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PESSOA Nogueira Fernando

PESSOA Nogueira Fernando. Poète portugais. Né et mort à Lisbonne (13 juin 1888-30 novembre 1935). Très sédentaire, en dehors des années d'enfance et d’adolescence (1896-1905) qu’il vécut à Durban (Afrique du Sud) ou sa mère, devenue veuve alors qu’il avait cinq ans, s’en fut rejoindre son nouvel époux. Après des études primaires, secondaires et commerciales faites en anglais, c’est un excellent linguiste, doué pour les lettres. Lorsque, âgé de dix-sept ans, il regagne le Portugal, il reste longtemps fidèle à la langue anglaise, dont la connaissance sera son gagne-pain avoué : après une tentative avortée dans l’imprimerie, il entre au service de diverses maisons de commerce en tant que rédacteur-secrétaire à la correspondance étrangère. En son privé, il lit avec fièvre tout ce qui lui tombe sous la main ; symbolistes français, philosophes allemands, théosophes anglo-saxons dont il traduira les œuvres, et ce Max Nordau qui lui fit une telle impression qu’il se crut à la lisière de la folie — où sa grand-mère avait sombré. Cet homme effacé, qui change souvent d’adresse pour mieux brouiller les pistes, bouillonne de projets : animateur d’un groupe de jeunes gens de son âge, il se détourne vite du « saudosismo », forme décadente du symbolisme, alors en pleine décrue. S’il cache encore ses vers, il publie des essais critiques dans Aguia, organe du groupe « La Renaissance Portugaise » ; il y prophétise à son pays l’avènement d’un « super-Camoens » dont il est aujourd’hui facile d’imaginer le nom. Un autre mouvement fondé par lui, le « paulisme », n’aura qu’une existence éphémère; d’une tout autre portée, seront le « sensationnisme » et l’« inter-sectionnisme », débouchant l’un et l’autre sur le futurisme de Marinetti qui est en train de conquérir l’Europe. C’est alors, l’année où éclate la Première Guerre mondiale, que se produit chez Pessoa un cyclone psychique dont s’émerveillera le plus clairvoyant de ses proches, Mario de Sa Cameiro, qui a laissé les prémices d’une grande œuvre (Confession de Lucio, Ciel en feu, Dispersion), avant de se donner la mort, vêtu de son frac, à Paris. Le 8 mars 1914, date célèbre dans les annales de la création littéraire, Pessoa se mit à écrire, debout, sur une commode haute : sans une rature, plus de trente poèmes se bousculèrent sous le bec de sa plume. Sentant impérieusement qu’ils étaient d’un autre que lui, en qui il saluait son maître, il les signa de ce nom : Alberto Caeiro, dont l’œuvre sera rassemblée en un recueil, Le Gardeur de troupeaux. Aussitôt après, six nouveaux poèmes jaillirent, dont il reconnut la paternité. A un maître, il faut des disciples : au cours de la même séance surgirent deux nouveaux personnages, Ricardo Reis et, très différent de lui, un certain Alvaro de Cam-pos, qui lui dicta incontinent, cette fois à la machine, la longue et fougueuse Ode triomphale. Dès ce jour mémorable, où s’amalgamèrent en une conflagration sans précédent, médiumnité, voyance, conviction et mythomanie, cette famille prit corps, elle vécut, pour reprendre à J. do Prado Coelho sa formule, dans l’unité et la diversité. Les personnages ainsi venus au monde le même jour ne seront pas des jumeaux, bien au contraire. Chacun de ces « hétéronymes» se verra attribuer une date de naissance, voire un horoscope, une profession, une biographie, des opinions politiques. Entre eux s’échangent des vues, des commentaires, des polémiques — il leur advient de juger Fernando Pessoa, leur démiurge à tous. Celui-ci, en pleine fièvre de création («Je me sentais plus les êtres que j’avais créés que moi-même »), va de l’avant : cet homme courtois, plutôt effacé, plein d’humour mais impénétrablement « maître d’indiscipline », publie en 1915 la revue d’avant-garde Orpheu, dont il ne fut mis en vente que deux numéros (le troisième resta à l’état d’épreuves). Autour de lui, il y groupe les meilleurs noms de sa génération : en plus de Sà-Cameiro, Luiz de Montalvor, Angelo Lima, les peintres Sousa-Cardoso et Almada Negreiros, ainsi que le poète açoréen Armando Côrtes-Rodrigues, à qui il envoie des lettres (publiées à Lisbonne en 1944) qui constituent un témoignage de prix sur cette période d’animation et d’effervescence. Avant de se saborder, Orpheu a publié, sous la signature d’Avaro de Campos, l’ample Ode maritime où s’entrechoquent sauvagerie et tendresse, échos de Whitman et ancestrale « sàudade » portugaise. On crie à la paranoïa : ce sera pis encore, lorsque, en 1917, paraît dans l’unique numéro de Portugal futuriste, promptement saisi par la police, le coruscant Ultimatum, chaotique chant du cygne d’un épigone de Zarathoustra, annonciateur des idéologies