SPERBER Manès
SPERBER Manès. Ecrivain français originaire d’Europe centrale. Né à Zablotow, ville juive de la Galicie, le 12 décembre 1905. Toute la vie de la communauté est régie par la règle judaïque de vie et marquée par le mysticisme hassidique. Elevé dans ce milieu de piété, apprenant à lire dans la Bible, profondément attaché à sa famille, croyante et pratiquante, l’enfant n’en va pas moins s’écarter de la foi. Cette première rupture secrète sera bientôt suivie par l’effondrement du monde traditionnel, consécutif à la déclaration de la Première Guerre mondiale. Zablotow se trouve située dans la zone des combats. L’enfant sera le témoin des atrocités de la guerre et il en restera profondément marqué. La famille doit s’enfuir et gagner Vienne. C’est la fin de l’enfance en même temps que la fin du monde qui lui avait servi de cadre, moral autant que matériel. A Vienne, l’adolescent découvre la misère et la solitude. Pour la première fois, il est un pauvre parmi les riches, un juif parmi les gentils. Avec une extraordinaire précocité, il comprend et accepte sa situation et choisit de rester fidèle aux deux communautés auxquelles il se trouve appartenir. Elles vont bientôt entrer en conflit, parce que les mouvements de jeunesse juifs où l’adolescent s’engage sont mobilisés et orientés par l’idéal sioniste. Celui-ci s’oppose à l’idéal révolutionnaire et marxiste que Sperber découvre et qui lui paraît répondre aux maux dont souffre une société corrompue par les inégalités sociales et ravagée par la guerre. De toute l’ardeur de ses douze ans, il salue en la révolution d'Octobre l’aube de temps nouveaux et voit en Lénine et Trotski les porteurs de l’espoir de l’humanité. Cependant, il découvre la littérature et, en particulier, Dostoïevski, qui va exercer sur lui une influence durable et le conduire vers la forme romanesque qu’il adoptera vingt ans plus tard. Ces lectures permettent aussi à l’adolescent de mieux comprendre le chemin qui le conduit vers le socialisme et qui n’est pas tant celui de l’analyse politique ou économique que celui d’une compréhension des hommes, de leurs besoins et de leurs aspirations. Cet intérêt primordial trouve son épanouissement dans la psychologie que Sperber étudie auprès d’Alfred Adler. Remarqué par le maître, il devient, dès l’âge de seize ans, son disciple favori. Les premiers textes de Sperber seront consacrés à la psychologie individuelle ; il dirige l’une des revues adlériennes. Par des conférences, à Vienne d’abord, à Berlin ensuite (1927), il fait connaître la doctrine du maître qu’il pratique en thérapeute. En 1928, Sperber épouse Miriam Riter dont il aura un fils, Vladimir. Les activités politiques de plus en plus contraignantes de Sperber font craindre a Adler que l’engagement du disciple ne compromette l’enseignement du maître. Bientôt, c’est la rupture. Cependant, la montée du nazisme contraint Sperber à assumer des responsabilités plus grandes au sein du parti communiste. Quand Hitler prend le pouvoir, il est jeté en prison. Libéré, il se réfugie en Yougoslavie. En 1934, il est appelé à Paris pour y devenir le chef idéologique de l’institut pour l’étude du fascisme (IFA). Mais l’évolution stalinienne le conduit à rompre avec le parti (1937). Convaincu des erreurs et des crimes du communisme, il va désormais le combattre avec une ardeur égaie à celle qu’il a mise dans son combat contre les nazis. C’est à cette époque que Sperber revient à l’œuvre entreprise. Elle sera d’abord consacrée à un bilan de son activité de psychologue, une Caractérologie sociale, rédigée en 1933-34, manuscrit perdu, retrouvé, et qui paraîtra en 1978 ; à un bilan de son activité politique ensuite, l’Analyse de la tyrannie, publiée à Paris, en langue allemande, en 1938, détruite par la Gestapo, lors de l’Occupation. Cet essai est le premier à procéder à un exposé systématique du totalitarisme moderne. Sperber s’engage dans l’armée française. Après la défaite, réfugié dans le Midi de la France, il entreprend sa grande œuvre littéraire, la trilogie dont Arthur Kœstler a écrit qu’elle était « le roman saga du komintern ». Après la guerre, Sperber est appelé par André Malraux au ministère de l’information. En 1946, il entre chez Calmann-Lévy, où il dirige la collection des livres étrangers. En 1950, il épouse en secondes noces Jenka Zivgors. Ils auront un fils, Dan André. Les livres se succèdent : la trilogie paraît, Et le buisson devient cendre (1949), Plus profond que l'abîme (1950), La Baie perdue (1953) — v. Qu’une larme dans l’océan. Il collabore à de nombreux journaux et revues en Allemagne, en France et aux Etats-Unis, fait paraître nombre