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RILKE Rainer Maria

RILKE Rainer Maria 1875-1924

L’essentiel de l’œuvre de ce très grand poète né à Prague a été composée en allemand. Pourtant, fixé en France jusqu’à la déclaration de la Première Guerre mondiale, puis en Suisse, ou il mourra dans un sanatorium près de Montreux, il a laissé deux recueils en français, Vergers suivi de Quatrains valaisans (1926) et Poèmes français (1935).

RILKE Rainer Maria (René Karl Wilhelm Joseph Maria Rilke, dit). L’un des plus grands poètes contemporains de langue allemande, avec Stefan George et Hugo von Hofmannsthal, est né le 4 décembre 1875 à Prague, et mort le 29 décembre 1926 à Valmont près de Montreux. Fils de Josef Rilke, ancien officier de carrière et inspecteur des chemins de fer, et de Phia Entz, fille d’un négociant et conseiller aulique. Après ses premières classes à l’école conventuelle des piaristes à Prague, il entre à l’Ecole des Cadets de St-Pölten, puis à la Militär Oberrealschule de Mährisch-Weisskirchen, en est retiré, et après ces cinq années de pénibles expériences, il termine enfin ses humanités en prenant des leçons particulières. II passe son baccalauréat en 1895 et s’inscrit en 1896 à l’Université de Munich où il étudiera la philosophie mais surtout suivra les cours d’histoire de l’art de Richard Muther. Vers cette époque, Rilke participe à de nombreux courants fin de siècle, publie dans des revues allemandes et autrichiennes, développe une certaine activité dramatique à Prague. Les œuvres en prose et les premiers poèmes de cette période n’ont qu’un intérêt historique et documentaire par rapport à son évolution ultérieure; car si on y relève d’une part l'influence, d’ailleurs avouée, de Liliencron et de Dehmel, et plus tard de la « Stimmungslyrik » (lyrisme des états d’âme, évocations d’atmosphères), aucune ne caractérise encore le génie qui devait s’épanouir peu de temps après dans des conditions de vie nouvelles, si ce n’est que l’on trouve çà et là des accents qui ne gagneront en ampleur qu’à la suite de certains événements intimes; destin qui fera de Rilke, malgré sa vaste audience, un « isolé » comme Hölderlin et Nietzsche, et le précipitera hors de la vie littéraire allemande proprement dite dans de plus vastes circuits; et cependant, c’est en lui que les ressources de l’âme et de la langue allemandes vont connaître une de leurs plus hautes floraisons. En 1897 à Munich, il rencontre l’ancienne amie de Nietzsche, Mme Lou Andréas Salomé, que le poète de Ainsi parlait Zarathoustra avait voulu épouser, et auquel elle avait consacré d’importantes études comme elle fera plus tard pour le poète des Elégies de Duino; devenue à ce moment la femme du professeur Andréas, fameux orientaliste, elle sera plus tard fervente disciple de Freud; Rilke se lie intimement avec elle. Quand il séjournera pour la première fois en Italie, notamment à Florence, il en rapportera un journal de voyage à l’intention de Lou — Journal florentin; elle-même — qui est d’origine balte, d’une famille de huguenots français établie à St-Pétersbourg — l’emmène successivement dans deux voyages en Russie où ils séjourneront d’avril à juin 1899, puis derechef du début mai à fin août 1900, et où il rencontrera Tolstoï; c’est ainsi, sous le signe de Lou, que Rilke éprouve ses deux premiers contacts avec le monde slave et le monde latin. A l’issue de sa liaison avec Rilke, elle continuera à exercer sur lui une cure d’âme qui prévaudra jusqu’aux derniers jours du poète. En automne 1900, revenu en Allemagne, il s’établit à Worpswede (entre Brême et Hambourg) au milieu d’une colonie d’artistes; c’est là qu’il rencontrera une jeune fille sculpteur, élève de Rodin, Clara Westhoff, qu’il épousera en 1901; à la fin de l’année ils auront une fille, Ruth. En 1902, Rilke et sa femme se rendent à Paris où Rilke entre en contact personnel avec Rodin; de cette fréquentation de l’artiste en plein travail, le poète s’en reviendra avec la nostalgie d’une vie artisanale. En avril 1903, Rilke et Clara décident d’interrompre leur vie conjugale, mais ils resteront en constants rapports jusqu’à la fin de la vie du poète; Rilke se rend à Viareggio, puis revient a Paris et repart avec Clara a Worpswede; de là, au mois d’août, — c’est l’une des conséquences du contact