ESPAGNE
État de l'Europe occidentale, occupant la plus grande partie de la péninsule Ibérique ; capitale Madrid. La préhistoire ibérique L'Espagne dans l'Antiquité L'invasion arabo-berbère et le début de la Reconquête (711/1270) Du morcellement à l'unité politique (1270-1479) L'Espagne, grande puissance européenne et mondiale (1479/1598) Les Habsbourg espagnols au XVIIe s. (1598/1700) Despotisme éclairé et redressement au XVIIIe s. De la guerre de l'indépendance aux crises du XIXe s. (1808/98) D'Alphonse XIII à la guerre civile (1902/36) La guerre civile (juill. 1936/mars 1939) L'Espagne de Franco L'Espagne démocratique La préhistoire ibérique L'Espagne est une des régions les plus riches de l'Europe en vestiges préhistoriques. C'est au nord, dans la province de Burgos, que l'on a découvert le gisement renfermant le plus grand nombre de restes humains fossiles au monde : le site d'Atapuerca a livré à ce jour plus de 1 500 restes humains prénéandertaliens, certains provenant de couches archéologiques datées de 800 000 ans. Il y a quelque 300 000 ans, les chasseurs de Torralba, près de Soria (Vieille-Castille), chassaient l'éléphant. Différentes industries du paléolithique inférieur sont représentées dans la région de Madrid, dans la vallée du Tage et sur le littoral portugais de l'Estrémadure. Près de Gibraltar, on a retrouvé les restes d'un Néandertalien qui vivait au début de la glaciation de Würm (vers - 75 000). Du paléolithique moyen et supérieur, on connaît de nombreux gisements près de Santander, dans les Asturies, en Biscaye et près de Valence. Le solutréen espagnol (vers - 15 000/- 10 000) se révèle d'une richesse particulière dans le Nord (Asturies, Biscaye) et à la grotte du Parpallo, près de Valence. C'est l'époque où la péninsule Ibérique vit s'épanouir l'art pariétal dans les grottes du Parpallo, d'Altamira et du mont Castillo (près de Santander). Le mésolithique est représenté par les amas de coquillages de Muge, au Portugal. Au IIIe millénaire, le néolithique « campaniforme » trouve ses centres dans la vallée du Guadalquivir, en Andalousie, et sur la côte méditerranéenne, dans la région d'Almeria, où Los Millares voit bientôt les premiers essais de métallurgie. C'est dans cette même région d'Almeria que, vers 1500 av. J.-C., se développa la civilisation d'El Argar, l'un des grands foyers du bronze ancien en Europe. Les périodes ultérieures du bronze ibérique offrent moins d'originalité, car la péninsule subit les influences des civilisations atlantiques. Enfin, dans la plus grande partie de la péninsule (sauf dans le Centre et l'Est) s'élèvent de nombreux monuments mégalithiques. C'est à l'âge du bronze qu'apparurent les premiers habitants historiquement connus de l'Espagne, les Ibères, qui n'étaient pas des Indo-Européens, dont l'origine exacte demeure incertaine. À la fin du IIe millénaire avant notre ère, l'Andalousie, la contrée la plus riche de la péninsule, était habitée par un autre peuple dont le pays ou la capitale s'appelait Tartessos. Vers l'an 1000 av. J.-C., peut-être avant, ces Tartessiens entrèrent en relations commerciales avec les Phéniciens. Des populations de langue celtique étaient, d'autre part, installés dans l'Espagne centrale et du Nord-Ouest. 000200000D7100000CBD D6B,L'Espagne dans l'Antiquité Les Méditerranéens venus d'Orient établirent des comptoirs sur les côtes méridionales de l'Espagne. Les Phéniciens s'installèrent à Ebusos (Ibiza), à Malaca (Málaga), à Gadir (Cadix). Vers 630 environ, les Grecs à leur tour atteignirent Tartessos. Plus tard, les Phocéens de Marseille fondèrent la colonie d'Emporion (Ampurias) ; d'autres colons helléniques s'établirent au sud de Valence, à Héméroskopéion et à Artémision. La péninsule Ibérique subit également le contrecoup des migrations de l'Europe centrale : à partir de la Gaule se produisit une nouvelle infiltration celtique, et la fusion entre Celtes et Ibères donna naissance aux Celtibères, qui constituèrent le fonds commun de la population espagnole. Dès le Ve s., les Carthaginois, successeurs des Phéniciens, avaient étendu leur hégémonie sur les côtes espagnoles, et les contacts entre la péninsule Ibérique et le monde grec furent pratiquement rompus. Après la première guerre punique (241 av. J.