d’essais et d’études dont Le Talon d’Achille (1957), Alfred Adler (1972). Enfin, à partir de 1976, commence de paraître une nouvelle trilogie qui constitue à la fois une autobiographie et le couronnement de cette œuvre, et qui a connu un retentissement mondial: Les Porteurs d’eau (1976), Le Pont inachevé (1977), Jusqu’à ce qu’on nous ferme les veux (titre français provisoire), paru en allemand et qui doit paraître en français en 1979. Traduite et publiée dans de nombreux pays, l’Amérique, le Japon, les pays Scandinaves, Israël, etc., l’œuvre de Manès Sperber a été couronnée par de nombreux prix, parmi lesquels le Prix Goethe, le Prix Buchner et le Grand Prix d’Etat autrichien. Parce que les trois engagements majeurs de Sperber, en politique, psychologie et littérature, ont été totaux, un résumé de sa vie donne une idée exacte de la direction et des aspirations de l’œuvre, engagée dans tous les combats intellectuels autant que sociaux de l’époque. On pourrait définir la poétique de Sperber en la rapprochant de la tragédie antique, à laquelle elle a emprunté sa conception du héros. Les personnages de la trilogie, comme ceux de Sophocle ou d’Achille, ont pour vocation de se mesurer avec les Dieux et pour destin d’être écrasés par leur pouvoir. Seulement, les Dieux de Sperber se nomment l'Histoire, la guerre et la révolution. D’une part, il n’est pas de synthèse personnelle valable, ni d’harmonie intérieure possible, de destin humain, en un mot, hors de cet affrontement avec les monstres de l’injustice et de la cruauté, mais d’autre part, de cet affrontement l’homme doit sortir vaincu. Seulement, la lutte aura donné un sens à sa vie et, par sa défaite, il aura accédé à une humanité plénière. La passion qui domine le personnage et l’œuvre, c’est l’idée, une idée vécue comme une passion. La trilogie romanesque suit d’assez près celle qui formera l’autobiographie. Ce sont les mêmes événements : l’espoir communiste, la lutte antifasciste, le drame de la rupture avec le parti, la guerre. Chacun des événements constitue une sorte de rendez-vous pour l’un des personnages qui découvre là le moyen et le moment de réaliser son destin. La rupture avec la foi partisane est un moteur essentiel de l’action, car c’est à la suite d’une telle rupture que Sperber est devenu écrivain. Guerre, émeutes, luttes politiques constituent bien des aventures que le narrateur excelle à conter et pour lesquelles il a un goût aussi évident que contagieux. Mais, comme le lui a enseigné la Bible, toute narration exprime des significations qui la dépassent. Les aventures romanesques sont celles mêmes de l’histoire, non pas rêvées, mais, comme l’autobiographie va le démontrer, vécues. Leur but n'est pas de distraire, mais de représenter et, par ce détour, d’opérer une rencontre des consciences nécessaire à leur développement. L’œuvre, portée par une passion lucide, relate l’histoire des certitudes détruites, mais elle représente et conserve la gloire d’un incendie qui a illuminé la conscience des meilleurs hommes du temps. Une foi messianique l’emporte qui démontre la fidélité profonde de Sperber au judaïsme de son enfance. S’il a perdu la foi, il n’a jamais renié la morale qui l’a formé et qui a orienté ses recherches de psychologue, attaché à ménager l’avenir de l’individu et à le libérer du passéisme freudien, aussi bien que son engagement et ses essais politiques tendus vers un avenir riche de promesses et d’espoir. Par un noble paradoxe, son autobiographie est portée par ce même mouvement qui fait que le passé n’est ressaisi que dans et pour la richesse d’avenir qui s’y trouve dissimulée. Son talent de romancier, autant que son acuité d’essayiste, ses vertus personnelles, autant que l’étendue de son savoir ou que les péripéties d’une vie fidèle aux mouvements de l’histoire, font de Sperber un témoin exceptionnel de notre temps. ♦ « C’est le roman-saga du Kominterm, et le premier. Donc, un événement capital... C’est une œuvre d’une profondeur et d’une ampleur exceptionnelles. Comme dans l’image qui apparaît quand on se penche sur un fleuve, on y retrouve le reflet aux contours fluides, tremblants, de l’aventure la plus extraordinaire de l’esprit humain depuis l’Èglise médiévale. » Arthur Kœstler. ♦ « Livre de vérités meurtrières ... Vérités devenues passions et fatalités. Leurs ravages appellent ce qui, dans l’esprit de l’auteur, doit se substituer à elles et qui n’est ni scepticisme, ni religion, mais peut-être l’expérience humaine devenue lucidité. » André Malraux (préface à Comme une larme dans l’Océan). ♦ « Une œuvre qui vient à son heure et qui est de tous les temps ... » Upton Sinclair.