TUNISIE, al-Djumhuriyya at-Tunisiyya
État de l'Afrique du Nord, riverain de la Méditerranée, borné à l'O. par l'Algérie, au S.-E. par la Libye ; capitale Tunis. La Tunisie fut peuplée au moins dès le paléolithique moyen et elle est importante par le site de Mekta, près de Gafsa, où a été définie une culture du paléolithique final, le capsien. Colonisée par les Phéniciens à partir de la fin du XIIe s. av. J.-C., selon la tradition, la côte tunisienne passa au VIIIe s. sous le contrôle de Carthage qui y aurait été fondée en 814 av. J.-C. Annexée par les Romains en 146 av. J.-C., après la troisième guerre punique, la future Tunisie devint le noyau de la province d'Afrique proconsulaire ; c'est là que César mena la « guerre d'Afrique » contre les pompéiens et remporta la victoire de Thapsus (46 av. J.-C.). Protégée au Sud par des ouvrages de fortification, mise en valeur par les Romains grâce à de gigantesques travaux hydrauliques, la Tunisie devint une des régions les plus prospères de l'Empire. Occupée par les Vandales (439/533), la Tunisie fut ensuite conquise par les Byzantins que commandait Bélisaire (533), mais la domination byzantine se fit rapidement détester par les excès de sa fiscalité, et le pays tomba dans l'anarchie au VIIe s. L'arabisation au Moyen Âge Sous les beys indépendants (XVIe/XIXe s.) Sous le protectorat français La Tunisie de Bourguiba à Ben Ali L'arabisation au Moyen Âge Dès 647, la Tunisie subit la première incursion des Arabes. Ceux-ci y prirent pied définitivement en 670, lorsque Okba ibn Nafi fonda Kairouan, qui devait être à la fois un camp militaire et un centre de rayonnement de l'islam. Les tribus berbères, sous la conduite de Koçaïla, puis d'une femme, la Kahina, opposèrent une longue résistance aux Arabes, qui ne s'emparèrent de Carthage qu'en 695. Cependant, au début du VIIIe s., les Arabes étaient maîtres de toute la Tunisie et, à Kairouan, résidait un gouverneur omeyyade qui régnait sur tout le Maghreb. La résistance berbère s'exprima alors sous une forme religieuse, dans l'hérésie du kharidjisme (v.). La Tunisie devint pratiquement indépendante des califes de Bagdad sous la dynastie arabe des Aghlabides (800/909) ; ceux-ci entreprirent la conquête de la Sicile à partir de 827 ; ils firent de Kairouan un des plus brillants foyers de la culture islamique, d'où le malékisme allait se répandre sur tout l'Occident arabe. Les Aghlabides furent renversés en 909 par les Fatimides, mais ceux-ci ne parvinrent pas à faire triompher à Kairouan leurs doctrines chiites. Installés au Caire à partir de 973, ils laissèrent la Tunisie à une dynastie vassale berbère, les Zirides, lesquels revinrent à l'orthodoxie sunnite. Voyant bientôt tout le Maghreb leur échapper, les Fatimides lancèrent sur la Tunisie, à partir de 1051, des tribus arabes venues du Hedjaz, les Banou Hilal, qui ravagèrent le pays, portèrent un coup irréparable au rayonnement de Kairouan, mais contribuèrent à l'arabisation définitive de la Tunisie. Rejetés sur la côte, les Zirides se consacrèrent à des opérations de piraterie contre les États chrétiens, ce qui provoqua la riposte des Normands de Sicile, qui s'emparèrent des principaux ports tunisiens (1143/48). Cette domination normande fut brève, car, dès 1159, le grand conquérant Abd el-Moumin, venu du Maroc, achevait l'unification du Maghreb par la conquête de la Tunisie. L'Empire hispano-africain des Almohades commençant à se disloquer après la victoire des chrétiens à Las Navas de Tolosa (1212), le gouverneur de la Tunisie, Abou Zakariya, d'origine marocaine, s'émancipa du calife almohade et fonda la dynastie des Hafsides (1236/1534). Celle-ci établit sa capitale à Tunis et donna une grande prospérité au pays (qui commença alors seulement à porter le nom de Tunisie). Se posant en héritiers spirituels des Almohades, les Hafsides prirent le titre d'émirs des croyants (1253) et furent reconnus par le chérif de La Mecque (1259). Sous le règne d'El-Moustansir (1249/79), Saint Louis vint mettre le siège devant Tunis (1270) ; après la mort du roi de France, son frère, Charles d'Anjou, obtint des Hafsides un important tribut, largement compensé par les profits que la Tunisie tirait du commerce avec les États chrétiens. Au XIVe s., la vie culturelle tunisienne fut illustrée par le génie d'Ibn Khaldoun. Après une période de troubles, la dynastie hafside se redressa momentanément au début du XVe s. sous le règne d'Abou Farès (1394/1434), qui s'empara d'Alger en 1410 et devint le plus puissant souverain du Maghreb. 