-C.), les Carthaginois, pour compenser la perte de la Sicile, entreprirent de se créer un empire continental en Espagne, dont Carthagène (Carthago Nova) fut la capitale. En 219, l'attaque d'Hannibal contre Sagonte (Murviedro), ville protégée par Rome, provoqua la deuxième guerre punique. Les Romains envoyèrent une armée en Espagne en 218. Scipion, de 210 à 206, chassa les Carthaginois de l'Ibérie (prise de Carthagène, 209), mais la conquête romaine se heurta à une vigoureuse résistance des Celtibères, qui, déjà, recouraient à la « guérilla » : les opérations proprement militaires ne furent terminées que par la prise de Numance (133 av. J.-C.). Les régions littorales méditerranéennes furent rapidement romanisées, l'influence romaine s'étendit même aux bassins de l'Èbre et du Guadalquivir, mais les montagnes du Nord-Ouest résistèrent jusqu'au temps d'Auguste. En 197 av. J.-C. avaient été constituées dans la péninsule deux provinces romaines : l'Hispania citerior, à l'O., et l'Hispania ulterior, à l'E. Cette dernière fut divisée, en 27 av. J.-C., en deux nouvelles provinces : la Lusitanie et la Bétique. Puis, en 2 av. J.-C., l'Hispania citerior prit le nom de Tarraconensis. L'Espagne ne fut totalement pacifiée qu'à la fin de la République : après avoir connu la révolte de Sertorius (80/77 av. J.-C.), elle fut le dernier refuge des pompéiens, définitivement battus à Munda (Rondilla) en 45. César, après cette victoire, se livra à une sanglante répression en Bétique. La soumission du Nord-Ouest, au cours des guerres cantabriques (26/24 av. J.-C.), fut encore très dure. Au début de notre ère, l'Espagne était enfin conquise par les Romains, mais, sauf dans les régions de la côte méditerranéenne, la romanisation resta assez superficielle. Sous la paix impériale, l'Espagne connut cependant une de ses plus belles périodes : l'économie était fondée sur la production d'huile, de fruits et de céréales et sur les mines d'or, de plomb, d'argent, qui constituèrent une source de gros revenus pour le Trésor romain ; les ports de Cadix, Tarragone, Carthagène pratiquaient un commerce très actif. Enfin, l'Espagne a donné à la Rome impériale les poètes, orateurs et philosophes Martial, Lucain, Quintilien, Sénèque et les empereurs Trajan et Hadrien. Les débuts de l'évangélisation restent obscurs, mais il semble bien que st Paul soit allé en Espagne, où le christianisme était en tout cas solidement implanté à la fin du IIe s. 000200000C3400001A28 C2E,L'Espagne subit les invasions germaniques au début du ve s. : après les Vandales, qui s'installèrent en Bétique, les Alains, qui furent rejetés en Lusitanie, et les Suèves, qui fondèrent un royaume en Galice, les Wisigoths pénétrèrent à leur tour en Espagne en 415, comme fédérés de l'Empire. Mais le centre de leur royaume resta pendant longtemps encore l'Aquitaine, et ce n'est qu'après avoir été rejetés de la Gaule par Clovis qu'ils transportèrent leur capitale à Tolède (554). L'assimilation entre les conquérants germaniques et la population ibérique fut longtemps retardée par des Wisigoths. Ce conflit fut résolu par la conversion du roi Récarède, et le christianisme catholique fut déclaré religion d'État au IIIe concile de Tolède (589). La chrétienté wisigothique s'épanouit au VIIe s. et l'Église assura la continuité de la civilisation latine en Espagne. À l'aube du VIIIe s., la fusion entre Wisigoths, Romains et Ibères était complète et le latin était resté la langue de culture. Mais le déclin du commerce méditerranéen laissait l'Espagne isolée, en proie à une grave crise économique et sociale. L'invasion arabo-berbère et le début de la Reconquête (711/1270) Quand le Berbère Tarik, émir de Tanger pour les califes omeyyades, franchit en 711 le détroit de Gibraltar et entreprit la conquête de l'Espagne, il ne rencontra qu'une faible résistance. Il fallut à peine trois ans aux musulmans pour se rendre maîtres de la plus grande partie