam, s'inspira de l'élimination des mamelouks d'Égypte par Méhémet-Ali et procéda à un massacre général des janissaires (15 juin 1826). Il modernisa et occidentalisa l'administration ottomane, créa les ministères des Affaires étrangères et de l'Intérieur, fonda un Conseil de l'instruction publique, ouvrit des écoles de médecine et envoya des étudiants turcs dans les universités européennes. Mais ce redressement intérieur n'arrêta pas le processus de démembrement de l'Empire. Le soulèvement des Serbes avait fourni à la Russie un prétexte pour intervenir dans les principautés danubiennes, d'où une nouvelle guerre russo-turque (1806/12), terminée par le traité de Bucarest (28 mai 1812) qui donna au tsar la Bessarabie. La Porte dut reconnaître dès 1817 Miloch Obrénovitch comme prince héréditaire de Serbie ; en 1830, elle fut contrainte d'accorder leur autonomie aux Serbes. En Albanie, Ali Pacha tenta un autre soulèvement (1820/22). Plus grave encore fut la guerre d'Indépendance grecque, parce qu'elle provoqua pour la première fois l'intervention concertée des grandes puissances dans les affaires ottomanes. Mais les grandes puissances étaient divisées par la « question d'Orient », qui n'était rien d'autre que la question du démembrement de l'Empire ottoman. D'un point de vue très général, on peut dire que ce démembrement était voulu par la Russie, impatiente d'accéder aux Détroits, et refusé par l'Angleterre, laquelle préservait la survie de l'Empire ottoman pour empêcher la flotte russe d'entrer en Méditerranée. L'Autriche et la France souhaitaient également le maintien de la puissance ottomane, tout en profitant de son affaiblissement pour s'assurer des positions dans les Balkans (pour l'Autriche) ou en Égypte et au Levant (pour la France). 000200000D250000558D D1F,Le soulèvement des Grecs, qui avaient proclamé leur indépendance dès le début de 1822, embarrassa beaucoup les puissances de la Sainte-Alliance. La question grecque ne fut pas abordée au congrès de Vérone (oct. 1822). Mais l'appel de Mahmoud II aux Égyptiens, qui, sous le commandement d'Ibrahim Pacha, fils de Méhémet-Ali, commencèrent à reconquérir la Morée et à massacrer les Grecs, changea la situation. Les cabinets de Paris, de Londres et de Saint-Pétersbourg devaient d'ailleurs tenir compte de l'opinion publique, qui adhérait avec enthousiasme à la cause de la Grèce. Plus active depuis l'avènement de Nicolas Ier (1825), la Russie obligea la Porte à libéraliser ses relations avec la Serbie et les principautés danubiennes (convention d'Akkerman, oct. 1826). En 1827, la Turquie ayant refusé la médiation des grandes puissances, une flotte alliée russo-anglo-française bloqua la Morée et détruisit la flotte turco-égyptienne à Navarin (20 oct. 1827). Profitant de l'affaiblissement de la Turquie, la Russie déclencha toute seule la guerre (avr. 1828) et prit l'offensive à la fois en Arménie (prise de Kars et d'Erzeroum) et sur le Danube, cependant qu'un corps expéditionnaire français chassait les Égyptiens de Morée. Les protocoles de Londres (1828/29) fixèrent les frontières de la Grèce sans même que les Turcs fussent consultés. Pendant ce temps, l'armée russe s'emparait de Varna, franchissait le Danube et la chaîne du Balkan et s'emparait d'Andrinople (20 août 1829). La Turquie se hâta alors de conclure la paix : par le traité d'Andrinople (14 sept. 1829), elle reconnaissait l'indépendance grecque, assurait l'autonomie de la Serbie et des principautés danubiennes, accordait à la Russie l'accès aux bouches du Danube et la libre navigation en mer Noire. À peine l'affaire grecque terminée, la Turquie reçut de nouveaux coups, qui lui furent portés par le pacha d'Égypte Méhémet-Ali, dont l'intervention en Morée avait été décisive en 1825 ; il estimait que le sultan n'avait pas tenu les promesses qu'il lui avait faites. Les troupes égyptiennes de son fils Ibrahim Pacha conquirent rapidement la Palestine et la Syrie, écrasèrent l'armée turque à Konya (21 déc. 1832) et marchaient sur Constantinople lorsque le sultan, réduit à une situation quasi désespérée, n'eut plus d'autre recours que de faire appel au tsar. Les Russes s'installèrent sur le Bosphore (févr. 1833). La convention de Kutayeh (8 avr. 1833) attribua à Méhémet-Ali la Syrie et la Cilicie. Beaucoup plus important fut le traité d'Unkiar-Skelessi (8 juill. 