000200000E5700001192 E51,Sous les beys indépendants (XVIe/XIXe s.) En 1534, le corsaire Barberousse, au service des Turcs, s'empara de Tunis et renversa le dernier des Hafsides, Moulay Hassan. Celui-ci n'hésita pas à faire appel à Charles Quint, qui fit la conquête de Tunis (1535) et rétablit les Hafsides, lesquels ne furent plus que des fantoches. Les Turcs finirent par reprendre Tunis aux Espagnols en 1574, et, pendant trois siècles, la Tunisie devait rester dans la mouvance ottomane. En 1705, Hussein ibn Ali devint, avec le titre de bey, souverain héréditaire et absolu de la Tunisie, sous la suzeraineté nominale de la Porte. Sa dynastie devait régner sur la Tunisie jusqu'en 1957. Aux XVIIe et XVIIIe s., la Tunisie se livra à la guerre de course, qui faisait peser une insécurité permanente sur le commerce chrétien en Méditerranée. Les interventions françaises de 1665, 1672, 1741 et 1769 ne purent y mettre fin, mais assurèrent à la France une position privilégiée en Tunisie. Ahmed Bey (1837/55) chercha à s'émanciper du sultan ottoman en s'appuyant sur la France, qui, favorable à Méhémet-Ali, le vice-roi d'Égypte, s'opposait alors à la Turquie ; il abolit l'esclavage, émancipa les Juifs, permit l'ouverture d'écoles chrétiennes et voulut, à l'exemple de Méhémet-Ali, se donner une armée et une marine modernes ; en 1846, il fut reçu à Paris comme un souverain. Pour construire son palais de la Mohammedia et pour équiper son arsenal naval de Porto-Farina, il dut emprunter largement en France. Mohammed Bey (1855/59) esquissa d'abord une politique de réaction musulmane ; il se reconnut vassal du sultan ottoman et, durant la guerre de Crimée, lui envoya des troupes contre les Russes. À la suite des pressions exercées sur lui par le congrès de Paris, qui mit fin à cette guerre (1856), il promulgua, le 9 sept. 1857, le Pacte fondamental (Ahd al-aman), qui garantissait la sécurité des personnes et des biens, instituait l'égalité devant la loi et l'impôt, et la liberté du commerce. Son successeur, Mohammed es-Sadok Bey (1859/83), qui fut le dernier des beys indépendants, alla plus loin encore en promulguant la Constitution du 26 avr. 1861, laquelle organisait une monarchie de type parlementaire, formule absolument nouvelle dans le monde musulman. Mais la mauvaise administration, les dépenses excessives de l'État, la fiscalité écrasante provoquèrent la révolte de 1864, conduite par Ali ben Ghedahem - le « bey du peuple » -, qui fut difficilement mais impitoyablement écrasée. Sous le protectorat français Alors qu'une commission internationale avait, en 1868, pris en charge les finances de la Tunisie en banqueroute et que Londres avait « laissé les mains libres à la France dans le pays » (1878), Jules Ferry, en avr. 1881, prenant prétexte d'une des fréquentes incursions de montagnards kroumirs en territoire algérien, fit envahir la Tunisie, à partir de l'Algérie, par une force de 30 000 hommes. Alors que ce corps expéditionnaire parvenait aux abords de Tunis, Sadok Bey accepta le traité du Bardo (ou de Kassar Saïd, 12 mai 1881), qui plaçait la Tunisie sous le protectorat de la France. Mais les tribus du Sud se soulevèrent dans la région de Kairouan et de Sfax ; ce mouvement fut arrêté par l'intervention de la flotte française, qui bombarda et prit Sfax (11 juill. 1881), et de troupes terrestres, qui s'emparèrent de Kairouan (26 oct.) et de Gafsa (19 nov.). La convention de La Marsa (8 juin 1883) précisa le régime du protectorat : le bey abandonnait à la France la défense nationale et la politique étrangère et lui donnait toute liberté pour réformer l'administration, laquelle, en fait, passa peu à peu tout entière sous contrôle français. 000200000C3C00001FE3 C36,La résistance tunisienne se manifesta dès 1907 par la naissance du mouvement des Jeunes Tunisiens d'Ali Bach Hanba et prit de l'ampleur à partir de la fondation, en 1920, du Destour, dont le premier animateur fut le cheik Tahalbi. À cette montée du nationalisme tunisien, la France ne répondit que par des réformes insuffisantes (création d'un Grand Conseil, purement consultatif, en 1922). En 1934, une scission du Destour donna naissance à un mouvement plus radical, le Néo-Destour, dirigé par Habib Bourguiba. En nov. 1942, lors du débarquement allié en Afrique du Nord, les Allemands se rendirent rapidement maîtres des principaux centres stratégiques de la Tunisie. La résistance des forces de l'Axe fut particulièrement tenace dans les secteurs de la ligne Mareth, au S., de Kasserine, à l'O., et de Medjez-el-Bab, au N.