ROBIN Armand
ROBIN Armand. Ecrivain français. Né le 19 janvier 1912 à Plouguemevel (Côtes-du-Nord), mort à Paris le 30 mars 1961. Dernier rejeton, le huitième, d’une famille de cultivateurs misérables, il doit à ce rang de naissance et à son acharnement le privilège d’échapper aux servitudes du terroir, implacables en ce temps-là, et de poursuivre des études pour lesquelles il se révèle doué d’aptitudes exceptionnelles. En 1929, Jean Guéhenno, son professeur en classe de première supérieure au lycée Lakanal, découvre en lui une vocation d’une trempe et d’une qualité rares. Un puissant instinct de libération par le verbe guide à tout instant sa conduite ; il s’y soumettra sans réserve, y consacrera jusqu’au dernier soupir l’énergie tout entière d’une âme indomptable. De son existence personnelle il a fait au chant qui l’inspire l’absolu sacrifice et sa vie se confond avec le poème, arraché à la détresse humaine, que son œuvre traduit. Pour n’être que l’élan qui l’anime, pour ne rien devoir a des chances qu’il juge parasites, il prend très tôt ses distances avec ses propres mérites et renonce aux avantages que procurent les performances classiques aux intellectuels patentés. Tour à tour admissible à l’Ecole Normale Supérieure (1932), boursier de licence à Lyon (1933), admissible à l’agrégation des Lettres (1939), loin d’épuiser ses forces à des exercices d’école — dont, au demeurant, il s’acquitte avec virtuosité —, il s’accommode des demi-échecs qu’il a lui-même en partie provoqués par son détachement souverain et quelquefois de facétieuses reparties. Aux programmes de l’Université, il ne consent que des heures calculées avec parcimonie. D’autres soucis l’absorbent. Dès l’enfance, en son âme ils sont nés du besoin d’échapper à l’angoissant silence qui retranche de l’humanité ceux que leur faiblesse ou leur ignorance laissent « interdits » ; que rejettent aussi les mensonges et les vilenies d’un monde sans pitié. Epouser la cause des « siens », les déshérités, leur prêter sa voix et contre vents et marées remonter aux sources où tout redevient pur, où tout redevient vrai, voilà la mission pour laquelle il se sent désigné. C’est pour l’accomplir qu’il se lance dans l’aventure sans fin de la connaissance. Il n’a jusqu’à six ans parlé que le breton; mais le français, dont il a conquis la maîtrise avec vénération, fut vite entre ses doigts un merveilleux instrument. Après le grec, le latin, l’anglais, l’allemand, il apprend le russe, l’espagnol, l’italien ; éternel étudiant, il s’inscrit à l’Ecole des Langues Orientales et se familiarise successivement avec le suédois, le flamand, le chinois, l’arabe, le finnois, le hongrois... et va se créant, de dépaysement en dépaysement, une patrie mentale qu’il voudrait pareille à « un monde d’avant le monde, un monde encore innocent de mots ». Son bagage est rapidement suffisant pour lui assurer son gagne-pain : il tire celui-ci des abonnements au bulletin d’information qu’il rédige à partir de l’écoute des émissions radiophoniques internationales. Mais il poursuit en même temps la publication de traductions et d’œuvres originales. La parution de chacun de ses ouvrages marque simultanément une étape de son œuvre et de sa destinée. Dès 1940, un premier titre dit le choix déjà fait de l’exil et du don de soi : Ma vie sans moi offre un ensemble de poèmes d’A. Robin, en même temps que des traductions par lui d’Essenine, de Maïakovski, de J.P. Calloch, de Rilke, de Juljam Tuwim, de Tchekhov, d’Edgar Poe. Deux ans plus tard, il a terminé un « roman » : Le Temps qu’il fait. Etrange roman, en vérité, relatant les drames dont l’auteur fut, en ses jeunes années, l’acteur ou le témoin, mais en outre émouvante évocation, comme en un tableau de Chagall, d’un univers où la réalité inexorablement se mêle à la fiction. Moderne version du «roman breton», Le temps qu’il fait est une quête du Graal où le dialogue, à grand-peine institué entre le père et le fils, suscite le prodige de ressusciter le verbe assassiné. 1943 voit paraître la traduction de trois pièces de Goethe, 1949, celle de Quatre poètes russes (Maïakovski, Pasternak, Blok, Essenine) ; 1951, celle des Poèmes d’André Ady ; tandis que, l’un après l’autre, en 1953 puis en 1958, sortent les deux volumes de Poésie non traduite à partir d’auteurs chinois, russes, arabes (du VIe siècle), suédois, néerlandais, etc. Mais il faudrait inventer un mot pour désigner ces « non-traductions », transpositions en français, au sens musical du terme, de l’inspiration des modèles. C’est ainsi que l’un d’eux, Ungaretti, déclare avoir été par Armand Robin « saisi aux racines ». Il y a lieu par ailleurs de citer deux livres un peu à part dans la production de Robin : le premier, Les Poèmes indésirables (1945), est fait de vers imprécatoires contre les pouvoirs totalitaires, le second, La Fausse Parole (1953), est un vigoureux pamphlet contre le mensonge envahissant des mass media. (Signalons enfin la publication des poèmes posthumes, en 1968, sous le titre Le Monde d'une voix.) Sursaut désespéré de celui qui, pour « vivre dans l’éternel », rêvait, dès ses premiers essais, de « coïncider avec toute la souffrance et toute la joie présentes à chaque moment du monde », l’œuvre d’Armand Robin est une œuvre à la fois très savamment et très humblement concertée : elle rayonne du pur éclat d’une triomphante innocence.
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