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Les conditions de la démocratisation en Afrique

Les conditions de la démocratisation en Afrique Le "vent d'Est qui secoue les cocotiers en Afrique" a-t-il balayé les dictatures sur le continent noir à l'instar de ce qui s'était passé en 1989-1990 en Europe orientale? Deux constats se sont imposés dans les dix-huit mois qui ont suivi ces propos fleuris du ministre français de la Coopération de l'époque, Jacques Pelletier. D'une part, la plupart des régimes contestés en Afrique, à la différence de ceux d'Europe de l'Est, ont su se maintenir grâce à une politique de "changement pour la continuité". D'autre part, là où des dictatures sont réellement tombées, comme le 26 mars 1991 au Mali, le bouleversement a été plus proche de l'insurrection roumaine que de la "révolution de velours" tchécoslovaque ou des changements intervenus en Hongrie ou RDA à la même époque, ce fut plus une tempête violente qu'un "vent du changement", irrésistible à force d'être constant. Avec le recul, la première interrogation porte sur "l'effet d'entraînement" qu'auraient exercé les événements en Europe de l'Est sur la montée contestataire en Afrique. Désormais reliés aux grands flux internationaux d'images et de son, les Africains n'ont certes pas manqué de faire le rapprochement entre les régimes à parti unique de l'Est - autoritaires au point d'interdire la libre circulation des citoyens - et leurs propres États oppressifs, champions de "visas de sortie" et d'autres "tracasseries administratives" durement ressenties par l'ensemble de la population. Aussi, les marches pacifiques de Prague à Leipzig ainsi que les "tables rondes" dans les capitales de l'Est ont-elles sans doute inspiré l'expression d'une contestation latente en Afrique. Mais sur un continent réduit à pratiquer la "politique du ventre" (pour reprendre la formule de l'africaniste français Jean-François Bayart), cette contestation est - par nécessité - plus alimentaire: dans l'esprit de beaucoup, le rapatriement des "milliards planqués en Suisse" par les "voleurs au pouvoir" passe avant l'instauration d'une démocratie parlementaire et d'un État de droit. Les responsabilités des puissances tutélaires L'analogie entre l'Est et l'Afrique trouve sa prégnance ailleurs: sur le plan géopolitique. Les puissances tutélaires du continent noir, et plus particulièrement la France, se sont retrouvées dans une situation comparable à celle qui avait conduit Mikhaïl Gorbatchev à l'"exportation" de sa perestroïka. A l'instar de l'Union soviétique en Europe de l'Est, Paris a "accompagné", dans ses satrapies africaines, un mouvement général de démocratisation que l'ancienne métropole coloniale n'avait plus, de toute façon, ni les moyens financiers et militaires ni la volonté politique d'empêcher. Perestroïka-Paristroïka: la France a prudemment résilié le "pacte colonial" en essayant d'éviter des dérapages dans la violence tels qu'ils se produisaient sous forme de "suicide national", au Libéria et en Somalie. Rétrospectivement, le sommet franco-africain, réuni en juin 1990 à La Baule, apparaît comme le grand tournant dans la politique africaine de la France, immuable dans ses principes sous la Ve République (régime en vigueur depuis 1958), à l'exception d'une éphémère remise en question, en 1981, par le ministre socialiste de la Coopération, Jean-Pierre Cot, au lendemain de l'arrivée au pouvoir de la gauche. A La Baule, pour la première fois en public, le président François Mitterrand a invité ses pairs africains à "s'engager sur la voie démocratique" allant jusqu'à lier "l'effort de coopération de la France au respect des libertés fondamentales". Cependant, le chef de l'État français a aussi concédé que "chacun doit aller à la démocratie à sa manière et à son rythme". Ce que beaucoup de présidents africains ont pris pour un blanc-seing d'immobilisme... A la vérité, le "tournant" de La Baule a été négocié en pleine ambiguïté. Lorsque, à la veille du sommet, le président gabonais Omar Bongo fit savoir qu'il comptait y participer, la réponse des autorités françaises fut pour le moins réticente: Paris jugeait "non-indispensable" sa venue en France. Pour deux raisons: d'abord, parce que le chef de l'État gabonais venait d'être si violemment contesté à Port Gentil que des troupes du 2e REP (Régiment étranger de parachutistes) y avaient été déployées pour "assurer la sécurité des Français", évacués d'urgence. Ensuite parce que le chef de l'État gabonais, dans la meilleure tradition tutélaire, réclamait des "garanties françaises" de maintien de l'ordre pendant son absence à La Baule... Paris s'y refusa. Mais Omar Bongo prit le risque de partir tout de même pour La Baule où il fut montré en exemple d'un président ayant eu le courage de la "Paristroïka"! Le "tournant" du sommet de La Baule Il est vrai que le chef