de la péninsule (prise de Saragosse, 714), à l'exception de la Galice et des régions montagneuses du Nord. Vers 722, un descendant des rois wisigoths, Pélage, remporta sur les Maures la victoire de Covadonga (près d'Oviedo). Les Asturies, la Cantabrie, la Galice restèrent ainsi solidement tenues par les chrétiens, cependant que Charlemagne, après l'attaque de son arrière-garde par les Basques à Roncevaux (778), édifiait, au début du IXe s., la marche d'Espagne (cols des Pyrénées, Navarre et Catalogne), qui devint le point d'appui des chrétiens d'Espagne. La domination musulmane ne fut vraiment effective qu'au sud d'une ligne Coïmbre-Tolède-Guadalajara-Saragosse. Mais elle devait, selon les régions, durer de trois à huit siècles et laisser une marque indélébile dans la civilisation espagnole. Les conquérants musulmans, peu nombreux, montrèrent beaucoup de tolérance à l'égard des chrétiens des régions occupées, les Mozarabes, et des Juifs. Il n'y eut jamais de politique de conversion forcée, conformément à la tradition musulmane, qui prône le respect des « peuples du Livre ». C'est en 756, six ans après le renversement des Omeyyades par les Abbassides à Bagdad, qu'un prince omeyyade rescapé du massacre de sa famille, Abd er-Rahman, a fondé l'émirat de Cordoue, érigé en califat sous Abd er-Rahman III en 929 (v. CORDOUE, califat de). Au début du XIe s., le califat de Cordoue commença à laisser la place à de petits royaumes maures, nommés « royaumes de taifas ». Cette situation devait beaucoup faciliter les progrès de la « Reconquête » (Reconquista) chrétienne. Celle-ci constitua pendant des siècles la croisade permanente de l'Espagne. 000200000CD800002656 CD2,Au IXe s., alors qu'au N.-E. se formaient, à partir de la marche carolingienne d'Espagne, le comté de Catalogne (ou de Barcelone) et le royaume de Navarre, le petit royaume chrétien des Asturies progressait, atteignait le Duero et prenait bientôt le nom de royaume de León. Autour de Burgos, vers le milieu du Xe s., un comte dissident du León fondait le royaume de Castille ; vers 1035, à la suite d'une sécession dans le royaume de Navarre, se constituait le petit royaume pyrénéen d'Aragon. Les rivalités entre le León et la Castille furent exploitées par les califes de Cordoue. Ordoño III de León (951/56) dut reconnaître la suzeraineté du califat, et la tentative de Bermude II (984/99) pour reconquérir son indépendance aboutit à un désastre : le calife de Cordoue, El-Mansour, ravagea la ville de León (988). Malgré les efforts d'Alphonse V (999/1027), le León ne parvint pas à se relever durablement. En 1034, il fut conquis par Sanche III le Grand, roi de Navarre. L'hégémonie navarraise passa bientôt à la Castille, qui connut ses premières heures de gloire sous le règne d'Alphonse VI (1065/1109). C'est à cette époque que commença vraiment la Reconquête. S'appuyant sur les moines de Cluny et le pape Grégoire VII, appelant à lui des chevaliers bourguignons, Alphonse VI conquit tout le pays entre le Duero et le Tage, s'empara de Tolède (1085) et obligea les royaumes taïfas à lui payer tribut. Ces victoires provoquèrent un profond ébranlement dans l'Espagne musulmane. Les émirs appelèrent à leur secours les Almoravides du Maghreb (1086), qui passèrent aussitôt dans la péninsule, battirent Alphonse VI à Zallaqa (23 oct. 1086) et retournèrent la situation politique en rétablissant sous leur autorité l'unité de l'islam ibérique. La résistance chrétienne s'incarna alors dans la figure légendaire du Cid Campeador, qui réussit à s'emparer de Valence (1094). Le Cid avait pourtant, comme nombre d'aventuriers chrétiens, mit son épée au service des royaumes de taifas. Le XIIe s. vit le renouveau de la Reconquête, sous la direction de l'Aragon cette fois : Alphonse Ier le Batailleur (1104/34), installé à Saragosse en 1118, s'empara des places maures au sud de l'Èbre et, dans un raid audacieux (1125/26), pénétra jusqu'au cur du royaume andalou. En 1137, le mariage de l'héritière du royaume d'Aragon, Pétronille, au comte de Barcelone, Raimond Bérenger IV, permit la formation d'une confédération catalano-aragonaise très puissante. Les Almoravides furent remplacés par de nouveaux réformateurs musulmans, les Almohades, qui s'assurèrent le contrôle de l'Espagne musulmane en 1145. Devant cette menace nouvelle, les chrétiens, vaincus à Alarcos (1195), formèrent une union générale. Sous l'impulsion d'Innocent III se prépara une véritable croisade, qui groupa des volontaires venus de toute la chrétienté, sous le commandement des rois Sanche VII de Navarre, Pierre II d'Aragon et Alphonse VIII de Castille. Grâce à cette union, les chrétiens remportèrent, le 16 juill. 