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CONSTANT (BENJAMIN)

CONSTANT (BENJAMIN)

Sa mère, descendante d'une famille de huguenots dauphinois, meurt en le mettant au monde à Lausanne, le 25 octobre 1767; son père, colonel dans un régiment suisse, le fera éduquer par des précepteurs fantasques au hasard des garnisons ; l'enfance de Benjamin Constant de Rebecque fut plus agitée que studieuse. Mais à 12 ans il parle grec, a lu les auteurs licencieux de l'époque et commence à écrire des romans, des poèmes, voire des opéras... Lorsqu'il a 14 ans, son père l'envoie à l'université, en Angleterre, puis en Allemagne. À 18 ans, il est à Paris, fréquentant les salons où ses remarques acides amusent, et les cabarets où il fait des dettes au jeu. Une femme de lettres quinquagénaire l'initie à l'opium, il courtise femmes mûres et jeunes filles avec un égal détachement, jusqu'à ce que son père, inquiet de ces folies, lui donne l'ordre de venir le rejoindre en Lorraine. Benjamin s'enfuit alors en Angleterre, puis gagne l'Allemagne, où son père lui a trouvé un poste de chambellan à la cour du duc de Brunswick. Il s'y marie, à 22 ans, en 1789, avec Wihel-mine von Cramm, qui préfère les animaux aux hommes et le trompe. Il en divorcera six ans plus tard et revient à Paris où, en 1794, il rencontre Mme de Staël, fille de Necker, qui sera sa première passion et dont il aura une fille, Albertine, en 1797 (Mlle de Staël, à la mort de son mari, en 1802, refusera toutefois d'épouser Constant, voulant garder son nom et sa liberté). Sous le Directoire, il essaie en vain de se faire élire député. Ami de Talleyrand, il est nommé à la Chambre consultative après le coup d'État du 18 brumaire, tandis que de Staël tente de séduire Bonaparte. En vain elle est priée de quitter) la France ; Benjamin la suit dans l'exil.

Fidélité qui n'est qu'apparente car pendant son séjour parisien, Benjamin Constant a eu plusieurs liaisons ; et avec Mme de Staël, qui elle aussi a ses amants, les réconciliations succèdent aux scènes de rupture. Coppet, en Suisse, où le couple s'est installé, est devenu un centre d'opposition à Napoléon. Mme Récamier (dont Benjamin tombera amoureux fou en 1814, sans être payé de retour) vient les y rejoindre. En 1806, il écrit Adolphe, sans y attacher d'importance (il ne le fera publier que dix ans plus tard). Il croit pouvoir passer à la postérité avec un essai, De la religion considérée dans sa source, ses formes et ses développements, ouvrage aujourd'hui totalement oublié, mais pour lequel il s'est livré à de très sérieuses recherches. Dans le plus grand secret il épouse, en 1808, Charlotte de Harenberg: c'est la mariée qui annonce l'événement à Germaine de Staël. Benjamin n'en a pas eu le courage et continue à vivre tantôt chez l'une, tantôt auprès de l'autre ! Après avoir publié à Paris, où il rentre dès la première Restauration, De l'esprit de conquête et de l'Usurpateur (1814), il doit s'enfuir en Vendée à l'annonce du débarquement de Napoléon évadé de l'île d'Elbe. Napoléon, par l'intermédiaire de Fouché, le fait revenir et, après une entrevue, le nomme au Conseil d'État ! Pour peu de temps : la défaite de Waterloo l'oblige à faire acte d'allégeance à Louis XVIII, sous les moqueries des royalistes ultras. Il publie ses Principes de politique (1815) et s'éprend de Mme de Krudener (ce qui fait dire à ses adversaires qu'il est aussi « in... constant en amour qu'en politique »).

En 1816, il anime plusieurs revues, politiques et littéraires, et publie Adolphe, qui passe presque inaperçu et ne sera découvert que plus d'un demi-siècle plus tard. Une chute de cheval l'estropie. Il se déplacera désormais avec des béquilles. Mme de Staël meurt en 1817. Élu député de la Sarthe en 1819, il perd son siège trois ans plus tard, pour en retrouver un autre dans les Vosges, puis à Paris. C'est l'un des meilleurs orateurs de la Chambre où il siège, lui l'aristocrate, à... l'extrême gauche ! Il se bat notamment pour la liberté de la presse. En 1830, sa candidature est repoussée par l'Académie française, qui le juge trop libéral. Il n'a pas le temps de se représenter : la mort le surprend le 8 décembre 1830, à 63 ans, alors qu'il prend un bain. La France, oubliant ses compromissions, fait à ce tribun, chef du parti libéral, des funérailles nationales : ministres et généraux suivent sa dépouille, mais surtout une foule d'étudiants qui voudraient voir ce défenseur de la liberté au Panthéon ! L'homme politique est aujourd'hui oublié, effacé par le père d'Adolphe, histoire d'une liaison romantique entre un jeune homme et une femme mariée (dans laquelle on peut retrouver beaucoup d'éléments autobiographiques), modèle d'analyse psychologique et chef-d'œuvre de la littérature romantique : Adolphe, grâce à la fermeté et la brièveté de son style, la rigueur de son analyse psychologique, la précision de la description des désarrois de la passion, incarne toujours le « mal du siècle ».




