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SAADI

SAADI (Muslih od-Din — ou Mocharrif od-Din — ibn Muslih od-Din Abdallah). Poète persan. Il naquit en 1184 à Chiraz, capitale de la province de Fars, alors principauté indépendante aux mains de l’atabeg Muzaffar od-Din Toukla, troisième prince de la lignée des Salghurides, à l’origine vassale des sultans seldjoukides. La carte politique de l’Iran et de tout le Proche-Orient était alors en passe de subir de profondes modifications : tandis que des potentats locaux se disputaient l’héritage de l’Empire seldjoukide qui avait un moment réuni presque toute l’Asie musulmane et tandis que les Croisés résistaient dans le Royaume de Jérusalem aux assauts de Saladin, la puissance des sultans du Khwarezm s’édifiait à l’est de l’Iran, pour tomber plus tard à son tour, après un éphémère éclat, sous les coups des Mongols. Une alternance de guerres confuses, au cours desquelles cités et provinces changeaient à chaque instant de maîtres, et de brèves périodes de paix forme ainsi la toile de fond de l’existence aventureuse de Saadi. L’écrivain vécut son enfance à Chiraz. Son père Abdallah était au service de l’atabeg Saad ibn Zengi, monté sur le trône en 1197, et c’est, selon la tradition, en raison de la protection dont il bénéficia de la part du prince que le poète choisit pour nom de plume celui de Saadi. Le jeune Saadi reçut une excellente éducation morale et littéraire; les souvenirs qu’il rapporte dans ses œuvres sur sa première jeunesse le montrent entouré des soins attentifs d’un père fort cultivé et, en tout cas, toujours prêt à tirer quelque édifiante maxime des événements de la vie quotidienne. Est-ce à cette formation que l’auteur de Bustân fut redevable de ce tour d’esprit qui fait de lui le plus grand moraliste de cet Iran pourtant si fécond en maîtres du genre ? Orphelin dès son adolescence, il put néanmoins, grâce à la munificience de l’atabeg Saad, aller continuer ses études à Bagdad à l’Université Nizamiyeh, une des plus illustres de l’orient d’alors. Il séjourna pendant au moins d’une dizaine d’années dans la luxueuse capitale des califes Abbassides qui, bien qu’en pleine décadence politique, conservait encore un incomparable éclat intellectuel. Le poète suivit l’enseignement de l’lbn Djauzi et de Suhrawardi, deux des mystiques les plus en renom de l’époque. Tout jeune encore, il fut bientôt lui-même chargé de répétitions de cours sur les traditions prophétiques (hadith). Ces studieuses occupations ne l’empêchaient pourtant pas de jouir des plaisirs que la capitale offrait à un éphèbe libre de toute autorité familiale. Il rapporte dans son Gulistân que ses maîtres lui reprochaient de trop apprécier la musique, art tenu pour mondain par le rigorisme islamique. Il nous dit aussi avoir « connu les voies et l’étiquette de l’amour aussi bien que l’on sait l’arabe à Bagdad »; or les nombreux poèmes arabes dont il est l’auteur nous donnent la mesure de la connaissance qu’il acquit de cette langue durant son séjour en Irak. De cette époque date vraisemblablement son premier recueil de poèmes en persan, les Odes anciennes où sont chantées la fuite du temps et la joie de vivre. Selon Dawlatchâh, un de ses biographes, Saadi aurait consacré trente années de sa vie à l’étude, trente aux voyages et trente à méditer et à écrire. En 1210 nous trouvons notre poète, d’après son propre témoignage, à Kachghar, en pleine Asie centrale. Sa jeune renommée littéraire (il avait alors vingt-six ans seulement) avait déjà atteint cette ville lointaine. A en croire certains auteurs, il serait ensuite rentré à Bagdad pour y séjourner jusqu’en 1226, mais une autre indication, tirée du Gulistân, nous le montre à la même époque — peut-être vers 1220 ou 1221 — parcourant la Syrie où, après un séjour à Damas, il fit une retraite au désert et tomba prisonnier aux mains des Francs. Réduit à la condition d’esclave, il travaillait aux remparts de Tripoli lorsque le hasard mit sur son chemin un riche Alépin de ses amis. Racheté pour dix