QUASIMODO Salvator
QUASIMODO Salvator. Poète italien. Né à Modica (Sicile) le 20 août 1901, mort à Naples le 14 juin 1968. Son père est chef de gare, et d’origine partiellement grecque, issu de réfugiés provenant de Patras : il est muté à Messine en 1908, à la suite du tremblement de terre qui détruit presque entièrement la ville, impressionnant fortement son jeune fils, qui n’oubliera jamais le spectacle des ruines contemplées du wagon qui sert de domicile provisoire à la famille. Tout en entreprenant des études techniques d’ingénieur, Quasimodo participe dès 1917 à la création d’une revue littéraire qui publiera ses premiers essais poétiques. Ingénieur à Rome à partir de l’après-guerre, il entre au Génie civil en qualité de géomètre (1926), est employé en Calabre, en Ligurie, en Lombardie et, en 1938, abandonnera finalement son travail de technicien pour devenir le secrétaire de Cesare Zavattini, humoriste et cinéaste professionnel. Mais, dès 1929, son beau-frère Elio Vittorini l’avait introduit, à Florence, dans le groupe littéraire de la revue Solaria qui va publier son premier recueil de vers, Eaux et terres (1930). Son talent aussitôt reconnu et apprécié, quelques prix littéraires mineurs le confirmant dans sa vocation, Quasimodo va appartenir, d’une façon très spécifique, à la tendance poétique dite de « l’hermétisme », que cherchent à définir, vers la fin des années 30, les critiques et essayistes de la revue Letteratura, héritière, à Florence, des prestiges de la mémorable Solaria, interdite par le fascisme. Mais Quasimodo s’affirme véritablement avec sa traduction des Lyriques grecs [1940], par laquelle débute une œuvre considérable de traducteur, qui se poursuivra dans les décennies suivantes, tout en lui attirant, dès l’abord, l’hostilité des universitaires italiens : après les poètes lyriques, il traduira Eschyle et Sophocle, l'Odyssée, puis Catulle, Virgile, Ovide, et aussi Shakespeare et Molière, sans oublier l’Evangile selon saint Jean, et des modernes, qu’il réunira dans son recueil De Aiken à Cummings (1948). Quasimodo avait été nommé, en 1941, professeur de lettres italiennes au Conservatoire de musique de Milan, fonction qu’il occupera presque jusqu’à sa mort. Il fut inscrit au parti communiste (1945), sans exercer toutefois aucune activité politique, mais le fait est intéressant car il coïncide avec sa période « antihermétiste ». L’écrivain reçoit en 1958 le Prix Viareggio et, l’année suivante, le Prix Nobel, alors qu’il se trouve en URSS, où il entrait en convalescence à la suite d’un infarctus. L’hommage international rendu au grand poète est accueilli en Italie même avec des « mouvements divers », une partie de l’intelligentsia locale s’élevant curieusement contre le vote de l’Académie suédoise... Et ce n’est que pendant les dernières années de sa vie que Quasimodo, ne publiant plus guère, faisant à Milan de la critique dramatique, voyageant fréquemment en Europe et en Amérique, docteur honoris causa à l’Université d’Oxford (1967), à la veille de sa mort verra enfin définitivement reconnue par ses compatriotes eux-mêmes l’importance de son œuvre. Il sera agréé comme un poète majeur non moins qu’un homme de haute culture. La bibliographie de Quasimodo n’est pas très fournie : après Eaux et terres, le recueil de ses débuts, viennent Le Hautbois submergé [1932], qui contient peut-être le meilleur de son œuvre, Odeur d’eucalyptus el autres poèmes [1933], Erato et Apollon (1936), Et soudain c’est le soir (1942), Jour après jour (1947), La vie n’est pas un songe [ 1949], enfin La Terre incomparable [1958] — toute cette production étant ensuite réunie sous le titre Tous les poèmes [1960]. S’y ajouteront un dernier recueil de poèmes, Donner et avoir [1966], les volumes en prose où il a rassemblé ses critiques dramatiques, une étude sur Pétrarque [ 1945], les essais qui forment Le Poète et le politique [1960], les souvenirs de Milan à l’encre de Chine [1963]. Quasimodo a par ailleurs préparé diverses anthologies poétiques. Dans cet itinéraire qui est, comme on le voit, celui d’un poète doublé d’un grand humaniste, interviennent donc deux incidents majeurs, au surplus liés entre eux : l’hermétisme suivi d’une attitude antihermétiste, qui avait pu sembler une espèce de palinodie, et quelque mauvaise humeur à son égard, par la suite, lors de l’attribution du Prix Nobel. L’hermétisme, orientation poétique dont on le tiendra pour