de l'État du Gabon avait tôt accepté, dès février 1990, une "conférence nationale", puis un échéancier électoral. Il avait également nommé un Premier ministre, en la personne de Casimir Oye-Mba, qui correspondait au profil requis par un scénario visant à mettre le président "au-dessus de la mêlée": un jeune technocrate, fonctionnaire d'une organisation internationale et sans assise politique dans le pays. Testé au Bénin, où il fut "suggéré" par la France, ce mode d'ouverture démocratique - une simple "décompression autoritaire" selon Jean-François Bayart - s'est généralisé en Afrique francophone. Dans la plupart des pays, à l'exception notable du "laboratoire béninois", il a préservé l'essentiel du pouvoir entre les mains de l'ancien président tout en déléguant la gestion au jour le jour à un Premier ministre "fusible", interlocuteur des bailleurs de fonds étrangers et des mouvements revendicatifs à l'intérieur. Sur les deux plans, intérieur et extérieur, la démocratisation en Afrique est restée soumise à des conditions particulières et particulièrement contraignantes. Ainsi, dans une émulation de mauvais aloi, le groupe de la Banque mondiale a-t-il versé, dans les années 1988 à 1990, 486 millions de dollars au Ghana alors que le flux de ses transferts avec la Côte d'Ivoire voisine était, pour la même période, négatif à hauteur de 325 millions de dollars. A chacun son modèle... Pour protéger sa zone franc et pour la préserver d'un schéma d'ajustement structurel par la monnaie, la France n'a cessé de boucher les trous budgétaires en Côte d'Ivoire, le pays phare de son "pré carré". A hauteur de 2 milliards FF en 1989 et de 4 milliards en 1990. Pour ce seul pays, les besoins se chiffraient, en 1991, à près de 8 milliards FF! Une course à la rente démocratique En l'espace d'un an, une quinzaine de pays - du Bénin au Cap-Vert en passant par le Gabon et la Côte d'Ivoire - se sont engagés dans "l'expérience pluraliste". Tous, sans exception, se sont attendus à ce que l'Occident, en général, et la France, en particulier, les aident à "sortir de la longue nuit de la dictature", pour les pays en rupture, ou, pour les présidents recyclés en "démocrates", à "assumer le coût des réformes imposées". Un coût plutôt élevé tant que persiste l'idée de "l'extranéité" de la démocratie en Afrique: le préjugé que le pluralisme politique, voire le simple respect des libertés fondamentales n'est qu'une "greffe", incapable d'éclore en terre africaine à moins d'être copieusement arrosée de fonds étrangers... Précurseur en la matière, le Sénégal a bénéficié depuis le début des années quatre-vingt des avantages de cette pétition de principe. Pour avoir introduit, dès 1981, le "multipartisme intégral", il a été gratifié de plus d'aide extérieure qu'aucun autre pays au sud du Sahara: deux FF par jour et par tête d'habitant, enfants et adultes confondus. Aussi, pour garder une coudée d'avance dans la nouvelle course à la "rente démocratique", Dakar a-t-il innové en faisant entrer l'opposition au sein d'un "gouvernement de la majorité présidentielle élargie". Cette "avancée démocratique" assurera-t-elle au pays les 7 milliards de dollars d'aide que la Banque mondiale a estimé "indispensables" d'ici à 1997? Mille dollars par an et par tête d'habitant... A ce prix, l'Occident ne peut espérer que le Nigéria et ses 115 millions d'habitants abandonnent leurs ambitions démocratiques. Sur le plan intérieur, "l'ajustement culturel", titre-programme d'un ouvrage du Camerounais Daniel Etounga Manguelle, est un défi plus redoutable encore. L'ouverture à la compétition du champ politique, dans un premier temps, a surtout abouti à faire renaître les démons du "tribalisme" - un terme inadéquat qui ne sert qu'à tracer des lignes de partage arbitraires au milieu des rancoeurs et frustrations. Au Cameroun, on parle ainsi de la "tribu" des Anglophones... Mais il reste que le repli sur des "identités primordiales", ethniques ou linguistiques, menace la cohésion de jeunes États qui, depuis l'indépendance, ont voulu les éradiquer par une politique autoritaire, volontariste et, la plupart du temps, ouvertement "tribaliste". Au bénéfice de "l'ethnie du président"... A plus long terme, outre la manière dont l'étranger saura peser et la nature des marges de manoeuvre économiques, deux conditions détermineront "l'expérience démocratique" en Afrique, d'autant plus périlleuse qu'elle a été trop longtemps retardée: la participation des femmes, cette "moitié dangereuse de l'humanité" (selon la formule de l'anthropologue français Georges Balandier) qui n'est mise à contribution que pour les besognes les plus accablantes; et l'intégration des jeunes - 60 à 70% de la population - que le sacro-saint "principe de la séniorité" réduit à l'attentisme initiatique sinon à la délinquance.

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