PROKOFIEV Serge
PROKOFIEV Serge. Musicien russe. Né au village de Sontsovka (province d’Ekaterinoslav) le 11 (23) avril 1891, mort à Moscou le 5 mars 1933. Il fut initié très jeune à la musique par sa mère Maria Grigorievna Zitkova, femme très cultivée et excellente pianiste. A cinq ans il jouait déjà correctement du piano et montrait ses aptitudes à la composition en écrivant, à la suite d’une conversation de ses parents sur l’Inde, un Galop hindou. A neuf ans il écrivit un opéra, suivi, dans les années suivantes, de deux autres. C’est alors que, sur les conseils du théoricien Tanéjev, il entreprit des études d’harmonie et de contrepoint sous Reinhold Glière et, à l’automne 1904, fut admis au Conservatoire de Saint-Pétersbourg dans la classe de composition et de piano. Il eut pour professeurs Rimsky-Korsakov, Ljadov, Glazounov et Tchérepnine, mais il put se soustraire bien vite à l’atmosphère académique de l’école et, grâce à l’amitié du compositeur Mjaskovsky et du pianiste Ternov, s’introduisit dans les milieux d’avant-garde de la capitale, qui s’étaient réunis dans le cercle dit des « Soirées musicales », cercle ayant mis dans son programme de réagir contre l’étroit nationalisme des épigones des « Cinq » et de s’ouvrir aux courants artistiques européens. Prokofiev y débuta le 31 décembre 1908 avec sept morceaux pour piano dont le dernier, Suggestion diabolique, fit grande impression par la hardiesse de ses accords dissonants, sa complexité polyphonique et rythmique, et la virtuosité avec laquelle l’instrument était traité. En 1910, le musicien obtint son diplôme de composition, et, dans les années qui suivirent, consolida sa réputation en Russie. De vives polémiques accompagnèrent la parution de ses œuvres, effectivement explosives, comme ses Premiers et Deuxième Concertos pour piano et orchestre [1911 et 1912], le Scherzo humoristique pour quatre hautbois (1912) et les Sarcasmes pour piano [1913]. Pendant que le célèbre critique musical Sabanéjev se demandait si le jeune musicien n’avait pas « perdu le sens de la réalité », d’autres parlaient avec enthousiasme de « cubisme » et de « futurisme » musical. En 1913, Prokofiev se présenta aux examens de piano avec son Premier Concerto et obtint le premier prix malgré l’opposition de Glazounov. Son activité, comme pianiste et compositeur, sera désormais très grande. Toutes les formes de composition musicale attiraient son tempérament enthousiaste, mais c’est surtout dans les pièces pour piano et les œuvres théâtrales qu’il s’exprimera avec le plus de bonheur. Dès avant la révolution de 1917, il avait composé quatre Sonates, une Toccata pour piano et un opéra, Magdalina (1911). En 1913, il commença de songer à un drame lyrique tiré du Joueur de Dostoïevsky mais, à l’occasion d’un voyage à Londres, en 1914, Diaghilev le détourna de ses projets d’opéra et lui conseilla de s’essayer au ballet. Il lui en commanda un sur « une légende russe ou quelque morceau préhistorique ». C’étaient les années où triomphaient, à Paris et à Londres, Stravinsky et les « Ballets russes » ; Prokofiev s’adapta parfaitement bien à la situation. Sa Suite scythe [ 1915], faisant partie du ballet Alla et Lollij qui a pour argument la guerre entre des divinités rivales du peuple scythe, et qui ne fut jamais terminé, et son second ballet, Le Bouffon, composé en 1915 d’après une nouvelle d’Afanassiev, mais que Diaghilev ne pourra monter qu’en 1921, turent composés dans le climat parisien de l’époque. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si les Suites qu’il en tira plus tard lui valurent le reproche de s’être mis dans le sillage de Stravinsky. Il est toutefois certain que ces deux œuvres, malgré quelques parentés de style indiscutables avec le Sacre du printemps , présentent une atmosphère poétique bien propre à Prokofiev, atmosphère animée d’un intense lyrisme à mi-chemin entre l’ironie et la passion qui va jusqu’aux extrêmes limites de l’expressionnisme. Ces caractéristiques apparaissent encore plus clairement dans une œuvre comme Le Joueur (dont l’idée avait été reprise en 1916) tandis que, dans un genre différent, l’originalité de Prokofiev, sur le plan du style, se révèle particulièrement dans la Symphonie classique [1917]. En 1917, Prokofiev assiste à Saint-Pétersbourg à l’éclatement de la révolution et, dans l’excitation de cet événement, écrit un nouveau ballet : Ils sont sept, qui est une exaltation de la victoire des révolutionnaires. Au printemps de 1918, il demande au commissaire du peuple, Lunat-charsky, la permission de quitter l'U. R. S. S. et, l’ayant obtenue, se rend aux États-Unis. Le 20 novembre de cette même année, Prokofiev conquiert le public de New York par sa virtuosité de pianiste, mais, à part ses succès de concertiste, les quatre années qu’il passera en Amérique seront décevantes pour lui, et ses compositions recevront un accueil systématiquement hostile, surtout à New York. L’Amour des trois oranges, nouvel opéra — tiré de la pièce de Gozzi et qu’il avait entrepris en Russie, puis terminé en Amérique entre deux concerts —, ne recueillit à Chicago, le 30 novembre 1921, qu’un modeste succès, bien qu’il soit aujourd’hui considéré comme un authentique chef-d’œuvre pour son brillant humour, son lyrisme délicat, la maîtrise de