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MARXISME

Publié le 02/12/2021

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Après la mort de Karl Marx (1818-1883), puis celle de Friedrich Engels (1820-1895), le terme « marxisme », jusque-là d'usage essentiellement polémique, acquiert un statut officiel dans l'establishment socialiste européen. Le « marxisme orthodoxe », défendu par Karl Kautsky (1854-1938) et les rédacteurs de la Neue Zeit, revue théorique officieuse de la très puissante social-démocratie allemande, s'affirme définitivement au tournant du siècle face au révisionnisme affirmé d'Eduard Bernstein (1850-1932). Sauf en Italie (Antonio Labriola, 1873-1959) et en Russie (avec la haute figure de Gueorgui Valentinovitch Plékhanov (1856-1918), le marxisme reste à la porte des universités, ce qui entretient d'ailleurs une image de doctrine subversive et lui donne souvent un caractère peu rigoureux et littéraire. Notable exception, les « austro-marxistes » viennois (Max Adler [1873-1937], Otto Bauer [1850-1932]) tentent une grandiose synthèse de Kant et de Marx. Dans certains domaines, ils accomplissent de réelles percées théoriques, tel Otto Bauer et son fameux ouvrage : La Question des nationalités et la social-démocratie (1907). Au départ, la social-démocratie russe ne fait pas exception. Mais en Russie l'activité politique est par définition clandestine, et l'intelligentsia révolutionnaire russe attache une importance de premier plan à la « théorie ». Les écrits de Marx, d'Engels, de Karl Kautsky sont lus et commentés comme ils ne le sont nulle part ailleurs. Le marxisme des bolcheviks. La véritable « canonisation » du marxisme viendra avec Vladimir Ilitch Oulianov, dit « Lénine ». Marx devient une arme dans la lutte féroce qui oppose les bolcheviks, dont tout l'effort est tendu vers un parti de révolutionnaires professionnels, centralisé et militarisé, aux autres tendances du POSDR (Parti ouvrier social-démocrate de Russie) et du mouvement révolutionnaire russe. « La théorie de Marx est toute-puissante parce qu'elle est vraie » : cette phrase, inconcevable en Europe occidentale, préfigure le marxisme-léninisme, un savoir absolu réservé à une élite d'initiés qui en tire un pouvoir sans limites sur la société, au nom de la classe ouvrière. Après le coup d'État connu sous le nom de « révolution d'Octobre », le cordon ombilical est définitivement rompu entre le marxisme des bolcheviks d'une part et le « marxisme orthodoxe » de Leipzig et de Vienne d'autre part. Karl Kautsky, le « pape » dont chaque mot était naguère un oracle, n'est plus que le « renégat Kautsky ». Les groupes d'intellectuels restés « cosmopolites », c'est-à-dire liés d'une façon ou d'une autre à la culture critique occidentale, seront bientôt marginalisés, puis rejetés par ce que Grigori Zinoviev, après la mort de Lénine, baptise « marxisme-léninisme » en 1924. « Histmat » et « diamat ». Ce marxisme-léninisme - internationaliste mais tout de même lié à l'État soviétique, ce que les partisans de Léon Trotski et d'Amadeo Bordiga (1889-1970), intégristes de l'internationalisme pur, dénoncent avec horreur -, que les marxistes sociaux-démocrates jugent parfaitement « imaginaire », est enseigné dans le monde entier par les écoles du Parti comme une scolastique. L'histmat (le « matérialisme historique ») et le diamat (le « matérialisme dialectique ») s'enseignent par des manuels (celui de Nicolas Boukharine d'abord, puis celui de Staline) dont l'autorité dogmatique ne saurait être mise en cause. En Europe occidentale pourtant, des livres brillants paraissent : Histoire et conscience de classe (1923) de Georges Lukacs (1885-1971), Marxisme et philosophie de Karl Korsch (1886-1961), Critique des fondements de la psychologie (1930) de Georges Politzer (1903-1942), qui s'écartent du dogme. Dans ses Aventures de la dialectique (1955), où il consommait sa rupture avec le communisme, Maurice Merleau-Ponty (1908-1961) mit en circulation le concept, promis à un certain avenir, de « marxisme occidental ». Il entendait par là la pensée critique de certains grands théoriciens (Georges Lukacs, Ernst Bloch [1885-1977] - il aurait pu également mentionner Henri Lefebvre [1901-1991]), dont il opposait la fécondité à la stérilité du bolchevisme. Plus tard, certains auteurs, comme le Britannique Perry Anderson, rajoutèrent Antonio Gramsci à ce gotha. Mais le « marxisme occidental » n'était en réalité qu'un mythe. Tous durent en définitive choisir entre la soumission et l'exclusion. Gramsci, Althusser, Korsch…A. Gramsci, chef du Parti communiste italien dans les années 1920 fut, on le sait aujourd'hui, mis en quarantaine par ses propres camarades, alors même qu'il était prisonnier politique du régime fasciste, parce qu'il avait franchi la