1212, la victoire de Las Navas de Tolosa, qui est resté l'événement décisif de la Reconquête. La puissance almohade fut frappée à mort. Pendant que Jacques Ier d'Aragon reprenait les Baléares (1229/35) et Valence (1238), Ferdinand III de Castille enlevait Cordoue (1236) et Séville (1248). 00020000074F00003328 749,Vers 1270, il ne restait plus aux musulmans d'Espagne que le petit royaume de Grenade, qui ne fut repris par les Rois Catholiques qu'en 1492. De la Reconquête devaient sortir plusieurs traits durables de la société espagnole : une haute noblesse, fière, forgée moralement par une guerre incessante et farouchement éprise d'indépendance ; une petite noblesse, particulièrement nombreuse, toute guerrière elle aussi, sans fortune et vouée pour des siècles à la carrière militaire ; un clergé militant, dans lequel a survécu jusqu'à nos jours l'idée de croisade ; enfin, des communautés paysannes ou urbaines, édifiées en pays conquis et dotées, dès leur origine, d'importantes franchises, de fueros, qu'elles protégèrent jalousement contre les empiétements ultérieurs du pouvoir royal en se groupant dans des fraternités, des hermandades, sources d'un tenace particularisme. Du morcellement à l'unité politique (1270-1479) La Reconquête avait fait l'unité spirituelle de l'Espagne dans un catholicisme ardent, non son unité politique. Au milieu du XIIe s. s'était formé, à l'ouest de la péninsule Ibérique, le royaume du Portugal ; après l'union de l'Aragon et de la Catalogne (1137) et celle du León et de la Castille (1230), les XIVe et XVe s. furent dominés par la dualité Castille-Aragon. Alors que la Castille continuait seule la lutte contre les Maures, l'Aragon, au début du XIIIe s., se trouva orienté par Barcelone vers une grande politique méditerranéenne. Jacques Ier d'Aragon (1213/76) fonda l'empire maritime aragonais par la conquête des Baléares et de Valence. Pierre III (1276/85) intervint en Italie contre Charles d'Anjou après les Vêpres siciliennes (1282), et la longue lutte entre les maisons d'Anjou et d'Aragon se termina par la victoire de cette dernière, lorsque Al-phonse V s'assura définitivement le royaume de Naples, en 1442 (v. ARAGON). 000200000A7000003A71 A6A,L'unification des Espagnes fut préparée par l'avènement sur le trône d'Aragon, après l'extinction de la dynastie catalane, d'une dynastie castillane (1412), puis par le mariage de Ferdinand, héritier d'Aragon, avec l'héritière de Castille, Isabelle. L'année 1479 vit simultanément la reconnaissance d'Isabelle comme reine de Castille et l'avènement en Aragon de son époux, Ferdinand II. L'Espagne, grande puissance européenne et mondiale (1479/1598) C'est la Castille, malgré le rôle mineur qu'elle avait joué depuis deux siècles, qui imprima sa marque propre à la nouvelle Espagne et reprit à son compte les ambitions maritimes de l'Aragon, mais en les tournant vers un champ beaucoup plus vaste : la conquête de l'Amérique et des Indes orientales. Les découvertes maritimes de la fin du XVe s. allaient reléguer au second plan l'Aragon, dont toute l'économie était orientée vers la Méditerranée. Mais la première uvre d'Isabelle et de Ferdinand fut l'achèvement de l'unité dans la péninsule même, par la conquête de Grenade (janv. 1492), qui leur valut le titre de « Rois Catholiques », et par l'annexion de la Navarre (1515). L'influence personnelle de Ferdinand se fit sentir en Castille par un renforcement du pouvoir royal en face de la noblesse, du clergé et des Cortés, ces assemblées qui