La "démocratie à l'occidentale" est-elle généralisable?
La "démocratie à l'occidentale" est-elle généralisable?
Pourquoi se demander aujourd'hui si le modèle politique de "démocratie à l'occidentale" est généralisable? Dans les années soixante, une telle question eût semblé incongrue. Cette interrogation intervient alors que l'un des multiples modèles de notre temps, le socialisme d'État, est remis en cause. Les vicissitudes des expériences qu'a connues le tiers monde depuis 1949 (Chine, Vietnam, Égypte, Guinée, Cuba, Algérie, Cambodge, etc.) ont suscité doute et désespérance. Il en est résulté une revalorisation de la "démocratie à l'occidentale" qui connaissait jusqu'alors un certain discrédit. Mais peut-on en jauger les vertus seulement en fonction des impasses du socialisme d'État et en oublier les échecs passés?
Dans les pays dominés, depuis l'ouverture forcée à l'Occident, les élites se sont posé le problème du progrès et de la modernisation avec le souci d'échapper au joug étranger. Nombre de penseurs et d'hommes politiques, en rupture avec le passé idéologique et culturel de leurs sociétés, considèrent la rationalité capitaliste comme la rationalité universelle. Ils expliquent le retard de leurs pays à partir de l'expérience occidentale et cherchent dans l'évolution interne de leur monde la répétition de l'histoire de l'Europe. A la fin du XVIIIe siècle, Rammohon Roy en Inde ou, au début du XIXe, Namik Kemal dans l'Empire ottoman, Nadim en Égypte, Gokhale en Inde ou Yan Fu en Chine voient dans le transfert du modèle occidental une panacée.
Pourtant, dans le débat intellectuel de l'époque, les partisans de l'occidentalisation intégrale attirent peu de suffrages. A quelques exceptions près, les réformateurs assimilent la démocratie à une technique. Leurs critiques portent sur les moeurs, les institutions, mais elles occultent les bases socio-économiques du retard. Ils ne tiennent généralement pas compte de leur propre histoire et font abstraction des structures et des conditions sociales qui ont rendu possible la démocratie en Europe.
Modèles politiques et structures sociales
Certes, les pays du tiers monde peuvent importer les idées, mais ils ne peuvent importer les structures profondes que leur évolution ne leur a pas données. Leur histoire récente est caractérisée par un décalage entre les forces politiques, le mouvement des idées et les structures sociales. C'est dire que la réalité sociologique sur laquelle l'on tente de greffer le parlementarisme et le pluralisme des partis ne permet pas la répétition de l'évolution des sociétés industrielles qui s'est réalisée, elle, dans une période ouverte, où nulle influence de l'extérieur ne les contraignait, aucun modèle ne les sollicitait. Cette évidence se lit déjà dans l'expérience de la Chine de Yuan Shi Kai (1912-1916) et de l'Égypte de Farouk (1936-1952). Dans ces deux pays, la "démocratie à l'occidentale" a pris des formes particulières. Les gouvernements y déterminaient la composition du Parlement et non l'inverse. Les partis étaient des coteries, des factions. Ils fonctionnaient sur la base de rapports de patronage, s'accaparant le pouvoir à l'intérieur d'un système de fait autoritaire, tout en revendiquant abusivement une représentativité populaire. L'enracinement du modèle occidental a achoppé sur la réalité sociale.
Les pays d'Afrique et d'Asie qui ont accédé à l'indépendance après 1945 en ont fait la même expérience. Familiarisées avec les institutions européennes, leurs élites utilisèrent d'abord les cadres politiques hérités du colonisateur. Mais l'illusion fut de courte durée. Que ce soit sous le signe du réformisme ou du radicalisme, tous les pays entrèrent rapidement dans l'ère des putschs et des complots. Le cas de l'Inde a été particulier, cependant, son expérience n'est pas encore probante: en 1957, un gouvernement communiste élu dans la province du Kerala a été dissous par le pouvoir central à cause de ses choix sociaux.