1833), par lequel le tsar, en échange du retrait de sa flotte et de ses troupes, obtint de la Porte l'engagement secret de fermer les Dardanelles à tout vaisseau de guerre autre que russe. L'Angleterre, qui n'entendait pas laisser l'Empire ottoman devenir un protectorat russe, fut confirmée dans sa résolution d'empêcher tout nouvel affaiblissement de la Turquie. En 1839, Mahmoud II, poussé par les Anglais, tenta imprudemment de prendre sa revanche sur Méhémet-Ali. Les Turcs ayant subi un nouveau désastre à Nizib (24 juin 1839), Palmerston, le Premier ministre anglais, engagea aussitôt une action diplomatique pour forcer les Égyptiens à arrêter leur avance. L'Angleterre triomphait en obtenant la fermeture des Détroits à tous les vaisseaux de guerre, ce qui enfermait la flotte russe dans la mer Noire. 000200000CAE000062AC CA8,Pendant une dizaine d'années, la question d'Orient entra en sommeil. Abdul-Medjid Ier (1839/61), fils de Mahmoud II, qui était monté sur le trône dans les heures les plus critiques de la seconde guerre turco-égyptienne, poursuivit, avec l'aide de Rechid Pacha, la politique de réformes intérieures inaugurée par son père. Cette période du Tanzimat fut marquée principalement par un décret célèbre, le hatti chérif (la charte impériale) de Gulhané (3 nov. 1839), qui parut amorcer une révolution radicale dans l'Empire ottoman. L'égalité de tous les sujets du sultan, quelle que fût leur religion, était proclamée : les Turcs se voyaient garantir la liberté individuelle, la propriété et la justice. L'armée fut réorganisée par une loi de recrutement qui limita à cinq ans et à sept ans dans la réserve le service militaire, jusqu'alors illimité ; le droit se sécularisa et des tribunaux non religieux furent institués ; on multiplia les écoles primaires et secondaires, et une université fut fondée à Constantinople ; enfin, l'Empire ottoman, en accréditant des ambassadeurs permanents dans les grandes capitales, s'efforça de se faire admettre dans le concert européen. Malheureusement, Abdul-Medjid Ier n'avait pas une énergie à la mesure de sa bonne volonté, et la fin de son règne devait être ensanglantée par des explosions de fanatisme religieux. La querelle entre Napoléon III et le tsar Nicolas Ier à propos de la possession des Lieux saints, que se disputaient moines latins et grecs, rouvrit la question d'Orient et aboutit, en 1854/56, à la guerre de Crimée, au cours de laquelle Français et Anglais apportèrent leur appui aux Turcs contre la Russie. Le traité de Paris (30 mars 1856) consacra l'échec de la Russie, qui dut reconnaître l'intégrité du territoire turc, la neutralisation de la mer Noire, l'internationalisation du Danube et perdit son droit de tutelle sur les principautés danubiennes, lesquelles, reconnues indépendantes, s'unirent en 1859/62 pour former l'État roumain. L'Empire ottoman, momentanément sauvé, entrait dans le concert européen, mais la tutelle des grandes puissances s'accentuait. Abdul-Medjid Ier, qui devait faire face à un grave déficit, donna cependant un nouvel élan à la politique de réformes (hatti humayun du 18 févr. 1856), mais l'égalité des sujets musulmans et non musulmans de l'Empire rencontrait des oppositions très fortes. Au printemps 1860, les Druzes massacrèrent les chrétiens du Liban, et la France procéda à une intervention armée qui assura au Liban un statut d'autonomie (1864). Au début du règne d'Abdul-Aziz (1861/76), il apparut que les réformes de son prédécesseur avaient été insuffisantes pour insuffler au vieil empire une vie nouvelle. Plus que jamais, la Turquie était considérée, selon l'expression du tsar Nicolas Ier, comme « l'homme malade » de l'Europe. La dette publique s'était accrue en de telles proportions que l'État ottoman dut faire banqueroute en 1875. La même année, la révolte qui couvait depuis longtemps dans les minorités balkaniques éclata en Bosnie-Herzégovine (juill. 1875) et se propagea bientôt en Bulgarie (1876). Les Turcs jetèrent sur les chrétiens des irréguliers musulmans, les bachibouzouks, qui se livrèrent à de terribles massacres. 