regroupaient la noblesse et les élites urbaines. Les deux royaumes unis gardaient d'ailleurs leurs institutions propres, comme les avaient gardées les États qu'ils avaient englobés. Malgré l'effort continu de centralisation poursuivi plus tard par Charles Quint, Philippe II et leurs successeurs, de vives oppositions subsistèrent à l'égard de la domination castillane, et les provinces continuèrent à défendre énergiquement leurs fueros (privilèges). Après la mort de la reine Isabelle (1504), le vieux Ferdinand d'Aragon ne conserva la régence qu'à cause de la maladie mentale de sa fille, Jeanne la Folle, héritière légitime de Castille. Les Rois Catholiques avaient poursuivi systématiquement l'unité du pays, en particulier dans le domaine religieux. L'Inquisition d'Espagne avait été établie, avec l'accord de Sixte IV, en 1478/80. En 1492, les Juifs furent sommés de choisir entre la conversion et l'expulsion (160 000 environ d'entre eux préférèrent l'exil). Ceux qui restèrent, appelés marranes, subirent, au nom de l'idéologie de la pureté du sang, diverses discriminations. En 1502, on chassa également une grande partie des Maures de Grenade, tandis que les autres, les morisques, convertis plus ou moins de force, devaient, après des révoltes, être victimes à leur tour de plusieurs mesures de coercition, avant d'être tous expulsés entre 1609 et 1611. 000200000E03000044DB DFD,À la mort de Ferdinand (1516), son petit-fils, Charles de Habsbourg, devint roi en Espagne sous le nom de Charles Ier : possesseur de Naples, de la Sicile, de la Sardaigne, des Pays-Bas, élu en 1519 empereur germanique sous le nom de Charles Quint, il devenait le plus puissant souverain d'Europe. Il régnait aussi sur un empire colonial « où le soleil ne se couchait jamais ». Après les voyages de Christophe Colomb (1492), l'Espagne, grâce aux conquistadores (Diego Velázquez, Cortés, Narváez, de Soto, Pizarre), avait pris possession de Cuba, de la plupart des Antilles, du Mexique, de la Floride, de l'Amérique centrale et de toute l'Amérique du Sud, à l'exception du Brésil. L'État espagnol fut le premier à s'engager dans la colonisation proprement dite, politiquement (en réservant aux Espagnols d'Europe toutes les fonctions administratives) et économiquement (en organisant un monopole d'État qui réservait à la seule Espagne tout le bénéfice du commerce colonial). Au point de vue économique, les premiers colonisateurs se préoccupèrent avant tout de trouver et d'extraire les métaux précieux, qui affluèrent vers la métropole : ce fut l'origine du bullionisme, forme espagnole du mercantilisme. Cette politique provoqua d'abord une hausse des prix et une stimulation des affaires, mais engendra ensuite une paralysie de l'industrie espagnole, à l'exception de l'industrie de luxe, et une inflation qui devait se révéler catastrophique à partir de XVIIe s. L'avènement des Habsbourg marqua en Espagne les débuts de l'absolutisme royal. Charles Quint, prince étranger, de formation bourguignonne, ne réussir à s'imposer qu'avec de grandes difficultés. La centralisation allait être poussée à l'extrême par son fils Philippe II (1556/98). Le poids de l'État se fit sentir dans toute la vie de la nation par l'intermédiaire d'une importante bureaucratie. Les Cortés furent très amoindris ; l'Aragon perdit ses libertés traditionnelles après une révolte (1592). Le roi gouverna directement à l'aide de la chambre de Castille ou Conseil de la chambre du roi (consejo de la real camera) et confia tous les postes clés de l'État à ses conseillers particuliers. L'autocratisme castillan devint le modèle de l'absolutisme monarchique en Europe. Son symbole particulier, en Espagne, fut l'unité de foi : le protestantisme fut étouffé en germe par l'Inquisition, qui persécuta aussi les morisques, dont la révolte fut impitoyablement écrasée (1566/70). Avec l'Autriche, l'Espagne fut le foyer de la Réforme catholique. Philippe II s'engagea ainsi dans de ruineuses entreprises extérieures, qui marquèrent le début de la décadence espagnole. Les guerres d'Italie inaugurèrent la rivalité franco-espagnole, car