OBRADOVIC Dositej (Dimitri, en religion Dosithée)
OBRADOVIC Dositej (Dimitri, en religion Dosithée). Homme d’Etat pédagogue et écrivain moraliste serbe. Né dans le village de Cakovo, près de Temesvar, dans le Banat roumain, entre 1740 et 1742; mort à Belgrade, en Serbie provisoirement libérée des Turcs, le 23 mars 1811. Son père, un artisan, étant mort peu de temps avant sa naissance, sa mère se remaria et le jeune Obradovic fut envoyé à TemeSvar apprendre le métier de matelassier. Il y apprit également à lire et à écrire, chose très rare à cette époque, surtout dans les Balkans. Le moine orthodoxe qui fut son professeur le persuada d’entrer en religion; Obradovic obtempéra et, sous le nom de Dosithée, se fit moine dans un monastère de Hopovo, dans le Srem (l’antique Sirmium). La vie monastique déçut cet homme actif autant que mystique; il quitta donc son monastère en 1760, après trois années de noviciat — en oubliant de demander l’autorisation à ses supérieurs — et se mit en tête de passer en Russie. Se trompa-t-il de chemin, ou changea-t-il d’avis ? Quoi qu’il en soit, au lieu d’aller vers le nord-est, il se rendit à Zagreb, descendit le long de la côte dalmate et s’embarqua sur un bateau. Chaque étape de ce premier voyage apportait quelque chose de nouveau à Obradovic : dans le Monténégro, il se fit ordonner prêtre par l’évêque local, à Santi-Quaranti il apprit l’albanais; puis, après une escale à Corfou et au Mont-Athos, il arriva jusqu’à Smyrne où il resta quelque temps, fréquentant l’« académie libre » du philosophe grec Dendrinos. C’est pendant ce voyage qu’Obradovié débuta dans les lettres, en composant, pour la fille d’un prêtre nommé Simic, un Alphabet [Bukvica], ouvrage d’instruction morale, dont chacun des chapitres commence par une nouvelle lettre de l’alphabet. De retour du Moyen-Orient, Obradovic remonte vers l’Italie du Nord, Venise et Trieste, où il est signalé en 1771. Il vit de leçons privées qu’il donne aux enfants, tout en étudiant lui-même avec une véritable passion; vers la fin de sa vie, il connaissait très bien, outre le serbe, sa langue maternelle, le roumain, le grec, le latin, l’italien, l’allemand, le français, l’anglais et le russe. De Trieste, ce voyageur infatigable vint à Zara (Zadar) et de là se rendit a Vienne, où — suivant son propre témoignage — il passa les années les plus agréables et les plus utiles de sa vie (1771-1776). Obradovic quitta Vienne avec le métropolite slovaque Vidak, puis il le laissa et partit de nouveau pour Trieste, où il fit la connaissance d’un archimandrite russe, Varlaam, avec lequel il visita Venise, Ferrare, Lucques, etc. Il s’embarqua ensuite pour Constantinople et Galatz, où il passa trois années à instruire les enfants d’un boyard de cette dernière ville. Ayant réussi à économiser trois cents ducats, Obradovié put enfin, en automne 1792, accomplir le rêve de sa vie; il partit pour l’Allemagne et s’inscrivit à l’Université de Halle, ou il suivit assidûment les cours du professeur de philosophie Eberhard (1739-1809). C’est à Halle qu’il « jeta son froc aux orties » et adopta définitivement le costume civil. En été 1783 il passa à l’Université de Leipzig, où il trouva la fameuse imprimerie Breitkopf, l’une des rares possédant des caractères cyrilliques. Il en profita pour faire paraître son premier ouvrage important : La Vie et les aventures de Dosithée (Dimitri) Obradovitch (1783), ouvrage suivi, l’année suivante, par ses Conseils de la raison saine . En 1784 — alors qu’il était précepteur d’enfants confiés à la garde de l’évêque roumain Ciuk —, Obradovic accompagna ceux-ci à Londres, à Paris, à Versailles (où il vit le roi Louis XVI et la reine Marie-Antoinette) et à Cambrai, où il se rendit spécialement pour voir la tombe de Fénelon. En 1785 il retourna à Vienne, où il donnait des leçons de français et d’italien; puis il suivit le général russe Zoritch, qui lui avait promis de lui acheter une imprimerie. Cette promesse tardant à devenir réalité, Obradovic quitta le général et retourna à Leipzig, où il fit paraître un poème sur la prise de Belgrade par les Autrichiens et un volume de Fables. Lorsque, en 1789, éclata la Révolution française, Obradovic retourna à Vienne, d’où, vers 1802, il se rendit à Trieste, où il entra dans la franc-maçonnerie. En 1803, on le vit à Venise, où il resta jusqu’à l’arrivée des troupes françaises et où il fit paraître son Ethique [Etika], traduction très libre des Novelle morali de l’Italien Francesco Soave (1743-1806). Lorsque la Serbie se révolta contre le joug turc, le métropolite Stratimirovitch (qui fut également franc-maçon) l’engagea à rentrer et à prendre du service. Dosithée acquiesça avec joie, partit pour Karlovcy (1807) et se mit à la disposition du prince Karageorges. Etant l’un des rares hommes cultivés parmi les Serbes de son époque (on se souviendra que le prince Milos Obrenovié, ce véritable créateur de la Serbie moderne, resta toute sa vie un illettré), Obradovic fut vite apprécié et aimé dans cette nation jeune où tout était à faire. Dès 1808, il fonda à Belgrade une haute école et, en 1810, un séminaire. Karageorges lui confia plusieurs missions diplomatiques et le nomma ensuite Ministre de l’instruction publique de la jeune Serbie. De retour d’une mission en Roumanie, en traversant le Danube en barque, Obradovié contracta une pleurésie et, après une courte maladie, mourut paisiblement dans sa maison de Belgrade, où il avait aménagé — le rêve de toute une vie enfin accompli — une imprimerie. Obradovic fut très aimé, à cause de sa grande affabilité; son influence fut énorme et il est considéré comme l’un des deux écrivains les plus importants de la littérature nationale serbe. Il fut en fait le premier à publier des œuvres en langue serbe parlée; avant lui on n’écrivait qu’en slavon d’église. Néanmoins, son appartenance à la franc-maçonnerie (chose impensable de nos jours pour un prêtre orthodoxe) lui valut l’inimitié de deux grands compatriotes : Vuk Karadzic et le prince-évêque Petar Njegos. L’opposition ecclésiastique fut si forte, que le patriarche de Constantinople envoya, en 1842, un mandement au métropolite de Belgrade, lui enjoignant de mettre à l’index les « œuvres impies et empoisonnant le lecteur » de Dositej Obradovic et d’en empêcher la réédition. Cette opposition n’empêcha pas pour autant le souvenir d’Obradovic de vivre dans la mémoire populaire. L’édition complète de ses œuvres dut attendre les fêtes du centenaire de sa mort (1911) pour voir le jour à Belgrade.