CÉLINE, L.-F.
CÉLINE, L.-F.
[Louis-Ferdinand Destouches]
1894-1961 Romancier, né à Courbevoie. Pauvre de naissance, il voulut rester pauvre. Et, bien qu’obligé de gagner sa vie très jeune, il apprend la médecine, afin d’être le médecin des pauvres dans les quartiers populaires, ouvre un cabinet médical, et sera vacataire au dispensaire de Clichy. Nulle attitude chez cet homme désarmé et naïf, qui fut un héros de la guerre de 1914 (après avoir été engagé volontaire). En 1932, il donne son premier roman, Voyage au bout de la nuit, qui le rend célèbre en un jour : Bardamu, narrateur au verbe savoureux, qui est en fait une pitoyable et bouleversante figure, doit à l’auteur plus d’un de ses traits. Mais la révélation du livre, ce fut d’abord celle d’une langue romanesque littéralement inventée, qui va évoluer d’ailleurs de livre en livre vers plus de liberté encore (plus de violence aussi, et ce, dès 1936, dès son deuxième roman, Mort à crédit) : style parlé et résolument populaire, du moins à première vue ; en fait, aussi « artificiel », aussi étudié, concerté, aussi neuf dans son espèce que le langage poétique de Mallarmé, par exemple. Enfin le récit, réaliste en lui-même (en particulier la description de la guerre), est ici démesurément grossi, distordu sans cesse, par une imagination tout à la fois bouffonne et hallucinée. L’injustice, et la froide cruauté de l’homme envers l’homme, donnent à Céline une irrépressible envie de vomir des flots d’imprécations ordu-rières. Que ce perpétuel « offensé », que cet « homme bon » et reconnu tel de tous côtés ait choisi un jour (à partir de 1938) le thème de la haine raciale, on peut, sans aucun doute, en trouver la raison sur le plan psychologique - ou psychopathologique, et, en ce domaine, le problème nous échappe ; mais sur le seul plan littéraire, il faut bien admettre qu’aux prises avec le thème en question, Céline ne parvint plus à « soulever » son public, alors même qu’il était, quant à lui, sincèrement enthousiasmé : n’avait-il pas trouvé, enfin, ce qu’il cherchait : l’explication, sur cette terre, du mal ? Le responsable, le coupable. Il saura, d’ailleurs, même dans le premier volume de cette effroyable trilogie dite « des pamphlets » (Bagatelles pour un massacre, 1937 ; L’École des cadavres, 1938 ; Les Beaux Draps, 1941), nous faire rire malgré nous, de place en place, par un feu roulant de scatologie cauchemardesque (ou délirante : Ah! et puis merde! merde! et ratamerde) ; ou par une bouffée de sentimentalisme maniéré (dans l’épisode du scénario de ballet ; il a toujours été hanté, inexplicablement - à moins que ce soit une explication, une clé de « l’homme Céline »? -, par ce thème de la danse, qui apparaît jusque dans ses titres : Ballets sans musique, sans personne, sans rien, en 1959 ; et, au seuil de la mort, Rigodon). À peine la guerre terminée, dès Guignol’s Band l (mars 1944), Céline va retrouver, d’un coup, ses esprits, et aussi « l’oreille du public ». En particulier dans cette nouvelle trilogie, excellente en tout point celle-là : D’un château l’autre (1957), Nord (1960), Rigodon (posthume, 1969). Plus personne ne prend au pied de la lettre, dès lors, ses récriminations, ses jets de crachat, ses règlements de compte personnels. Ainsi, isolée par sa brièveté au milieu d’une abondante production, la brochure intitulée Entretiens avec le professeur Y : récit d’une folle traversée de Paris, où un chou-fleur porté sous le bras par notre homme joue un rôle important, tandis que l’interview promise est reportée page après page et n’aura jamais lieu. Au total, Céline a évolué de plus en plus sur le plan de la gratuité pure, cependant qu’il raffinait encore les rythmes, savamment élaborés, de son débit (tour à tour haletant, trépidant, mais toujours harcelant). Sa petite musique (dans Guignol’s Band I, par exemple : Ah ! mais il y a les « merde » ! Grossièretés ! C’est ça qu’attire votre clientèle! - Oh! je vous vois venir! C’est bien vite dit! Faut les placer! Essayez donc! Chie pas juste qui veut!}. Ce progressif désengagement de l’après-guerre, a-t-on dit parfois, ne serait que ruse de guerre ; que calcul. Non, Céline est unique justement, en ceci qu’il n’a jamais, de son enfance à sa mort, « calculé ». Et puis, sur le seul plan qui nous occupe ici, sur le plan de la littérature, il reste que Céline fut, comme aurait dit Ovide, « un enfant né sans mère », prolem sine matre creatam (pages roses du Petit Larousse), car aucune œuvre romanesque ne préfigurait si peu que ce soit le Voyage au bout de la nuit ; ni ce qui suivit, de Mort à crédit à Rigodon. « Un géant parmi nos contemporains », selon Henry Miller. Un des plus grands créateurs, dans l’histoire de nos lettres, en matière d’écriture, de verbe poétique.
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