limite acceptable ; ce n'est que plus tard qu'il fut instrumentalisé par Palmiro Togliatti, dans des textes habilement caviardés. On ne redécouvrira vraiment son oeuvre que dans les années 1960, lorsque le besoin se fera sentir, surtout chez les intellectuels, d'un marxisme plus subtil, ne traitant pas des phénomènes politiques et « idéologiques » comme de simples « superstructures », mais qu'on voudra au contraire leur restituer leur véritable autonomie. A. Gramsci tenta de rattacher le marxisme à ce qu'il y a de plus grand dans la culture italienne (Machiavel, Giambattista Vico, Benedetto Croce) et européenne. En France, Louis Althusser (1918-1990) suivra son exemple. Mais ces tentatives de rétablir l'orthodoxie sur une base plus solide nourriront de nouveaux révisionnismes. K. Korsch, qui refusera de se soumettre au diamat, termina sa vie en remettant en cause la centralité du marxisme, après avoir nourri la réflexion de Bertolt Brecht (1898-1956) et de quelques autres. Pendant ce temps, le « marxisme de la IIe Internationale », attaqué sur sa gauche mais aussi sur sa droite (Henri de Man [1885-1953], Marcel Déat [1894-1955] et leur néo-révisionnisme « éthique »), ne se faisait pas faute de souligner le caractère « antimarxiste », « blanquiste » et terroriste de l'expérience soviétique (Karl Kautsky, Le Bolchevisme dans l'impasse, 1922). 1956, première année terrible du communisme. Après la victoire de l'URSS contre l'Allemagne nazie, le prestige du marxisme soviétique est au plus haut. Pour la première fois, il imprègne la vision du monde de nombreux intellectuels, même parmi ceux qui ne sont ni communistes, ni même « compagnons de route ». En France, en Italie, mais aussi en Grande-Bretagne et aux États-Unis où les partis communistes restent très minoritaires, se développe parmi les intellectuels une véritable culture marxiste, du cinéma à l'urbanisme en passant par les études philosophiques, historiques, et naturellement, les sciences économiques et sociales. Mais cet « âge d'or » ne durera pas. L'année 1956 est décisive parce que les crimes de Staline sont révélés au monde par Nikita Khrouchtchev au XXe congrès du PCUS, et que la révolution anticommuniste hongroise est écrasée par les chars soviétiques qui pénètrent à Budapest en novembre de la même année. Le reflux des intellectuels communistes commence alors dans le monde entier, mais il prend souvent la forme trompeuse d'une nouvelle jeunesse pour le révisionnisme qui a pignon sur rue dans la Pologne de Gomu?ka, mais aussi en France. On recherche un Marx non pollué par le stalinisme, humaniste, démocrate, voire, à l'imitation du trotskisme, un Lénine qui aurait livré un hypothétique « dernier combat » contre l'affreux Géorgien tenu pour responsable de tout le mal. Mais une critique plus radicale apparaît déjà dans des petits groupes (comme Socialisme ou Barbarie en France animé notamment par Cornélius Castoriadis [1922-1997] et Claude Lefort [1924-]), qui mettent chaque jour davantage en cause les germes « totalitaires » du léninisme ou du trotskisme (ils voient en particulier les contradictions béantes de cette dernière idéologie). Et ce au moment même où certaines sectes, telle celle d'A. Bordiga, ancien concurrent d'A. Gramsci à la tête du PCI, commencent à déraper dans ce qui deviendra le négationnisme par refus de prendre en compte des faits inexplicables par la Théorie, comme les génocides nazis. 1968, deuxième année terrible. Cette critique portera ses fruits avec la deuxième « année terrible » du communisme, 1968. À Paris, en Mai 68, on pratique apparemment la surenchère « révolutionnaire », pas seulement au nom de Marx, mais aussi de Michel Bakounine (1814-1876), de Charles Fourier (1772-1832), voire d'Antonin Artaud (1896-1948) ; en Tchécoslovaquie, lors du printemps de Prague, on le rejette, mais l'effet sera le même. Alors qu'en France, le marxisme rentre massivement à l'Université, sous sa forme althussérienne, la voix des dissidents de l'Est couvre de plus en plus le « catéchisme révolutionnaire » des organisations politiques de gauche et d'extrême gauche. Le succès foudroyant de l'ouvrage d'Alexandre Soljénitsyne, L'Archipel du Goulag (publié- en Occident - en 1973-1974), met fin à une époque. Le marxisme universitaire est la dernière butte-témoin d'un continent englouti, mais son éclectisme pose le problème de savoir si on est toujours dans la même longue durée de l'histoire et si Marx inspire toujours le grand projet utopique auquel son nom fut lié pendant l'« âge des extrêmes ». Il apparaît plutôt comme un « grand philosophe » qui inspire de subtils commentaires, mais n'est plus le prophète de cet « islam du xxe siècle » dont s'épouvantaient certains. Daniel LINDENBERG

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