avec Rodin et des antiques à Paris, — ils se rendent à Rome où Rilke passera seul de longs mois jusqu’en juillet 1904, De Rome dont il est sursaturé, répondant à diverses invitations Scandinaves dont celle de la femme écrivain danoise Ellen Key, il se rend au Danemark et en Suède. C’est l’époque où il s’occupe intensément de Jacobsen, l’auteur de Niels Lyhne. En 1905, il revoit son amie Lou à Gottingen, revient l’automne à Paris d’où il repart pour une tournée de conférences en Allemagne. La même année il s’est lié avec A. Kippenberg (l’Insel-Verlag) à Leipzig qui désormais publiera toutes ses œuvres. Si, entre 1896 et 1898, Rilke avait fait paraître quelques recueils qu’il considéra plus tard lui-même comme peu représentatifs et qu’il admit par pure probité dans le premier tome de ses œuvres complètes, il nous faut cependant en mentionner quelques-uns : Sacrifices lariques [1896], Couronné de rêves [1897], Avent [1898]. Rilke lui-même a toujours fait dater sa réalité poétique de 1899-1900. Or, dès 1899, on lit dans son recueil A Moi pour me fêter — Poésies de jeunesse — le poème Ce qu’est la nostalgie, qui projette déjà le mouvement du destin rilkéen. La même année, il compose Le Chant de l’amour et de la mort du Cornette Rilke. Entre 1900 et 1905, il a d’ores et déjà donné des œuvres capitales : le Livre d’heures (en trois livres composés successivement : le Livre de la vie monastique, 1899; Livre du pèlerinage, 1901; le Livre de la pauvreté et de la mort, 1903); un poème dramatique : La Princesse blanche [1900]; le Livre des images; certains grands poèmes tels La Panthère [Der Panther, 1903], Orphée, Eurydice, Hermès [Orpheus, Eury-dike, Hermes, 1904], plus tard réunis dans le recueil des Nouveaux Poèles [ 1907]. Il a écrit, vers la même époque, les lettres à X. Kappus, publiées sous le titre des Lettres à un jeune poète en 1929; sa monographie sur Auguste Rodin (1903). Enfin, il a commencé sa grande œuvre en prose : Les Cahiers de Malte Laurids Brigge. En 1906, Rilke accepte l’hospitalité (à Meudon) de Rodin dont il devient le secrétaire; peu de temps après, un malentendu vient ternir leurs rapports et Rilke s’installe en Belgique, et arrive vers la fin de l’année à Capri pour y demeurer jusqu’à fin mai 1907. Il se retrouve en octobre 1907 à Paris où la peinture de Cézanne (salon d’automne) agit sur lui de façon aussi déterminante que l’art de Rodin. En novembre, une tournée de conférences le ramène à Prague ; il se réconcilie par lettres avec Rodin, gagne Venise, puis remonte en Allemagne du Nord (Oberneuland) où il demeure jusqu’en mars 1908. Il passe le début du printemps à Capri et rentre en mai à Paris où il réside à la rue de Varenne (hôtel Biron). En 1909, il va faire une cure en Allemagne aux bains de Rip-poldsau; en fin septembre, il voyage en Provence et découvre les Baux. A son retour à Paris, par l’intermédiaire de son ami le philosophe Rudolf Kassner, il rencontre la princesse von Thurn und Taxis avec laquelle il développera une longue, confidentielle amitié qui durera jusqu’à la fin de sa vie. Aussi en 1910, après une nouvelle tournée de conférences en Allemagne, faite en janvier, répondant à une invitation de la princesse, gagne-t-il la vieille résidence des Taxis en Dalmatie, sise sur l’Adriatique, le château de Duino — où plus tard naîtront les Elégies de ce nom. L’année 1910 achève la période marquée surtout par l’élaboration des Cahiers de Malte Laurids Brigge qui paraîtront l’année suivante. Dans l’intervalle, une nouvelle série de ses plus beaux poèmes paraît sous le titre des Frühe Gedichte (1909), remaniement de Mir zur Feier, mais surtout les Nouveaux Poèmes [1907] — et quelques-uns de ses grands poèmes les plus célèbres tels : Alceste [1907]; le Requiem pour une amie [1908]; Requiem pour le comte de Kalckreuth [1909) — v. Requiem; il a traduit les Sonnets d’Elisabeth Barrett-Browning (1908), les Cinq Lettres de la sœur Marianne Alcoforado — Lettres portugaises (1906-1907). En outre, il travaille à une seconde partie de son étude sur Rodin et écrit à sa femme une série de Lettres sur Cézanne. En décembre 1910 il se rend en Algérie et en Tunisie, puis s’embarque à Naples pour l’Egypte où il voyage et séjourne jusqu’à la fin de mars. Mais dès avril il est de retour à Venise et, en juin, à Paris. Il