les héritiers des rois d'Aragon entendaient bien défendre leurs droits sur Naples. Avec l'avènement de Charles Quint, cet antagonisme se doubla de l'ancienne rivalité franco-bourguignonne. Cependant, la lutte entre la France et les Habsbourg, dans la première moitié du XVIe s., n'intéressa qu'indirectement l'Espagne et eut pour théâtres l'Allemagne et l'Italie. Plus importante pour les intérêts espagnols était la rivalité maritime avec le Portugal ; grâce à la médiation du Saint-Siège, elle avait trouvé une solution au traité de Tordesillas (1494), qui partageait le monde entre les Espagnols et les Portugais, les uns à l'O., les autres à l'E. d'une ligne de démarcation située à 370 lieues à l'O. des îles du Cap-Vert. Aussi, par l'annexion du Portugal (1580), Philippe II put croire qu'il assurait l'hégémonie absolue de l'Espagne sur les territoires d'outre-mer. 00020000089C000052D8 896,Mais de nouvelles puissances maritimes se levaient dans le nord de l'Europe, les Pays-Bas et l'Angleterre. Plaque tournante entre l'Allemagne, l'Angleterre et la France, les Pays-Bas constituaient une position essentielle pour la stratégie politico-religieuse de Philippe II. Alors que Charles Quint avait poursuivi avec sagesse la politique unificatrice des grands-ducs bourguignons (constitution du cercle des Dix-Sept Provinces des Pays-Bas, 1548), son fils, en voulant imposer dans cette région la même politique centralisatrice et absolutiste qu'en Espagne, poussa les Pays-Bas à la révolte. À la pétition des Gueux (1566), en faveur d'une politique de tolérance, l'Espagne répondit par la sanglante répression exercée par le duc d'Albe (1567) ; elle provoqua le soulèvement des sept provinces septentrionales, qui, par l'Union d'Utrecht (1579), se rendirent indépendantes de fait. Dans leur longue lutte contre l'Espagne, ces Provinces-Unies furent soutenues par l'Angleterre protestante d'Élisabeth Ire. L'intérêt aussi bien que la passion religieuse poussèrent Philippe II à faire un effort colossal pour abattre la puissance britannique ; mais l'Invincible Armada qu'il mit sur pied, ébranlée par la tempête, fut mise en déroute dans la Manche par les marins anglais (1588), qui saccagèrent Cadix quelques années plus tard. L'Espagne ne fut guère plus heureuse en intervenant dans les affaires françaises, au cours des guerres de Religion : les prétentions de Philippe II au trône de France n'eurent d'autre résultat que d'accélérer la réconciliation des Français, et l'Espagne dut abandonner toutes ses conquêtes au traité de Vervins (1598). Du moins la victoire maritime sur les Turcs, à Lépante (1571) avait-elle confirmé l'hégémonie espagnole en Méditerranée. Le bilan du règne de Philippe II restait négatif : poursuivant dans la politique européenne un idéal de croisade hérité de la Reconquête mais déjà périmé, l'Espagne, à peine parvenue au faîte de sa grandeur, commençait à donner des signes d'épuisement ; ses énormes revenus coloniaux fondaient dans des opérations de prestige ; l'économie métropolitaine se sclérosait ; la noblesse dégénérait dans le luxe de la vie de cour. 000200000A5700005B6E A51,Les Habsbourg espagnols au XVIIe s. (1598/1700) Le successeur de Philippe II, son fils Philippe III (1598/1621), régna sur ce qui était encore le plus grand empire de la terre. Durant toute la première moitié du XVIIe s., l'Espagne continua à faire grande figure sur la scène européenne : malgré la banqueroute menaçante et la paralysie économique, elle possédait une armée considérée jusqu'à Rocroi (1643) comme la première de l'Europe ; Madrid restait le modèle de toutes les autres cours d'Europe ; les modes, la littérature, l'art espagnols rayonnaient à l'extérieur. Ce fut le « Siècle d'or » (vers 1555/1665), qui vit la construction du palais de l'Escurial (1563-1583), la création de l'uvre du Gréco puis de Vélasquez et qui culmina avec la publication de Don Quichotte à partir de 1605, par Cervantès. Mais le grand ministre de Philippe III, le duc de Lerma, en arrivant au pouvoir, avait trouvé le trésor à peu près vide. Sagement, il renonça à la politique