pièces d'or, le poète sûivit à Alep son libérateur qui lui donna en mariage sa propre fille, avec une dot de cent pièces d’or. Union vite rendue insupportable par le caractère de la dame et que Saadi déplore avec esprit dans son Gulistân; tout permet de croire qu’il se délivra bientôt de cet esclavage pire que le premier. Saadi paraît s’être rendu en pèlerinage à la Mecque un peu avant 1230, date à laquelle on le retrouve à Ispahan pour une brève visite à un ami. La guerre faisait alors rage dans tout l’orient. La marée mongole submergeait l’Iran oriental tandis que, sur les confins occidentaux, les princes locaux, aveugles au danger commun, se livraient des batailles acharnées. Saadi nous confie que « l’oppression des Turcs » et « le trouble, la confusion et l’inquiétude » qui régnaient par le monde furent au nombre des raisons qui l’éloignèrent de son pays. Ce ne furent sans doute pas les seules, car, impénitent vagabond, on croise sa trace sur toutes les pistes de l’Asie. Quelquefois dans l’aisance, le plus souvent nu-pieds, affamé, souffrant de la soif, endurant la brutalité de ces caravaniers qu’il nous montre réveillant à coups de fouet, à l’aube, les voyageurs exténués, il visita toute l’Arabie, l’Inde et même l’Éthiopie. Selon ses biographes, il aurait effectué treize fois le pèlerinage de la Mecque. Si les voyages de Saadi sont attestés par les renseignements contenus dans son œuvre, rien de permet d’en reconstituer sûrement la chronologie. Le plus lointain de ces déplacements le conduisit dans l’Inde, vraisemblablement par la route de l’Afghanistan où, attaqué par des bandits, le poète ne dut son salut qu’à la fuite. Est-ce afin de faire oublier cette lâcheté que, dans le Bustàn, il embouche la trompette héroïque pour rapporter une aventure dont il aurait été le héros dans la ville de Soumenath, au Guzerat ? À l’en croire, indigné par les pratiques idolâtres des brahmines, il aurait teint de vouloir se convertir à leur religion pour obtenir de loger dans leur temple. Là, il aurait découvert le subterfuge par lequel, chaque matin, la statue la plus révérée élevait ses bras vers le soleil. Surpris par un prêtre, il aurait jeté ce malheureux dans un puits et l’aurait achevé à coups de pierres. « ...Car je savais que si ce brahmine demeurait / Vivant, il s’efforcerait de faire couler mon sang / Qu'il se réjouirait de me détruire/ De crainte que je ne révélasse son secret/ ... Je l’achevai à coups de pierres, ce misérable, / Pour cette bonne raison que les morts ne parlent plus. » Après cette aventure, Saadi poursuivit son voyage en Inde, puis gagna le Yémen, vraisemblablement à la voile, par la route des moussons. Certains passages de son œuvre font aussi allusion à une escale sur les côtes de l’Éthiopie. Fortune de mer ou visite délibérée ? Saadi semble avoir été tente de se fixer à Sanaa, capitale du Yémen, dont un climat d’éternel printemps et le commerce des lettrés faisaient un séjour plein de charme. Il y prit femme. Par malheur, le fils qui naquit de cette union mourut bientôt; le poète reprit alors son chemin vers le nord, pour un nouveau pèlerinage à la Mecque. On le rencontre ensuite en Egypte, puis au Maghreb et de nouveau en Orient. Il y a tout lieu de croire qu’il s’arrêta quelque temps à Damas. Le désir de rencontrer un saint homme de grand renom établi aux « confins du pays de Roum », c’est-à-dire en Asie Mineure, le conduisit jusque dans la région de Diarbékir. Certains auteurs veulent qu’à l’occasion de ce voyage (vers 1250) Saadi ait rencontré Djelâl od-Din Roumi qui vivait à l’époque à Konyah. Rien n’interdit en tout cas de supposer une entrevue entre les deux grands poètes. Mais la vieillesse était déjà là. Riche de souvenirs et d’expérience, « chaque moisson lui ayant livré quelques gerbes », Saadi se décida enfin à regagner sa ville natale, Chiraz, mais non sans faire un long détour par les confins arméniens et l’Azerbaïdjan. Le poète retrouva le Fârs sous un règne tranquille, celui du fils de son premier patron, Saad, le prince