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EUGÉNISME

EUGÉNISME « Je suis convaincu qu’au siècle prochain on s’égorgera pour un ou deux degrés en plus ou en moins dans l’indice céphalique », annonce en 1887 Georges Vacher de Lapouge (1854-1936), professeur à la faculté de droit de Montpellier où il enseigne l’anthropologie politique. À la même époque, en Grande-Bretagne, la théorie de l’évolution inspire les tenants d’un « darwinisme social ». L’éleveur Francis Galton (1822-1911), cousin de Charles Darwin (1809-1882), forge en 1883 le terme eugenics, issu du grec eu (bon, bien) et genos (naissance, race), défini comme la « science de l’amélioration de la lignée ». Darwin, mort un an plus tôt, admirateur de la diversité biologique et favorable à la protection sociale, ne saurait en être tenu pour responsable. Mais le terme de « sélection naturelle par la survie des plus aptes » sera source d’équivoque, allant jusqu’à désigner la « survie à l’extermination » (Georges Canguilhem [1904-1995], Idéologie et rationalité dans les sciences de la vie, 1988). Inspirée du modèle de la sélection artificielle de l’élevage, cette notion mènera à l’idée proprement eugéniste de « donner aux races les mieux douées un plus grand nombre de chances de prévaloir sur les races les moins bonnes », selon F. Galton. Politisation des nouvelles sciences de l’homme et du vivant. Deux prix Nobel français, Charles Richet (1850-1935) dès 1912, puis Alexis Carrel (1873-1944) dans les années 1930, élaborent des théories qui trouveront une audience institutionnelle, liée à l’idéologie raciale issue des nationalismes européens et des politiques coloniales. C. Richet imagine, avant la Première Guerre mondiale, un « despote tout-puissant, presque un Dieu, ne s’embarrassant pas de vains scrupules…[qui] pourrait, en choisissant avec une irréprochable habilité les meilleurs types humains, créer au bout de cinq cents ans une race humaine admirable ». A. Carrel, dans son best-seller L’Homme, cet inconnu (1935), formulera dans la foulée le projet exterminateur destiné aux criminels et déficients mentaux, en imaginant un « établissement euthanasique, pourvu de gaz appropriés, permettant d’en disposer de manière humaine et économique ». Dans la droite ligne de ces réflexions, Hitler propose, dès août 1929, d’éliminer les enfants les plus faibles, dans une circulaire adressée aux sages-femmes. En septembre, il incite les médecins à « désigner nominativement, à l’effet de leur accorder une mort de grâce, des malades incurables ». Les nazis pratiqueront aussi l’eugénisme « positif », avec les Lebensborn (pépinières d’enfants « aryens ») créés dans les zones d’occupation nordiques et en Pologne, pour « améliorer la race » européenne. Le nazisme n’est pas seul en cause. Dès 1907, l’État américain de l’Indiana promulgue une loi pour la stérilisation des criminels, des « imbéciles » et des « arriérés », suivi par 32 autres États américains et plusieurs États scandinaves et européens jusqu’en 1940. La Norvège social-démocrate proclame que la « prévention raciale est une fonction de l’État ». En 1945, inauguration d’une justice pénale internationale, le Tribunal international de Nuremberg définit la notion de « crime contre l’humanité ». Le crime de « génocide », visant à « détruire des groupes religieux, raciaux ou nationaux », est institué ; sa définition par la Convention de 1948 s’étendra aux « mesures visant à entraver les naissances au sein du groupe ». Après guerre, une page semble tournée. La nouvelle science génétique remplace l’idéologie eugéniste, le « conseil » supplante la mesure autoritaire, le diagnostic prénatal volontaire le certificat prénuptial obligatoire et la médecine prédictive, qui se connectera dans les années 1980 à la médecine reproductive (avec la sélection des donneurs de gamètes et le tri des embryons), visera seulement la prévention de pathologies graves. Au début des années 1990, la législation française proscrira officiellement l’eugénisme, tandis que certains analystes annonceront l’ère d’un « eugénisme démocratique » (selon l’expression du sociologue Pierre-André Taguieff), acceptable donc. Des affaires d’État. À cet aspect des choses s’oppose cependant une histoire récente plus complexe, mettant en jeu une grande variété de pratiques. Ainsi, dans