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MANDELSTAM Ossip

MANDELSTAM Ossip. Poète russe. Né le 15 janvier 1891 à Varsovie, mort dans un camp sibérien à la fin de 1938 ou au début de 1939. La famille, des commerçants juifs, obtient, peu après la naissance d’Ossip, l’autorisation de s’installer à Pétersbourg. Dès l’enfance, Ossip apprend l’allemand et le français. En 1907, l’adolescent fait un premier séjour à Paris et s’éprend des symbolistes. En 1910, il est à Heidelberg, où il étudie le vieux français. L’année suivante, il s’inscrit à l’Université de Pétersbourg et séjourne à plusieurs reprises en Italie. Il publie ses premiers vers dans la revue Apollon, se lie d’amitié avec Goumilev et entre dans la Guilde des poètes fondée par celui-ci. En 1913 paraît un premier recueil : Pierre [Kamen] — v. Poésies . Le succès est immédiat. Mandelstam est reconnu comme l’un des espoirs de la poésie russe et le chef de file de l’acméisme. Il publie ses premiers essais critiques, consacrés à François Villon et à Tchadaev. N’étant pas mobilisé pendant la Grande Guerre, Mandelstam poursuit son activité littéraire et voyage, notamment en Crimée. La révolution éclate : Mandelstam entre au ministère de la Culture (1918) et collabore avec Lounatcharsky. En 1919, il est à Kiev, où il collabore à la revue Hermès et fait la connaissance de Nadejda Kazine, qui deviendra sa femme. Il retourne en Crimée où il est arrêté par les Blancs. Relâché, il gagne la Géorgie et rentre à Pétrograd (1920). En 1922 paraît le second recueil de Mandelstam, intitulé par les éditeurs (Petropolis, Pétersbourg, Berlin) Tristia , qui sera réédité l’année suivante avec quelques poèmes supplémentaires sous le titre de Le Deuxième Livre. Il épouse Nadejda Kazine dont les Souvenirs, publiés en France sous le titre Contre tout espoir, devaient servir la mémoire du poète, révéler maints détails de sa vie et de son œuvre. En 1925 paraît, sous le titre Le Bruit du temps un texte autobiographique. En 1928 paraît Le Sceau égyptien, un récit fantastique, suivi de deux textes autobiographiques. Cette même année, Mandelstam publie son credo sous le titre De la poésie, recueil où sont rassemblés ses textes critiques. Il paraît se détourner de la poésie. Nadejda Mandelstam explique la stérilité de cette période par la préparation du poète au martyre qui l’attendait. Libéral socialisant, Mandelstam ne nourrissait aucune hostilité à l’égard du régime des Soviets et était lié d’amitié avec Boukharine. De plus, il ne voulait pas rejeter son époque, jugeant qu’un tel refus devait le conduire à la stérilité. La terreur stalinienne s’instaure. Mandelstam accepte enfin de participer à son temps de la seule manière qui lui paraît possible pour le poète : en martyr. En 1930, il voyage en Arménie. En 1933, le journal Zvezda publie ses impressions de voyage : ce sera la dernière publication du vivant de l’auteur. Cette même année, Mandelstam écrit un poème qui dénonce Staline : « Ses gros doigts comme des larves sont gras... ». Le 13 mai 1934, Mandelstam est arrêté. L’intervention de Boukharine et de Pasternak sauve le poète de la déportation. Il est exilé, placé en résidence surveillée à Voronej, privé de tout moyen d’existence. Il y compose les deux Cahiers de Voronej. En 1937, l’exil étant terminé, le couple Mandelstam cherche à s’installer à Moscou, mais le permis de séjour leur est refusé. La misère, la maladie, une vie clandestine dans des bourgades autour de la capitale : les Mandelstam vivent de secours organisés par leurs amis et par les admirateurs du poète. Le 1er mai 1937, Mandelstam est arrêté, déporté. Son frère devait recevoir une dernière lettre, datée du 20 octobre 1938, d’un camp proche de Vladivostok. Les témoignages sont divergents : la mort du poète semble avoir eu lieu a la fin de cette année-là ou au début de 1939, peut-être à Kolyma. Mandelstam n’a jamais eu la possibilité de rédiger un exposé systématique de sa