son orchestration et son parfait rythme théâtral. Déçu par cet échec et quelques autres, Prokofiev abandonna les États-Unis en 1922 et se rendit à Ettal, en Allemagne du Sud, pensant y trouver un lieu propice à l’achèvement de L’Ange de feu, nouvelle composition théâtrale tirée d’un roman du poète symboliste Brioussov et située dans l’Allemagne du XVIe siècle. En 1923, le musicien choisit Paris comme nouvelle résidence. A Paris, Prokofiev fut à nouveau attiré dans l’orbite de Diaghilev, ce qui eut pour résultat immédiat ses deux ballets : Le Pas d’acier [1925, représenté le 7 juin 1927] et L’Enfant prodigue (1929). Ce fut aussi à Paris qu’eut lieu la crise spirituelle qui opéra un retournement décisif dans la vie et Part du compositeur. Il Frit, en effet, de plus en plus conscience de incompatibilité existant entre son monde spirituel et idéologique et l’Occident. Le fait qu’il n’y trouvait pas un terrain favorable à sa passion pour le théâtre (le drame lyrique fut toujours au centre de ses préoccupations) l’isolait et le décevait. L ’Ange de feu demeura dans ses tiroirs : ce n’est qu’en automne 1954, à Venise, que fut présentée cette œuvre, dont le violent réalisme révéla l’abîme qui sépare la « Weltanschauung » de Prokofiev de celle, toute parisienne, de Cocteau, des « Six » et aussi de Diaghilev et de Stravinsky. Au cours d’une tournée en Russie, en 1927, Prokofiev renoua d’anciennes amitiés et établit d’autres liens. En 1933, après une tournée de concerts en Europe et en Amérique, Prokofiev décida de rentrer dans sa patrie. Sa première œuvre y fut la musique du film : Le Lieutenant Kizé [1934] de Feinzimmer. Pour le cinéma il écrivit encore : il composa la musique d’Alexandre Nevsky et d’Ivan le Terrible d’Eisenstein (1939 et 1942) contenant une Cantate et une Suite qui comptent parmi les plus hauts témoignages de son art. Il se rapproche désormais de plus en plus de la grande tradition romantique et, sans renier l’expérience occidentale, va vers une simplification expressive adaptée à de nouvelles exigences de communication humaine. Le ballet en trois actes Roméo et Juliette (1935) et le ballet didactique Pierre et le loup [1936] obéissent à cet ordre de préoccupations. En 1937, Prokofiev célébra l’anniversaire de la Révolution par une gigantesque partition (cinq cents exécutants avaient été prévus) : la Cantate pour le XXe anniversaire de la révolution d’Octobre , sur des textes de Marx, Lénine et Staline. L’année 1938 fut marquée par une dernière tournée de virtuose aux Etats-Unis, et une intense activité créatrice dans le domaine surtout de la musique de chambre et de la musique symphonique. Entre 1939 et 1940, Prokofiev écrivit un nouvel opéra, Semën Kotko, sur une nouvelle de Kataev, Je suis le fils d’un peuple de travailleurs , relatant un épisode de la guerre des partisans d’Ukraine en 1918. Exécuté en 1940, cet opéra fut apprécié par certains critiques comme un chef-d’œuvre et condamné par d’autres comme un essai musical « formaliste et bourgeois ». La même polémique se ralluma six ans plus tard à l’occasion de la première de Guerre et paix , grandiose fresque théâtrale écrite par Prokofiev, en 1942, pour exalter le peuple russe dans sa lutte contre l’envahisseur. La Sixième Symphonie [1947] provoqua l’intervention du Comité central du parti communiste au Congrès des compositeurs soviétiques de février 1948; intervention qui amena la condamnation du formalisme de Prokofiev, Chostakovitch, Mjaskovsky et Katchaturian. Prokofiev répondit par une lettre à l’Association des compositeurs dans laquelle il admettait que « les éléments formalistes étaient propre à ma musique d’il y a quinze ou vingt ans », mais protestait de « n’avoir jamais mis en doute l’importance de la mélodie » et confirmait sa détermination d’« éviter le style condamné par l’idéologie soviétique » dans sa nouvelle œuvre: L’Histoire d’un homme vrai . Cette œuvre présentée à Leningrad en décembre 1948, fut toutefois, et malgré le succès qu’elle recueillit auprès du public, accusée par la critique d’être « construite dans un style atonal et dissonant d’une évidente origine occidentale ». De 1948 à 1953 (année où il mourut des suites d’un infarctus du myocarde), l’activité de Prokofiev se cantonna au domaine de la musique symphonique (Septième Symphonie, 1952) et de la musique de chambre, et témoigne de la volonté du compositeur de tenir compte des reproches qu’on lui a adressés sans renoncer à sa propre personnalité musicale.
PROKOFIEV, Serge (Sontsovka, 1891-Moscou, 1953). Compositeur et pianiste russe d'inspiration néo-classique. Enfant prodige, élève du conservatoire de Saint-Pétersbourg, il quitta la Russie après les révolutions de 1917. Installé aux États-Unis, puis à Paris, il s'imposa comme virtuose à travers le monde puis revint s'établir définitivement en URSS à partir de 1933. Son oeuvre, très personnelle, principalement caractérisée par la polytonalité, comprend de nombreuses pièces pour piano, des concertos, des symphonies, un conte musical {Pierre et le loup, 1936), huit opéras {Le Joueur, 1929 ; L'Amour des trois oranges, 1921 ; L'Ange de feu, 1954 ; Guerre et Paix, 1955), des ballets, des musiques de scène et de film (dont Alexandre Nevski et Ivan le Terrible d'Eisenstein). Voir Néo-Classicisme.