Romancier et théoricien politique, né à Lausanne, descendant d’un protestant français émigré en Suisse au XVIIe siècle. Il est d’abord confié à des précepteurs, puis envoyé à Oxford et à Erlangen. Enfin le voilà chambellan, comme Voltaire ; mais dans la petite cour de Brunswick. Il s’y marie (mal). En Suisse, il rencontre Mme de Staël qui va jouer un rôle déterminant dans sa vie, et aussi dans son œuvre romanesque. Ce n’est qu’à l’âge de trente ans qu’il vient s’établir en France, en 1796. Naturalisé français, il est nommé par Bonaparte membre du Tribunal, mais ne tarde pas à s’en faire exclure (1802). 11 suit Mme de Staël dans son exil à Coppet, et dans ses voyages à travers l’Europe. C’est en 1806 qu’il écrit son premier roman (très largement autobiographique), Adolphe. Peu après, il épouse Charlotte de Hardenberg à l’insu de Mme de Staël (1808) et transpose cette nouvelle aventure dans un récit inachevé, Cécile. Brouillé avec Mme de Staël, il écrit, d’Allemagne, un pamphlet contre Napoléon : De l’esprit de conquête et de l’usurpation (1813), qui rallie derrière son nom tous les opposants au régime ; et il compte profiter de ce succès lors de la chute de l’Empire. Mais aux Cent-Jours il se rapproche de Napoléon, qui, peu rancunier, le met à contribution pour rédiger l’Acte additionnel aux Constitutions de l’Empire (1815). Sous Louis XVI11 et surtout sous Charles X, il est l’orateur le plus brillant de l’opposition. De plus, il se fait le théoricien du libéralisme dans le Cours de politique constitutionnelle (posthume, 1861). Ses obsèques officielles donnent lieu à une manifestation populaire : il est le symbole de la liberté. Lui-même s’était toujours cru un penseur, un doctrinaire. Par contre, il ne se soucia guère de ses œuvres de fiction qui constituent pourtant de nos jours son véritable titre de gloire. Le Cahier rouge (ou Ma vie, 1767-1787) qui relate des amours assez légères de jeunesse, n’est publié qu’en 1907 ; Cécile, en 1937 ; le Journal intime, en 1945. Seul Adolphe, écrit en 1806, paraîtra du vivant de l’auteur (avec dix ans de retard : 1816) ; encore n’y a-t-il jamais attaché grande importance. Adolphe est l’histoire d’un jeune homme, étudiant en Allemagne, un peu gauche mais fier, qui s’éprend par jeu d’une femme de dix ans plus âgée que lui, Ellénore, maîtresse en titre du comte de P... (de bonne famille polonaise, elle s’est vue ruinée par les révolutions successives). 11 devient son amant, tout étonné d’abord de ce succès ; puis un peu embarrassé, car il doit retourner chez son père qui menace de lui couper les vivres. Elle vient le rejoindre, et à son tour, il la suit en Pologne où elle va recueillir l’héritage paternel. La voici riche et il songe à la quitter désormais : cette richesse même crée une situation fausse. 11 s’impatiente. En outre, le baron de T..., ambassadeur à Varsovie et ami de son père, lui représente qu’il compromet son avenir, et obtient par écrit un engagement de rupture. Mais le jeune homme n’ose annoncer sa décision à Ellénore et la liaison s’éternise, coupée de scènes pénibles et de réconciliations. Le baron de T... communique alors à Ellénore la lettre d’Adolphe. Brisée par cette révélation, elle se laisse dépérir et meurt, le laissant libre comme il l’avait tant souhaité, mais lié par le remords, à jamais, au souvenir de sa maîtresse. « Une planche d’anatomie mentale, une expérience de dissection. » Ainsi Marcel Arland définit-il Adolphe ; mais c’est pour ajouter aussitôt : « Ce dépouillement paradoxal qui nous frappait d’abord ne sert qu’à mieux révéler une intime richesse. Cette géométrie est humaine. » Géométrie qui était à l’époque (l’époque « tempétueuse » du René de Chateaubriand et de la Corinne de Mme de Staël) un véritable repos. Et, plus encore, une étonnante audace. Certes le héros de Benjamin Constant, comme lui-même, est un hésitant, un tourmenté. Mais tandis que les héros romantiques n’ont que complaisance pour leur inquiétude, leur instabilité maladive, Adolphe se juge avec lucidité : Je hais d’ailleurs cette fatuité d’un esprit qui croit excuser ce qu’il explique, [...] qui a la prétention de se faire plaindre en se décrivant et qui, planant indestructible au milieu des ruines, s’analyse au lieu de se repentir. Dans un curieux essai, intitulé Grandeur et misère de Benjamin Constant, le critique catholique Charles Du Bos louait naguère l’auteur d’Adolphe d’avoir voulu « inclure les sentiments eux-mêmes dans le domaine de la responsabilité qui n’inclut d’ordinaire que les actes ».

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