conception de la poésie qui se fondait autant sur une analyse de la nature du langage que sur des idées bien structurées de l’origine de la vie, de l’histoire et des civilisations occidentales. La nouvelle poétique s’annonce par une critique des symbolistes français et russes, propriétaires « non d’une forêt de symboles, mais d’une fabrique d’épouvantails ». Causalistes et symbolistes ont partie liée, parce qu’ils refusent ensemble la présence immédiate, la spontanéité. « La rose vivante », tuée par l’un au profit d’un symbole mystique, le sera, par l’autre, au nom de l’évolution biologique. Contre Darwin, Mandelstam fait appel à Lamarck et au transformisme : « La plante est un événement... Une flèche tirée... ». « Vive la rose vivante... », à son côté, vivant lui aussi, concret, irréductible, le mot et sa réalité. Pour désigner cette réalité du langage (« chair sonore et parlante ») et son autonomie par rapport a ce qu’il désigne, Mandelstam se dit « nominaliste ». Le langage « est un organe de l’homme, analogue au cœur et au foie ». La poétique doit devenir « organique » et se fonder sur les lois de fonctionnement de l’organe langage. Le sens est un élément formel du mot, aussi beau que tout autre. La critique se retourne ici contre les futuristes qui négligent le sens et ignorent la solidarité de tous les éléments constitutifs du « mot en tant que tel » ; chez eux, il « se traîne encore à quatre pattes ». Le langage est indépendant de l’Histoire. Son système apparaît « événement », « flèche tirée », complet, et doit être respecté. La langue russe a une vie propre qui n’est pas celle du groupe qui remploie, son histoire n’est pas liée à l’Histoire. Son état, sa santé dépendent de ses consonnes qui « constituent la semence et la promesse de la descendance de la langue ». Ce respect de la langue et de son autonomie se nomme classicisme. L’acméisme en est la redécouverte : « Le poète s’enivre aisément du vin classique. » Mais l’acméisme est aussi « la nostalgie d’une culture universelle ». Si la langue a pour mission de devenir l’intimité d’un peuple, il y a une universalité des intimités. Les langues ne sont que les pentes diverses d’un langage universel, d’une culture universelle. La parousie du langage se nomme poésie. Quel que soit le poète par lequel elle advient ou la langue dans laquelle elle advient, la poésie est une. Il y a bien un classicisme chez Mandelstam, mais il est vision, pressentiment et souffle prophétique. Si ce poète s’est attaché à chanter des monuments, des cathédrales (Notre-Dame ou Sainte-Sophie), c’est que ses oeuvres jouissent de cette indépendance, appartiennent à cet ordre qui ne se réfère qu’à ses propres lois que Mandelstam souhaitait pour la poésie. Sa poésie est plus urbaine que campagnarde. S’il chante le printemps, c’est celui de l’Hellade et les arbres qu’il décrit s’élèvent dans une forêt intérieure. La ville, en revanche, dans la mesure où elle représente un ordre humain qu’il faut défendre contre l’individu, comme il fallait défendre le langage contre futuristes et expressionnistes, constitue un thème central de Mandelstam ; Rome, Venise, Jérusalem — mais surtout Pétersbourg... « Nous y avons enterré le soleil », ville magique et espoir d’une Russie européenne. Le cycle du siècle — « Ma bête, mon siècle, qui osera regarder dans tes prunelles ? » —, celui de Voronej sont, avec le Requiem d’Akhmatova, l’un des très rares exemples d’une grande poésie politique. L’angoisse et la terreur, « sœurs jumelles de l’âme », viennent hanter cette poésie. Misère, terreur, solitude, la mort même sont alors vécues et transposées, de telle sorte que, dépassant l’expérience intime, elles accèdent à une sorte d’universalité. Pour qualifier cet art, on a dit de lui qu’il réconciliait le marbre et la terreur; on a évoqué la formule de Schlegel : « Die Poesie der Poesie » on a parlé d’un « marmonnement de perles ».

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