000200000DB400006F54 DAE,Le tsar Alexandre II invoqua la « mission sacrée » qui obligeait son pays à se porter au secours des Slaves opprimés. Les Serbes et les Monténégrins, qui menaient la guerre depuis juill. 1876, faiblissant sous le poids écrasant des Turcs, les troupes russes s'ébranlèrent en avr. 1877, mais l'« homme malade » leur opposa une résistance imprévue. Les Russes piétinèrent pendant des mois devant Kars, en Arménie, et devant Plevna, en Bulgarie. Pourtant, en janv. 1878, les soldats du tsar prirent Andrinople et s'avancèrent vers la capitale. Le gouvernement turc demanda l'armistice, qui fut suivi du traité de San Stefano (3 mars 1878). C'était l'effondrement complet de la domination ottomane dans les Balkans. En juin/juill. 1878, le congrès de Berlin obligea le tsar à restreindre ses prétentions, et la Turquie fut sauvée une fois de plus par les puissances, au nom de l'équilibre européen. Elle fut cependant largement dépouillée : la Serbie, le Monténégro et la Roumanie obtinrent leur indépendance complète ; à la place de la « Grande-Bulgarie » furent créées une principauté de Bulgarie, vassale de la Porte, et une province autonome, la Roumélie-Orientale ; la Grèce, quoique non belligérante, s'agrandit de la Thessalie et de l'Épire ; l'Autriche occupa militairement la Bosnie-Herzégovine ; enfin, la Russie obtint Kars et Batoum en Asie, et la Bessarabie en Europe. La fin de l'Empire ottoman (1878/1923) Abdul-Hamid II (1876/1909) avait été porté au pouvoir à la suite d'une révolution de palais conduite par le grand vizir réformateur Midhat Pacha qui avait renversé Abdul-Aziz, jugé trop docile à l'influence russe. Le nouveau souverain, conseillé par Midhat Pacha, parut d'abord vouloir renouer avec la politique réformatrice d'Abdul-Medjid Ier. En déc. 1876 fut promulguée la première Constitution qu'ait connue la Turquie : elle établissait une monarchie parlementaire, avec deux Chambres, et garantissait les libertés individuelles et religieuses. Cependant, à peine un mois plus tard, le 5 févr. 1877, Abdul-Hamid II renvoya Midhat Pacha (qui devait être plus tard emprisonné et exécuté) et revint à l'absolutisme. L'Empire ottoman continua à glisser vers la ruine. La situation financière imposa la création d'une administration de la Dette publique ottomane, qui fut confiée à des délégués français et anglais : l'économie turque passait officiellement sous tutelle étrangère. Le massacre des Arméniens (1894/96) discrédita un peu plus la cause turque aux yeux du monde européen. Dans les Balkans, le sultan dut sans cesse lutter contre l'agitation des minorités. Il se résigna, en 1885, à la réunion de la Roumélie-Orientale à la Bulgarie, mais la Crète, qui s'était déjà insurgée en 1866/68, s'agita de nouveau à partir de 1890. À la suite de la guerre gréco-turque de 1897, l'île passa sous contrôle international, et la désignation d'un prince grec comme gouverneur prépara la réunion de la Crète à la Grèce. Un autre foyer de troubles était la Macédoine, où les autorités turques devaient faire face aux activités terroristes des comitadjis. Dans les corps des officiers de l'armée turque de Salonique et des Balkans, le mécontentement grandissait contre le sultan : c'est de ce milieu militaire que sortit, vers 1895, le mouvement des Jeunes-Turcs, qui aspirait à une libéralisation du régime, mais qui prit bientôt une couleur nettement nationaliste. Le soulèvement des troupes de Macédoine contraignit Abdul-Hamid II à rétablir la Constitution de déc. 1876 (juill. 1908). 000200000D1800007D02 D12,L'Autriche-Hongrie avait annexé la Bosnie-Herzégovine (6 oct. 1908), qu'elle occupait militairement depuis le congrès de Berlin de 1878 ; et la Bulgarie, encouragée par Saint-Pétersbourg, avait proclamé son indépendance complète à l'égard du sultan : ces nouvelles humiliations provoquèrent en Turquie un sursaut de colère. En avr. 1909, les Jeunes-Turcs envoyèrent de Thessalonique une armée conduite par Mahmoud Chevket, qui marcha sur Constantinople, déposa Abdul-Hamid II (26 avr. 1909) et mit à sa place le médiocre Mehmet V (