qui n’allaient pas tarder à inspirer fascisme et autres régimes d’autorité. Non que Pessoa soit un esprit proprement politique : son instabilité de gyrovague pourrait bien remonter à un lointain ancêtre juif persécuté par la Sainte Inquisition — il ne se fixe nulle part, il entreprend la rédaction d’un roman policier, il songe à ouvrir un cabinet d’astrologue, il sollicite un emploi de bibliothécaire, il veut prendre un brevet d’inventeur, il fonde et dirige une revue de comptabilité. Entre 1918 et 1921, il a fait imprimer à compte d’auteur, en minces opuscules, des poèmes directement composés en anglais : 35 Sonnets, Inscriptions, Antinous et Epithalame, les deux premiers d’une irréprochable facture classique, les deux autres d’un érotisme sans fard. Cet homme-orchestre démuni de façade sociale est hanté par le trésor qu’il va léguer à la postérité : « Toute ma vie gravite autour de mon œuvre, quelque bonne ou mauvaise qu’elle soit, ou puisse être. Tout le reste dans l’existence a pour moi un intérêt secondaire. » Ce qu’il publie, d’esprit polémique, satirique ou philosophique (La Dictature militaire, Le Banquier anarchiste, Le Livre de l’inquiétude) ne fait que des remous momentanés. Ce n’est qu’en 1927 onze ans après la mort de Sâ-Carneiro, qu’il sera mis à son rang, le premier, par les tout jeunes gens, alors inconnus et depuis lors illustres (José Régio, Joâo Gaspar Simoes, Adolfo Casais Monteiro, etc.) qui publient à Coimbre la revue Presença, sismographe d’une génération hypersensible. A cette équipe appartient un Français, Pierre Hourcade, qui signe dès 1930 une « Rencontre avec Fernando Pessoa », annonciatrice de maint autre témoignage. Le poète, réconforté par la ferveur de ses cadets, détache de sa considérable production poétique la matière d’un petit livre, Message (1934), le seul de ses recueils qu’il ait vu imprimé, et qui lui valut, dans un concours du Secrétariat de la Propagande Nationale, un chétif deuxième prix. Il y avait là des accents et des images initiatiques, entés sur la tradition rosicrucienne, qui échappèrent certainement au très officiel jury. Pessoa ne survécut pas longtemps à ce demi-succès qui était aussi un demi-échec : usé par l’excès de sa vie intérieure, par des grippes chroniques, des crises de neurasthérie et aussi l’alcool des derniers mois, il s’éteignit le 30 novembre 1935 à l’hôpital français de Lisbonne. Sa véritable vie commençait alors. La grande malle rustique où il avait rangé ses manuscrits n’a cessé de dégorger ses trésors : une douzaine de recueils de poèmes, rassemblés en un volume : Obra Poetica (Rio de Janeiro, 1972) et de nombreux livres de prose : correspondance, essais critiques, pages d’esthétique et de philosophie, notes intimes, etc., dont un choix typique a paru dans Obra em prosa (Rio de Janeiro, 1974). Pessoa est devenu une gloire internationale, on lui consacre colloques et séminaires, il est traduit dans la plupart des langues dominantes. Célèbres sont ses trois hétéronymes majeurs (on lui en attribue au total une quinzaine) : Alberto Caeiro, sage qui vit à la campagne, autodidacte sensualiste, agnostique clairvoyant et ami de l’évidence; Ricardo Reis, humaniste païen, disciple d’Horace et Anacréon, archaïque en sa forme et épicurien en sa pensée ; Alvaro de Campos, ingénieur qui a vécu dans le monde anglo-saxon, chantre de la vitesse, des moteurs, du goût de l’introspection et de l’amère contemplation de l’absurde. Là où il signe de son nom d’état-civil, Pessoa est un écheveau de contradictions : hermétiste et d’une éblouissante clarté, grave, plaisant, sarcastique, tendre, enclin à l’humour, elliptique, éloquent, délicat, cynique, passionne, détaché, raffiné, paysan, il est tout cela à la fois : Protée incarné, à lui seul toute une dramaturgie. Désintégrateur du moi qui se reconstitue en multiples éclats, il reste à la fois le précurseur et le fils exemplaire du siècle de la fission de l’atome.

♦ « A nos yeux, Pessoa est un homme inventé par Borges : quatre écrivains en un seul, mais eux-mêmes divisés à l’infini » Marc Alyn. « L ’un des tempéraments lyriques les plus considérables de notre époque, l’égal d’un Maiakovski, d’un Rilke, d’un Lorca... un impitoyable dilettante du néant il n’est sans doute pas un créateur plus résolument intellectuel depuis Mallarmé. » Alain Bosquet. ♦ « Pessoa représente, autant que l’Espagnol Machado, ces poètes du XXe siècle dont la patrie était partout et nulle part, ces véritables navigateurs d’une mer inconnue. » Georges Cattaui. ♦ « Trois grands poètes : Apollinaire, Maiakovski et Pessoa. Toute l’œuvre de Pessoa est une quête de l’identité perdue. Une passion. » Octavio Paz.

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