de prestige poursuivie vainement depuis plus d'un demi-siècle, conclut la paix avec l'Angleterre (1604) et la trêve de Douze Ans avec les Provinces-Unies (1609). À l'intérieur, il commit l'erreur d'expulser les derniers morisques (1609/11), ce qui contribua à affaiblir encore l'industrie nationale. L'arrivée au pouvoir de Lerma rompait avec la tradition de politique personnelle instaurée par Philippe II. Le choix de favoris, les validos, comme ministres se poursuivit sous Philippe IV (1621/65), avec le comte-duc d'Olivares, qui devait se maintenir au pouvoir pendant plus de vingt ans (1621/43). Son ambition patriotique démesurée eut de graves conséquences pour le pays. Pour rendre à son pays sa puissance passée, il voulut mettre fin brutalement aux libertés espagnoles et tout réduire à un ordre castillan uniforme, ce qui provoqua des révoltes sanglantes, au moment même où l'Espagne se trouvait engagée dans la guerre de Trente Ans. Après de premiers succès brillants (prise de Bréda par Spinola, 1625), les Espagnols subirent une série de revers : exaspérés par l'autocratisme d'Olivares, les Catalans se révoltèrent et se tournèrent vers la France (1640). Au même moment, la révolution de Lisbonne rétablissait l'indépendance du Portugal. La victoire de Condé à Rocroi (mai 1643) porta un coup terrible au prestige militaire de l'Espagne, qui s'obstina cependant dans la guerre contre la France pendant plus de dix ans après les traités de Westphalie (1648). En 1659, elle se résigna à signer la paix des Pyrénées, qui lui fit perdre le Roussillon, la Cerdagne et l'Artois. Elle renonçait, en fait, au profit de la France, à ses rêves d'hégémonie en Europe. 000200000AF9000065BF AF3,Sans doute, jusqu'à la fin du XVIIIe s., l'Espagne continua d'être considérée comme une des grandes puissances européennes et mondiales ; elle conserva à peu près intact son empire colonial américain (en renonçant partiellement à son monopole et en accordant aux Français le droit de commerce en Amérique, 1700) ; mais sa détresse financière chronique et sa stagnation économique lui enlevèrent la possibilité de toute grande initiative sur la scène diplomatique. Elle parut toucher le fond de l'infortune sous le règne de Charles II (1665/1700), monarque infirme et débile. Aux traités d'Aix-la-Chapelle (1668) et de Nimègue (1678), la France de Louis XIV arracha encore à la puissance espagnole le reste de l'Artois et de la Flandre et la Franche-Comté. La corruption, l'intrigue, le brigandage rongeaient l'État. La noblesse, tournée uniquement vers l'armée ou l'Église, s'assoupissait dans ses immenses domaines et dédaignait l'industrie. Celle-ci ne se relevait pas de l'expulsion des morisques, du dépeuplement croissant de la péninsule, qui atteignait les éléments les plus actifs, appelés par la vie coloniale. La succession de Charles II, qui n'avait pas d'héritier direct, ouvrit la compétition entre les Bourbons de France et les Habsbourg d'Autriche, qui, les uns et les autres, pouvaient faire valoir des droits au trône. Après avoir songé un instant à un partage de l'empire, Charles II, dans son dernier testament, institua comme légataire universel le prince français Philippe d'Anjou, petit-fils de Louis XIV et de Marie-Thérèse d'Espagne (oct. 1700). Despotisme éclairé et redressement au XVIIIe s. Charles II étant mort le 1er nov. 1700, Louis XIV, non sans hésitations, accepta la couronne espagnole pour son petit-fils. Mais l'Autriche, invoquant le traité de partage signé quelques mois plus tôt à Londres par les grandes puissances (y compris la France), opposa la candidature de Charles de Habsbourg, qui était par sa mère l'arrière-petit-fils de Philippe III. Ce fut le début de la guerre de la Succession d'Espagne. Elle se termina par les traités d'Utrecht (1713) et de Rastadt (1714). L'Espagne revenait aux Bourbons, avec Philippe d'Anjou, devenu roi sous le nom de Philippe V. Mais les possessions espagnoles étaient réduites à la péninsule Ibérique et aux colonies d'Amérique : Milan, Naples, la Sardaigne et les Pays-Bas étaient donnés aux Habsbourg autrichiens ; la Sicile à la Savoie (qui l'échangea ensuite contre la Sardaigne) ; Gibraltar à l'Angleterre, qui, par l'asiento, se faisait en outre concéder le monopole de la traite dans les colonies espagnoles. Ces traités marquèrent un tournant de l'histoire espagnole : l'Espagne se trouvait ramenée à elle-même, après avoir été trop longtemps absorbée par le souci de ses possessions éparpillées à travers l'Europe. 