NABOKOV Vladimir
NABOKOV Vladimir. Écrivain américain d’origine russe. Né le 12 (24) avril 1899 à Saint-Pétersbourg, mort à Montreux (Suisse) le 2 juillet 1977. Il est issu d’une famille aristocratique, cultivée et libérale. Son père, avocat et professeur de droit, l’un des fondateurs du parti démocrate et constitutionnel (Kadet), est député à la Douma et membre du premier gouvernement provisoire en février 1917. Elevé à l’école de Tenishev, parlant dès l’enfance, outre le russe, le français, l’anglais, l’allemand, Nabokov découvre très vite son goût pour la littérature, mais aussi pour la peinture, les échecs et les papillons. Il écrit déjà des poèmes dont un premier recueil paraît dès 1914, puis un second en 1917. En 1919, la famille choisit l’exil et Nabokov ira terminer ses études à l’Université de Cambridge. Il retrouve sa famille à Berlin en 1922. Là, il enseigne la boxe, le tennis et les langues étrangères. Il poursuit sa carrière littéraire et, sous le pseudonyme de Sirine, il publie poèmes, récits et essais dans les journaux de l’émigration russe. Deux recueils paraissent : Le chemin de montagne et La Vigne, en 1923. En 1925, il épouse Véra Slonim. Ils auront un fils, Dimitri. Le premier roman de Nabokov, Mashenka (1926), lui vaut la renommée dans les milieux de l’émigration, où l’on s’accorde à saluer en lui le plus grand espoir de sa génération. Roi, dame, valet [Karol, Dama, Valet], paru en 1928, confirme son talent et accroît sa réputation. Ses livres commencent à être traduits en allemand, anglais, français : Camera Obscura (1932), Le Désespoir [Otchaynie] (1936). Invité à retourner en U.R.S.S., il refuse, séjourne en France, gagne les États-Unis, où il va enseigner la littérature russe, pendant vingt ans, à 1’Université de Stanford (1940), au collège de Wolkesley (1941-1948), à Cornell (1949-1959) et à Harvard. Naturalisé américain en 1945, il reste fidèle aux papillons, obtient un poste de chercheur auprès du Musée de Zoologie de Harvard et découvre deux espèces, dont l’une va porter son nom. Il commence à écrire en anglais et collabore régulièrement aux meilleures revues américaines : New-Yorker, Partisan review, etc. En 1941, il publie pour la première fois des livres écrits directement en anglais : un roman, La Vraie vie de Sébastien Knighf, un essai consacré à Gogol; des notes et traductions de Pouchkine, Lermontov, Tioutchev. Tournant dangereux, en 1947, le récit des efforts d’un intellectuel pour préserver son intégrité dans un état totalitaire, attire l’attention de la critique américaine. Mais ce sont ses souvenirs d’enfance, publiés en 1951, sous le titre de Parle, ô mémoire, qui lui vaudront la renommée dans le milieu littéraire américain. Cette notoriété devient mondiale en 1958 avec la publication de Lolita qui provoque un scandale, du fait de son sujet (l’amour d’un homme mûr pour une fillette impubère), mais où la critique s’accorde à reconnaître un chef-d’œuvre. Nabokov est consacré grand écrivain américain. On ne se lasse pas de louer son style. Il traduit nombre de ses livres antérieurs écrits en russe : L’Invitation au supplice [1935] en 1959, Le Don en 1964. Feu pâle, en 1962, démontre la virtuosité du poète en même temps que la puissance sarcastique du penseur : il s’agit d’un long poème, suivi du commentaire d’un exégète savant et dément. En 1964, La Défense de Loujine illustre non pas seulement le talent du conteur, mais aussi sa science et son goût du jeu d’échecs. On doit à Nabokov des traductions remarquables : de Pouchkine, en anglais; de Shakespeare, Gœthe, Musset, Lewis Carol, etc., en russe. 