salghuride Abu Bakr (1226-1260), loyal vassal de cet Empire mongol dont la paix s’étendait alors sur tout l’Iran. Ami des sciences et des lettres, le prince fit bon accueil à Saadi et lui donna pour résidence une dervicherie voisine de la ville, agrémentée d’un jardin baigné par le Roknabad, rivière souvent chantée par les poètes de Chiraz et par notre auteur lui-même. Dans cette délicieuse retraite, celui-ci consacra le temps que lui laissaient ses amis et ses dévotions a la mise au net des œuvres composées ou ébauchées au cours de ses voyages. Ses vers attestent aussi que sa félicité ne fut pas sans nuages et qu’il dut à plusieurs reprises se défendre contre des détracteurs jaloux de sa fortune. Son premier soin fut de publier ses deux compositions principales, le Bustân [Le Verger, 1257] et le Gulistàn [Jardin des roses, 1258] — v. Saadi namè . Ce livre « aux feuilles duquel le vent de 1 ’automne ne portera jamais atteinte et dont la ronde du temps ne changera jamais le charme printanier en aigreur automnale ». Les deux ouvrages sont dédiés au prince Abu Bakr. Comme tous les auteurs de son époque, Saadi devait cultiver la faveur des grands par ses flatteries rimées. De nombreuses épîtres en persan et en arabe attestent cette tardive vocation de poète de cour qui l’obligea d’ailleurs à d’assez difficiles acrobaties. En effet, le grand événement du siècle survint en 1258, avec le sac de Bagdad et l’anéantissement du califat abbasside par l’empereur mongol Houlagou, drame aussi retentissant dans l’histoire de l'Orient que la prise de Constantinople par les Turcs ottomans, deux siècles plus tard. Des contingents du Fars avaient participé à l’expédition dans les rangs mongols et Saadi ne se dispensa pas de célébrer Ta chute de Bagdad et l’exécution du calife. Deux ans après la ruine de Bagdad, l’atabeg Abu Bakr mourait. Pour l’histoire, la lignée directe des Salghurides s’éteignait avec lui, puisque ni son fils, ni son petit-fils, emportés l’un et l’autre peu de temps après, ne devaient monter sur le trône. Une ère de troubles s’ouvrit pour le Fars qui, au bout de quelques années de guerre civile, passa sous l’administration directe de l’Etat mongol. Durant toute cette période, Saadi semble avoir, de sa retraite, assisté avec impassibilité aux convulsions de son malheureux pays. A tous les potentats éphémères et a tous les gouverneurs qui se succédaient à Chiraz, il dédiait ses épîtres, tempérant toutefois ses éloges de conseils. Son œuvre prenait de plus en plus l’accent de celle d’un poète de cour. Pendant les dernières années de sa vie, il jouit de la protection particulière des frères Alâ od-Dîn et Chams od-Dîn Djovaynî, tout-puissants vizirs de l’empereur mongol Abaqa et dont le nom revient souvent dans ses poèmes. Sa renommée était alors universelle, et s’il faut en croire un historien indien, le gouverneur de Moultan l’aurait, en 1280, invité à venir s'installer à sa cour dans un couvent spécialement construit pour lui. Le poète, âgé de plus de quatre-vingt-dix ans, aurait décliné cette offre. Il est vraisemblable qu’il s’éteignit peu d’années plus tard, bien que ses biographes persans le fassent vivre jusqu’à cent sept ou cent huit ans (lunaires). Saadi repose aux portes de Chiraz dans le riant jardin de cyprès où il vécut ses dernières années, non loin du mausolée de Hâfiz. Au pied du tombeau du « cheikh », un bassin limpide où nagent des poissons que la croyance populaire considère comme sacrés. Un derviche assure la garde de ces lieux que les habitants de Chiraz aiment à visiter. Saadi a laissé une œuvre vaste et diverse qui n’a été rassemblée qu’un demi-siècle environ après sa mort, en 1325, par un certain Ali-Ibn Mohamed Abu Bakr de Bisoutoun. Deux recueils dans lesquels les souvenirs autobiographiques alternent avec des apologues parfois peu édifiants, mais toujours destinés à illustrer des préceptes moraux ou pratiques, le Gulistàn en prose mêlée de vers et le Bustàn en vers, sont ses ouvrages les plus connus. Un Sâhib namè , de même veine mais de