Dans cette évolution, la responsabilité des puissances impériales, la France, la Grande-Bretagne et les États-Unis, ne saurait être sous-estimée. Les pays du tiers monde entrent en scène dans un monde déjà organisé économiquement qui leur assigne une place subordonnée. L'affrontement des forces politiques et le sous-développement créent un terrain favorable à l'intervention des puissances au profit des forces rétrogrades. En Chine, elles ont appuyé Yuan Shi Kai contre Sun Yat Sen, au Vietnam Bao Dai contre Ho Chi Minh, en Iran le shah contre Mossadegh, en Algérie les confréries religieuses et les notables contre les nationalistes, en Afrique les chefferies contre les élites nouvelles. Leur rôle dans le sauvetage du paternalisme autoritaire, bien ancré dans la tradition, n'a pas été des moindres. La démocratie du trucage électoral, du cens et des règles qui écartent toute opposition efficace a discrédité l'occidentalisme.
Le libéralisme dans le tiers monde, cantonné au seul domaine de l'économie, a été synonyme de blocage. La faiblesse de la structuration des classes sociales a, elle aussi, ouvert la voie à l'étatisme (Algérie, Guinée). Aux notables, bourgeois et propriétaires fonciers se substituent souvent des couches sociales intermédiaires, appuyées sur des appareils bureaucratiques (parti unique, armée). L'État devient le moteur de la société. Tout lui est subordonné, il n'admet aucune force autonome, soumet les syndicats, refuse toute gestion consensuelle des contradictions, nie les droits de la personne et institutionnalise généralement la violence. Mais il n'atteint pas pour autant les objectifs qu'il s'est assignés, ni l'indépendance économique, ni l'industrialisation, ni l'amélioration des conditions de vie.
Le retour de la pensée libérale
On assiste dès lors à un retour du pendule. La "démocratie à l'occidentale" bien qu'ayant souvent déjà échoué dans ces pays se présente comme une alternative à l'ordre autoritaire. La pensée néo-libérale propose au tiers monde sa propre réflexion sur l'autoritarisme et met à profit la crise de projet consécutive aux impasses de l'étatisme et du "socialisme réel" pour conquérir le terrain perdu. Sous la présidence de Jimmy Carter, les initiatives libérales des puissances occidentales se multiplient. Les États-Unis, qui soutenaient jusqu'alors des dictatures impopulaires, découvrent à nouveau, d'une manière sélective, les vertus des droits de l'homme. Les raisons tactiques ne sont pas étrangères à ce revirement. Quoi qu'il en soit, le parlementarisme renaît en Argentine, au Pérou, en Bolivie, au Brésil. Ailleurs le nationalisme se fait moins sourcilleux. En Égypte, en Algérie et en Guinée, les tendances étatistes refluent. La Tunisie et le Sénégal affirment leur volonté de renouer avec le pluripartisme.
La démocratie redevient un axe de débat intellectuel, y compris au sein de la gauche socialiste qui en avait une vision sommaire ou instrumentale. Est-ce à dire que le modèle occidental agit dans le tiers monde comme un pur catalyseur? L'affirmer serait simpliste. Partout le modèle est remanié, adapté au point de ne plus ressembler à l'original. En Égypte et au Maroc par exemple, derrière la façade du pluripartisme, ce sont ceux qui contrôlent l'appareil d'État qui continuent à déterminer seuls les règles du jeu. La cooptation prime sur la représentation. Et la société civile n'est sollicitée que sur le mode plébiscitaire. La "démocratie à l'occidentale" et la parlementarisation sont restrictives. Les classes populaires et les groupes sociaux marginalisés en sont indirectement exclus. Théoriquement, la "démocratie à l'occidentale" apparaît comme un système politique possible pour toute société. Elle n'en relève pas pour autant d'une nécessité historique. Mais en pratique son transfert se heurte depuis plus d'un demi-siècle à des contraintes sociales difficiles à contourner et qui ne tiennent pas seulement au poids et au jeu des grandes puissances. Les pays du tiers monde ont autant besoin de la démocratie que du développement. Ils se doivent de concevoir des systèmes politiques à partir de ces deux exigences. C'est à ce prix qu'ils échapperont au règne de l'apparence et retrouveront la confiance dans l'avenir.
Liens utiles
- La Pologne est elle encore une démocratie ?
- Les origines de la démocratie romaine.
- La démocratie est le pire système de gouvernement, à l'exception de tous les autres. Winston Churchill
- exposé sur les raisons d'état et transparence: Faut-il bannir toutes formes de secret en démocratie ?
- Une démocratie directe avec un peuple souverain