la Suède social-démocrate, la loi de stérilisation votée avant guerre reste en vigueur jusqu’en 1976. Son application concerne dans cette période au moins 60 000 personnes, des Tsiganes, des jeunes déviants, des femmes pauvres et de « mauvaises mœurs »… Cet eugénisme de l’État-providence, porté par une intervention diffuse des acteurs éducatifs et médicosociaux, vise une normalisation sociale plus qu’une purification raciale. En Chine, une logique gestionnaire est mise en avant pour justifier la volonté étatique de réduire le nombre de handicapés de naissance, dans le cadre du contrôle quantitatif de la population. Certains États, tel Singapour, vont plus loin, mettant en œuvre une double politique de stérilisation des pauvres et d’encouragement à la procréation des riches. La stérilisation dans des pays du Sud concerne particulièrement les populations indigènes, dont les femmes et les enfants sont par ailleurs souvent touchés par des guerres de « basse intensité ». Un eugénisme de guerre ouverte, enfin, est réapparu plus récemment pendant les guerres yougoslaves, notamment avec les viols de femmes bosniaques ayant pour but de leur faire porter des enfants « serbes ». Ces pratiques - qui font toutes de la procréation une affaire d’État - sont-elles comparables ? Et peut-on les rapprocher de celles agissant plus sur la filiation juridique que sur la filiation biologique, telles que l’adoption forcée d’enfants de militants « disparus » par des membres des forces armées durant la « sale guerre » argentine ? Peut-on leur comparer la stérilisation actuelle, en France, de plusieurs milliers de « handicapés mentaux », en dehors de tout cadre légal ? Que penser dans ce paysage éclaté de mesures qui limitent la pleine capacité parentale des personnes : conditions psychosociales d’accès à la procréation médicalement assistée, ou aux prestations parentales ? Avec de telles mesures, avec le choix sur catalogue des donneurs de gamètes aux États-Unis (dont la banque de sperme de prix Nobel), les sociétés dites avancées se situent-elles vraiment dans la rationalité techno-scientifique et démocratique ? Une orientation assurancielle et adaptative. Dans cette cartographie chaotique, la distinction de lignes de force, entre lutte légitime contre la souffrance et élevage maîtrisé de l’espèce - voire mythe de la naissance et de l’éducation « zéro défaut » - apparaît délicate. Entre les deux se déploie une logique assurancielle, avec la contestation judiciaire des « wrongful lives » (vies dommageables), qui voit des enfants poursuivre leurs parents pour leur avoir donné naissance dans de mauvaises conditions. Du côté de la procréatique prédictive, on glisse doucement des pathologies lourdes aux gènes de « susceptibilité » à certaines maladies ou troubles comportementaux. On a déjà pratiqué aux États-Unis des tests génétiques à l’embauche, et des recherches sont engagées en France sur l’adaptation génétique aux postes de travail. Aux qualifications raciales massives, succèdent des profilages d’aptitudes et de déviances biosociales. L’eugénisme du xxie siècle, dans ces sociétés de contrôle, sera donc assuranciel et adaptatif, consacrant l’« homme probable », selon les mots du biologiste français Jacques Testart. L’état des sciences, sans doute, a bien changé depuis le début du xxe siècle. La souplesse du système cortical est largement prouvée, les successeurs de Darwin sont enclins à une conception « neutraliste » de l’évolution, et l’écologie met au centre la réciprocité de la « coadaptation » du vivant et de son milieu. Quant à l’« erreur » de codage qui a remplacé, dans les théories génétiques, l’ancienne notion de « tare héréditaire », n’est-elle pas, comme l’indique le philosophe Michel Foucault (1926-1984), quasi identique au concept même de vie ? Reste une persistance multiforme des fantasmes et des pratiques eugéniques, indiquant que la question est plus éthico-politique que scientifique. L’obsession de la conformité, de la sécurité et de la performance oriente les recherches, quelle que soit la responsabilité des chercheurs et agents de santé. Aujourd’hui comme au début du xxe siècle, le probable n’est pas certain, et la question de la résistance à la norme biosociale reste pleinement ouverte.

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