1964 : son œuvre est couronnée par le Prix international des Editeurs. Cependant, Nabokov a émigré une fois de plus. Dès 1959, il s’est installé en Suisse, à Montreux, où il écrit son chef-d’œuvre, Ada (1969). C’est là que, à la suite d’une mystérieuse maladie, il trouvera la mort, le 2 juillet 1977. Grand seigneur des lettres, aventurier de l’esprit, le talent de Nabokov a brillé d’une gloire égale dans deux langues et dans toutes les formes littéraires : poésie, récit, roman, essai. Sa magie protéenne s’est exercée aussi bien dans le réalisme que dans le fantastique, dans le romantisme que dans la satire. Mais la diversité des mouvements, des langues, des rythmes, des styles dissimule ou révèle un même propos, une vocation unique, « une incantation qui doit permettre à tout homme d’exorciser sa servitude » et où l’horreur et la bonne humeur cheminent toujours bras dessus, bras dessous. L’effet se libère de sa cause, l’homme de l’Histoire, l’Histoire de la raison, l’image du récit, celui-ci de la psychologie, celle-ci de la logique... Dans la formation et l’essor de ce talent, on ne saurait surestimer le rôle de l’émigration. Nabokov n’en est pas seulement le chantre — « Il est des nuits, à peine es-tu couché que le lit vers la Russie s’envole » —, le témoin et le champion. Toute sa vision du monde et sa sensibilité sont formées par cette expérience fondatrice. Expulsé de son pays et de l’Histoire, Nabokov se trouve, de ce fait, expulsé de la réalité ou, au moins, de cette part du réel que les hommes croient soumettre à leur volonté et à leur raison. Ayant évité le « tournant dangereux » de la tentation qu’il décrit dans le roman qui porte ce titre, l’émigré se retrouve pareil à « un fantôme sans os ». Un vertige le saisit alors, qui lui fait deviner ou comprendre la part fantastique de la vie et son absurdité. Les héros de Nobokov, le Humber de Lolita ou le Van de Ada — mais en fait, il s’agit de l’auteur et de son talent — vont répondre à ce défi par une survitalité qui se maintient au-dessus du vide et du désespoir par la seule vertu de la vitesse. Le sort qu’il a subi, Nabokov le revendique et, de l’absurdité dont il fut la victime, il devient le prophète. Car, dans l’exil, il a découvert cette part gratuite du réel qui échappe au pouvoir. Parce que la mort sape et défait le monde où le tyran exerce son empire, Nabokov entre dans son jeu. Il lui emprunte les hasards qui défient la raison (Roi, Dame, Valet), la solitude et le suicide et jusqu’à cette verve comique qui le fait gambader dans l’horreur qu’il relate. Il mine le savoir avec la même verve et montre tout ce qui, dans la démarche intellectuelle, l’apparente à la démence (Pale Fire). Sa prose de poète a un même pouvoir destructeur : le feu des images ne désarticule pas seulement la réalité et son récit, mais le récit ou le roman lui-même qui se défait et se refait au gré de cette poésie démoniaque. Pourtant, la grandeur de Nabokov et ses meilleures réussites sont situées dans un temps et un lieu antérieurs à l’émigration, mais qui ont découvert en elle leur force hallucinante : son enfance, ses paysages — « le dernier été russe » — et le premier amour. Cette épiphanie située au début de la vie condamne ce qui la suit à une irréalité vertigineuse; cette aube qui s’ouvre sur la nuit se nommera Katia, Lolita ou Ada. L’enfance et l’amour sont à jamais liés : d’où la vérité bouleversante de Lolita.
Seulement, l’amour d’enfants ne saurait être fécond, et doit rester gratuit. L’art de Nabokov a su retrouver le lien singulier qui, dans sa vie, avait noué l’Histoire et le développement de la sexualité. Dans Ada, ces thèmes sont développés avec une souveraine liberté. La passion de la langue, unique réalité dont aucun tyran ne peut vous priver, des langues, c’est-à-dire d’une culture qui a exploré et connu non pas seulement les. pensées étrangères, mais les mœurs, les habitudes, les sensibilités, prend une magistrale ampleur. Le goût de la vie, de la force, de la sexualité forme un chant baroque qui célèbre un cosmopolitisme sûr de son droit et fier de ses réussites. Nabokov est à la fois un grand écrivain russe et un grand écrivain américain. Si son œuvre a beaucoup emprunté à l’Histoire dont il fut la victime, elle l’a dominée par le talent et la vitalité. Il a vengé l’émigration, les émigrés. Il les a rétablis dans l’honneur, la culture et la joie de vivre. Mais son œuvre n’appartient qu’à la littérature mondiale.