-O. ; mais la Tunisie fut finalement conquise par les troupes anglo-franco-américaines, après une campagne de trois mois (18 févr./13 mai 1943). Le général de Gaulle rétablit purement et simplement le régime du protectorat (décret du 27 mars 1944). La Tunisie de Bourguiba à Ben Ali Après deux années marquées par le développement du terrorisme, Mendès France reconnut l'autonomie interne de la Tunisie. Le 3 juin 1955, la France et le gouvernement Tahar ben Hammar signèrent des conventions qui rendaient aux Tunisiens la gestion de leurs affaires intérieures. La France ayant reconnu l'indépendance totale de la Tunisie (20 mars 1956), le Néo-Destour s'assura une majorité écrasante aux élections du mois suivant. Devenu chef du gouvernement, Bourguiba proclama la déchéance de la monarchie et l'établissement de la République (25 juill. 1957). Bourguiba poursuivit la lutte pour obtenir l'évacuation totale de son pays par les troupes françaises ; il fit bloquer la base de Bizerte, ce qui entraîna des combats sanglants entre soldats français et Tunisiens (20/22 juill. 1962) ; la France abandonna définitivement la base en oct. 1963. La nationalisation des terres (11 mai 1964) appartenant aux étrangers frappa particulièrement les colons français et provoqua une nouvelle dégradation des rapports franco-tunisiens. Bourguiba assura à la Tunisie une stabilité assez exceptionnelle. Modernisant les institutions de son pays, il abolit la polygamie, donna le droit de vote et d'éligibilité aux femmes, substitua un droit civil à l'ancien droit coranique. Président depuis 1957 (président à vie en 1975), Bourguiba concentra tous les pouvoirs en faisant du Néo-Destour le parti unique. L'économie connut une évolution libérale à partir de 1969, mais le caractère autocratique du système demeura. Divers mouvements sociaux, impitoyablement réprimés, se manifestèrent pendant le long règne bourguibiste : 1978, opposition de la centrale syndicale UGTT ; 1980, tentative d'insurrection à Gafsa, d'inspiration libyenne selon les autorités ; 1984, émeutes du pain. Enfin alerté, le pouvoir tenta d'instaurer, à partir de 1985, un pluralisme formel auquel l'opposition se refusa. Alors que le vieux président était accusé de tomber dans la sénilité, le général Zine Ben Ali prit le pouvoir en nov. 1987. 00020000080A00002C19 804,En févr. 1988, Ben Ali transformait le Néo-Destour en Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD). En avr. 1989, il fut élu président de la République lors d'élections présidentielle et législatives organisées conjointement (progrès des islamistes face au RCD, majoritaire). Le nouveau président s'employa à une politique de réconciliation nationale. Il entreprit également une démocratisation du régime en abrogeant la présidence à vie et en instaurant le pluripartisme. Mais, à partir de 1990, face à la montée de l'agitation islamiste, le pouvoir opta pour la répression. Cependant, la bonne santé économique du pays et le maintien de la stabilité politique, à côté de l'Algérie plongée dans la guerre civile, valurent à Ben Ali un très large soutien populaire. Seul candidat, il fut réélu en mars 1994 avec plus de 99 % des suffrages. L'opposition dénonçait l'utilisation abusive par le pouvoir de la menace islamiste pour retarder les réformes démocratiques promises. Sur le plan international, la Tunisie assura l'Irak de son soutien durant la première guerre du Golfe et tenta de réactiver la coopération des pays du Maghreb à travers l'Union du Maghreb arabe. À la fin des années 1990, les signes de démocratisation de la vie politique se faisaient toujours attendre, les autorités privilégiant la stabilité intérieure en vue d'une ouverture économique toujours plus grande, notamment en direction de l'Union européenne, avec qui fut signé un accord de libre-échange en 1995. Les élections générales d'oct. 1999 reconduisirent au pouvoir Ben Ali et son parti, le RCD, tandis que le harcèlement et l'intimidation des défenseurs des droits de l'homme se poursuivaient. Fin 2000, alors que depuis les années 1960 la Tunisie avait été à la pointe du dialogue avec Israël, le gouvernement réagit à la reprise des combats dans les territoires palestiniens occupés en rompant tout lien avec Israël. En prévision de l'élection présidentielle de 2004, Ben Ali a organisé un référendum en mai 2002 qui a approuvé à 99 % son projet de se représenter.