l’épigone, recouvre une grande diversité de projets dont le dénominateur commun est tout bonnement une apparence vaguement ésotérique. Elle est motivée, chez Ungaretti, par un propos stylistique déterminé, issu en quelque manière, du Mallarmé de Un coup de dés, alors que, pour Montale, l’hermétisme traduit un refoulement intérieur dû à une inspiration, disons, minérale, aussi bien qu’à une imperméabilité absolue au climat de l’époque, le fascisme et ses séquelles. D’où, pour l’un comme pour l’autre, une volonté de sublimation de la parole, qui ne tarde pas à prendre une signification esthétisante. Rien de plus oppose à la poétique de Quasimodo, dont l’hermétisme est naturel, quasi instinctif, dicté par son insularité méridionale — les Siciliens disent comme les Anglais « le Continent » pour désigner le reste de l’Italie — et encore plus par son hérédité grecque, intensifiée par la pratique des poètes antiques : sa concision, son sens de l’ellipse, sa contraction sentimentale n’ont nullement pour origine un propos esthétisant, mais sont le langage spontané d’un poète pour lequel l’inspiration naît de la vérité des jours et de sa présence dans la vie, la sienne et celle de tous les hommes. De là surtout, au moment où le contexte politique italien change du tout au tout, une volonté d’affirmer hautement cette présence, qui sera assurément pour beaucoup dans l’hommage international rendu à son œuvre et, de là aussi, le malentendu qui se produisit en Italie même, où Quasimodo passait encore pour l’épigone des aînés, ceux-ci étant, disait-on, bien plus dignes des honneurs suprêmes. En fait, une vue cavalière de l’œuvre poétique de Quasimodo, tout en reconnaissant l’unité de son inspiration, révèle une évolution dont le départ est donné par sa mémorable traduction des Lyriques grecs; et il se pourrait bien que ces traductions — recréations serait mieux dit — restent comme l’expression la plus haute de son génie. Dès 1939, Quasimodo avertit que sa thématique est « orientée vers les valeurs de « qualité » de la parole absolue et du sentiment qu’elle comporte », et, en 1947, il défendra son propos d’une poésie immédiate visant à « refaire l’homme » : la fréquentation assidue de Sapho et des autres Grecs l’amènera à devenir ce qu’il est — un classique solaire nettement différencié de ses grands contemporains chez qui l’héritage romantique léopardien demeure essentiel. Classique, il l’est, dans son insularité qui le retiendra constamment : « Là, finie est la terre : / avec fatigue, avec sang, / je me fais une prison... / ...Là, la latomie féconde / l’orange grecque, pour l’hyménée des dieux... » Et, ne fût-elle qu’à travers les cauchemars de l’époque, l’évolution provoque une « libération » foncière dans l’épreuve du combat et des destructions, qu’évoque par exemple son court recueil Avec le pied de l’étranger sur notre cœur [1946] : « Ne creusez pas des puits dans les cours : / les vivants n’ont plus soif. / Ne touchez pas les morts, si rouges, si enflés, / laissez-les dans la terre de leurs demeures : / la ville est morte, la ville est morte... » C’est par une ascèse quotidienne que « le poète doit refaire l’homme, cet homme égaré sur la terre et don il connaît pensées les plus obscures, qui justifie le mal comme une nécessité à laquelle on ne saurait le soustraire, qui moque jusqu’aux pleurs parce que les pleurs aussi sont « théâtraux », qui attend le pardon de l’Evangile en gardant dans sa poche ses mains salies par le sang ». Et au bout de la route il y a quoi ? Rien que le « miroir » de ses Grecs, tel que, d’après Alcée, Quasimodo annonce d’une voix assourdie : « 0 coquillage marin, fils / de la pierre et de la mer qui blanchit, tu émerveilles l’esprit des enfants... »
♦ «S’il faut absolument déceler, chez Quasimodo, un problème, ce problème, d’après nous, est de nature proprement pascalienne. » Carlo Bo. ♦ « Avec Quasimodo, le « modernisme » éclate :et une poésie naît, d’un type et d’un timbre nouveaux. » K. Zelinski. ♦ « Quasimodo est habité par cette tendance mystique qui anime une si grande part de la poésie moderne... qui plonge ses racines dans le passé, jusqu’à un Hoelderlin ou un Blake. » S. Solmi. ♦ « Sa découverte du langage « essentiel » des Grecs, le fait qu’il ait su restituer en les faisant siens le rythme intérieur du fragment et la lumineuse simplicité de leurs accents, expliquent bien des aspects de son activité créatrice. » G. Raboni.