0002000009A4000070B2 99E,Sous le règne de Philippe V (1700/46), la profonde incompétence politique des hautes classes espagnoles permit à des Français et à des Italiens de contrôler le gouvernement. La célèbre princesse des Ursins exerça une influence prédominante. La politique de l'Italien Alberoni, qui brava l'Europe en attaquant la Sardaigne et la Sicile (1717), aboutit à un échec. La France et l'Angleterre forcèrent Philippe V à renoncer définitivement à toute revendication sur les possessions italiennes des Habsbourg. L'avènement des Bourbons fut marqué par une nouvelle affirmation du pouvoir central et par un renforcement de l'autorité de la métropole sur les colonies, où eurent lieu quelques révoltes de créoles. Sous Ferdinand VI (1746/59) et Charles III (1759/88), l'Espagne connut de grands hommes d'État tels que Patiño, Ensenada, Aranda, Florida Blanca. L'administration, les finances, la fiscalité connurent une profonde réorganisation. Le despotisme éclairé engagea la lutte contre le pouvoir excessif de l'Église : l'Inquisition dut desserrer son étreinte sur la vie espagnole, les jésuites furent expulsés en 1767, l'éducation fut sécularisée. L'agriculture fut encouragée par des défrichements, des distributions de terres, des installations de colons dans des régions désertes comme la Sierra Morena. Un décret appela les nobles à se consacrer à des activités productives. Le monopole commercial d'État fut aboli (1778). La marine, reconstituée par Ensenada, permit à l'Espagne de participer assez brillamment à la guerre de Sept Ans (1756/63) aux côtés de la France contre l'Angleterre, puis à la nouvelle guerre franco-anglaise, lors de l'indépendance des États-Unis. Le traité de Paris (1763) coûta à l'Espagne la Floride mais lui valut la Louisiane, et, au traité de Versailles (1783), les Espagnols recouvrèrent la Floride et Minorque. Mais ce redressement fut annihilé par la médiocrité de Charles IV (1788/1808), qui se laissa dominer par sa femme, la rétrograde Marie-Louise de Parme, et par le favori de celle-ci, Godoy. Entré en guerre contre la Révolution française, il dut signer le traité de Bâle (1795) et devint dès lors un instrument de la France, qui se fit rendre la Louisiane (1801) et entraîna l'Espagne dans un nouveau conflit avec l'Angleterre, dont le résultat fut la destruction de la flotte espagnole à Trafalgar (1805). Abandonnées désormais à elles-mêmes, les colonies d'Amérique n'allaient pas tarder à conquérir leur indépendance. 000200000C9A00007A50 C94,De la guerre de l'indépendance aux crises du XIXe s. (1808/98) Les mauvais résultats de l'alliance française et l'ingérence croissante de Napoléon Ier dans les affaires espagnoles firent naître une opposition nationale qui crut trouver son chef dans le prince héritier Ferdinand. Napoléon profita de ces dissensions pour déposer les Bourbons (traité de Bayonne, 5 mai 1808) et placer sur le trône espagnol son propre frère, Joseph Bonaparte. Mais trois jours plus tôt (le « Dos de Mayo », 2 mai 1808), le peuple madrilène s'était soulevé contre l'occupation française. Le 3 mai, une féroce répression s'ensuivait : des journées dont Goya devait laisser les images tragiques. Ce fut le début de la « guerre de l'indépendance », guerre acharnée qui mobilisa toutes les forces populaires encadrées par un clergé fanatisé. Soutenue par l'Angleterre, l'Espagne opposa à Napoléon une farouche guérilla. Le 22 juill. 1808, à Bailén, une armée napoléonienne capitulait, pour la première fois, et la répercussion psychologique de cet événement fut immense dans toute l'Europe. Accouru en Espagne, Napoléon redressa la situation par sa victoire de Somosierra et rétablit son frèr