qualité inférieure, s’inscrit dans la même ligne. Quelques épîtres en prose s’y ajoutent. Le Divan proprement dit comporte des épîtres en vers arabes et persans, des Molamma’ât [Etincelles], pièces où alternent vers arabes et persans, et quatre recueils de Ghazals. Ce sont les Tayyibât [Les Suaves] et les Badàye [Les Merveilles], les Khawâtim [Les Bagues], sans doute les meilleurs, et les Ghazaliyât-i-Qadim [Les Ghazals anciens], œuvres de jeunesse. Il faut encore citer des Moqatta’ât [Fragments] et des Ruba'iyyat [Quatrains], On ne saurait oublier non plus les Khâbithàt [Turpitudes], composition grivoise qui constitue l’enfer de l’œuvre de Saadi. Au total, environ onze mille vers; près de dix-huit mille avec le Bustân. Des poètes persans, Saadi est un des plus populaires en Iran et des plus connus dans le reste du monde. Il est aussi un des plus variés et, surtout, un des plus humains. Moraliste, soit, mais moraliste indulgent et même souvent un peu cynique. Plutôt qu’une morale au sens étroit de ce terme, ce qu’il prêche est une règle de conduite propre à faciliter l’épreuve de l’existence. S’il recommande dans tous les cas le détachement et, lorsque l’on ne saurait s’en dispenser, l’humilité, il se garde bien de conseiller le pardon des injures. Il engage plutôt à frapper le premier quand on le peut sans risque. Si osés que soient certains de ses conseils, il reste toujours homme de bonne compagnie et l’on sent à chaque page que, s’il se montre aussi accommodant, c’est qu’il connaît bien les faiblesses de la nature humaine. Il s’exprime enfin avec tant de bonhomie et dans une langue si pure et si harmonieuse qu’il est bien difficile de résister à ses séductions. Les souvenirs personnels dont il émaillé ses ouvrages ne sont pas un des moindres charmes de Saadi. On imagine les récits dont il devait, sur ses vieux jours, régaler ses amis de Chiraz et l’on regrette que la rédaction de mémoires n’ait jamais été en faveur en Orient. Le poète prend prétexte des enseignements qu’il en tire pour évoquer quelques-unes de ses aventures dans le Bustân et le Gulistân et ses accents laissent souvent percer le regret d’une jeunesse si intensément vécue. Maints passages de l’œuvre lyrique portent témoignage de l’ardeur avec laquelle Saadi savoura les joies et les peines de son existence vagabonde, et si bien de ses odes pèchent par ce maniérisme littéraire et par ce mysticisme factice de tout temps à la mode en Iran, la plupart frappent par la profondeur de l’émotion qui les anime; certaines même par une sensualité rarement exprimée en Orient. L’influence de Saadi sur les littératures orientales a été considérable. En Iran, il a suscité de nombreux émules, dont le plus notable reste Djâmi, auteur du Baharistân — v. Jardin du printemps — imitation du Gulistân. Il en est allé de même en Turquie et aux Indes où son œuvre a, en outre, fait l’objet de maints commentaires et traductions. En Europe, c’est avec Saadi que la littérature persane a commencé à être connue. Dès 1634, sous le titre de Gulistân ou l’Empire des roses, A. du Ryer donnait une première traduction du Gulistân. Elle fut suivie de traductions latine de Gentius, Rosarium politicum (Amsterdam, 1651), et allemande, d’Olearius, Persianischer Rosen-thal (Schleswig, 1654); cette dernière offrit à Goethe une des sources de son Divan oriental et occidental. Au cours du XVIIIe et du XIX e siècle, de nombreuses autres versions du Gulistân en langues européennes virent le jour. Une des meilleures est celle de Defrémy (Paris, 1858). Le Bustân, plus difficile, a moins tenté les traducteurs; toutefois, un texte hollandais en fut publié à Amsterdam en 1688, par D. Bavard. Au XIXe siècle, les orientalistes J. B. Nicolas et Barbier de Rey-nard firent connaître l’œuvre en français (Paris, 1869 et 1880), tandis que le poète F. Rückert la donnait à son tour en allemand (Leipzig, 1882). Du Divan, il n’existe pas de traduction complète et l’on doit avoir recours aux anthologies.

 

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