La mondialisation de l’économie n’est pas synonyme d’abolition des territoires
La mondialisation de l’économie n’est pas synonyme d’abolition des territoires Le monde est passé au cours du dernier quart du xxe siècle d’un système économique international à un système économique « global ». Il s’agit d’une mutation géopolitique majeure des conditions de production, de compétition et d’interdépendance. Le vieux régime international était caractérisé par la souveraineté des États, qui définissaient, entre autres, leurs politiques monétaires et douanières. Celui qui lui succède est un ordre global diffus où les relations entre les États s’estompent dans une certaine mesure, au profit de connexions entre des économies régionales éloignées, reliées entre elles par des échanges complexes faits de compétition et de collaboration. Certes, le temps des nations n’est pas fini, les États jouent toujours un rôle crucial dans beaucoup de domaines, mais, pris entre échelon local et global, leur place dans l’économie se redéfinit. On assiste d’une part à un mouvement « vers le haut », celui de l’internationalisation de l’activitééconomique dans un monde de plus en plus dépourvu de frontières, au point que certains n’hésitent pas à avancer l’hypothèse d’une prochaine disparition de l’État souverain classique fondé sur la notion de territoire. D’autre part, glissement « vers le bas », on souligne l’intensification de la croissance économique d’un certain nombre de régions, reconnues comme les moteurs de la prospérité mondiale, et qui donne lieu à une recomposition de la hiérarchie des espaces productifs. Ces régions sont principalement métropolitaines. Le produit de l’agglomération de Tokyo est le double de celui du Brésil. Celui de Chicago équivaut à celui du Mexique, dont la moité est concentrée à Mexico. Globalisation ne signifie donc pas homogénéisation de l’espace mondial, mais, au contraire, différenciation et spécialisation. Des grands pôles se sont constitués, formant une économie en « oasis », ou en « archipels », c’est-à-dire un réseau des régions les plus dynamiques, qui laissent derrière elles le reste du monde. Les territoires ont le vent en poupe Les régions, ou encore mieux les territoires, sont ainsi devenues les sources d’avantages concurrentiels. Au cours des années 1970 et 1980, les États ont connu une aggravation de leurs déficits publics qui les a incités à mener des politiques de décentralisation. La gestion de nombreux biens collectifs locaux, tels que l’éducation, la formation, les infrastructures de transports, les aides sociales, a alors été fréquemment régionalisée. Ce fut l’occasion de découvrir que la densité des relations entre les acteurs locaux (entreprises, universités, collectivités territoriales, syndicats, etc.) peut jouer un rôle déterminant dans la compétitivité des activités économiques [voir « Les pouvoirs locaux s’affirment, y compris sur la scène internationale »]. Les districts industriels - un concept introduit au début du xxe siècle par l’économiste britannique Alfred Marshall - sont désormais de retour aussi bien sur le terrain que dans les analyses. Ces lieux ont une caractéristique interne, une « personnalité régionale », comme disait jadis Paul Vidal de La Blache (1845-1918), l’un des pères de la géographie française. Leur spécificité découle d’une capacité, souvent héritée d’une culture ancienne, à négocier des modes de coopération entre capital et travail, entre grandes entreprises et sous-traitants, entre administration et société civile, entre banque et industrie, etc. Comme le note l’économiste français Alain Lipietz, en Émilie-Romagne ou dans le Bade-Wurtemberg, deux pôles de croissance économique, la stratégie du Parti communiste italien (PCI) comme de la démocratie chrétienne allemande (CDU) a consisté à rechercher le meilleur compromis social là où il était possible de le négocier, c’est-à-dire au niveau local : les hauts salaires, l’amélioration du cadre de vie, la qualification de la main-d’œuvre sont la contrepartie de la compétitivité des entreprises de ces régions. Une nouvelle géopolitique de la production Les politiques d’aménagement du territoire, à la charge du pouvoir central jusque dans les années 1980, ont également été déléguées aux collectivités territoriales. Le « développement local » se substitue désormais au développement « par le haut ». Cette approche est devenue incontournable aussi bien en économie qu’en politique. La prise en compte des facteurs locaux dans les dynamiques économiques apparaît aujourd’hui comme une évidence et une impérieuse nécessité. Il s’agit, somme toute, d’une préoccupation relativement récente, qui ouvre la voie à la diversification des politiques économiques, sociales et culturelles. On a beaucoup écrit aussi sur la nouvelle géopolitique de la production qui a commencé à se cristalliser autour des deux niveaux spatiaux d’activitééconomique que sont le local et le global. Dans la compétition mondiale, les régions et les localités sont désormais en situation de concurrence, mais cette dernière peut être analysée à deux niveaux. Le premier est celui de la maîtrise des coûts et de l’affectation optimale des facteurs de production. Les coûts de la main-d’œuvre, les prix de l’énergie, les taux d’intérêt et la fiscalité sont des variables qui, pour un grand nombre de productions, rendent les régions indifférenciées aux yeux des investisseurs. Qu’un jouet soit originaire d’une maquiladora travaillant pour l’industrie américaine à la frontière mexicaine ou d’une zone économique spéciale (ZES) chinoise n’importe guère et seuls les coûts entrent en ligne de compte. En revanche, les spécificités territoriales jouent à plein dans d’autres domaines économiques. Dans ce cas, les régions ne sont guère substituables entre elles. Une différenciation durable des territoires, c’est-à-dire non susceptible d’être remise en cause par la mobilité des facteurs, ne peut ainsi découler que de leur spécificité reconnue. Même si l’on produit d’excellents vins mousseux en Californie, le champagne n’est pas un produit délocalisable. Sa valeur, comme celle d’autres productions, est ancrée dans un territoire, elle est le résultat de ce que les géographes appellent un « milieu ». La « glocalisation », néologisme pour le xxie siècle Au-delà des produits d’« appellation contrôlée », le même phénomène est observable dans le secteur des hautes technologies ou dans des industries très spécialisées. Quand Rank Xerox cherchait une implantation européenne pour son centre de recherches, un des principaux critères de choix était la proximité d’établissements scientifiques. C’est finalement la ville française de Grenoble qui a été retenue (contre Munich, Barcelone et Toulouse), à cause d’une tradition de recherche dans le secteur de l’électricité et de la vocation industrielle de cette ville. Les exemples sont légion où les critères décisifs pour la localisation d’une activité ne sont pas quantifiables et où la différence est un avantage comparatif. Notre monde « global » est ainsi une mosaïque composée de multitudes de régions, de localités et de « pays », qui ne sont pas, loin s’en faut, nécessairement équivalents. La « glocalisation », néologisme forgé pour désigner l’articulation accrue des territoires locaux à l’économie mondiale, souligne la persistance d’une inscription spatiale des phénomènes économiques, sociaux et culturels. Contrairement aux prédictions les plus sombres, les « territoires » avec leurs spécificités ne sont pas effacés sous les flux économiques de la mondialisation.
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