passe ensuite en Allemagne, visite la princesse de Thurn et Taxis en Bohême, puis revenu à Paris à l’automne, il redescend dans le Midi et rejoint le château de Duino où, cette fois, il séjournera seul jusqu’en mai 1912; c’est durant cette réclusion prolongée sur l’Adriatique que Rilke entre dans le cycle des Elégies de Duino; il passe une partie de l’été à Venise, s’y lie avec la Duse, puis revient à Duino, remonte à Munich, redescend sur Paris pour gagner l’Espagne où, à partir de novembre jusqu’à fin février 1913, il vivra des heures révélatrices, notamment à Tolède et à Ronda. Durant cette année, il revient en Allemagne, y fait une nouvelle cure à Rippoldsau, revoit Lou Andréas Salomé à Göt-tingen, entreprend avec elle un voyage dans le Riesengebirge, puis regagne Paris où il habite désormais rue Campagne-Première. Au début de 1914, il quitte Paris pour Berlin où il séjournera de février à mars, s’y lie avec une virtuose, Mme de Hattingberg (Benve-nuta), élève de Busoni; tous deux font ensuite un voyage à Munich et à Duino. De là Rilke se rend a Assise, rentre à Paris, d’où il repart de nouveau pour Leipzig chez son éditeur et ami Kippenberg : c’est en Allemagne que le surprend l’explosion de la guerre. Entre 1911 et 1914, après la publication des Cahiers (1911), le plus important à signaler ce sont les premières manifestations des Elégies qui seront au nombre de dix (la première et la seconde entièrement écrites à Duino, en mai 1912, suivies d’ébauches de la troisième, de la sixième, de la dixième); les grands poèmes: Trilogie espagnole [1913]; A Tange [ 1913]; Tournant [1914]; le poème A Hölderlin (1914); d’autre part, deux morceaux en prose, intitulés : Expériences révélateurs de l’« espace intérieur du monde »; des traductions : Le Centaure de Maurice de Guérin; quelques sonnets de Louise Labé; Le Sermon de l'Amour de Madeleine (sermon français du XVIIe siècle); enfin la traduction du Retour de l'enfant prodigue d’André Gide. Au début des hostilités de 1914, Rilke s’installe à Munich; en 1915 il y revoit Lou Andréas Salomé; par ailleurs s'il s’y lie avec Mme Lulu Albert-Lasard, peintre; au cours d’un séjour en Westphalie chez Mme Hertha König, il a pu contempler les Saltimbanques de Picasso, évocation pour lui d’un souvenir parisien de 1907, et qui trouvera sa résonance dans la quatrième Elégie. Vers la fin de l’année il se trouve à Vienne chez la princesse de Thurn et Taxis. Ressortissant autrichien, il y est mobilisé en 1916; d’abord pour le service armé, puis comme auxiliaire affecté au service de presse du ministère de la Guerre à Vienne; définitivement libéré en juin, il continuera à résider à Munich (sauf quelques voyages à Berlin et en Westphalie) et c’est à Munich qu’il vivra la révolution de novembre 1918. En 1919, il y reçoit encore Lou Andréas Salomé qu’il revoit alors pour la dernière fois; en juin 1919, invité à donner des séances de lecture dans différentes villes suisses, Rilke quitte définitivement l’Allemagne. Il passe successivement à Berne, Nyon, Zurich, puis à Genève, enfin à Soglio, et décide de demeurer provisoirement en Suisse. En 1920 — après un saut à Venise où il revoit la princesse de Thurn et Taxis — il se retrouve à Genève où il se lie avec « Merline », femme peintre, avec laquelle il explore le Valais; puis il va passer huit jours à Paris où il reprend contact avec le passé; Paris retrouvé et le Valais découvert avec des réminiscences du paysage espagnol de Tolède, constituent alors pour Rilke l’expérience de la réintégration d’un circuit, la guérison des « fractures intimes ». De retour en Suisse, il séjourne pour un temps près de Bâle, au château de Berg. Au printemps, il descend dans le canton de Vaud sur le bord du Léman, mais en juin revient avec Merline dans le Valais où il décide de s’installer à demeure au château de Muzot, près de Sierre, que lui offrent ses amis Reinhardt, de Winterthur. C’est là que se produit, en février 1922, l’événement capital de cette dernière période : l’achèvement des Elégies de Duino. Vers la fin de l’année, sa santé se fait chancelante. En 1923 il se rend pour le première fois à la clinique de Valmont. De retour à Muzot, en 1924, il y reçoit Paul Valéry. Il reverra également et pour la dernière fois sa femme Clara Westhoff, à Sierre; il termine l’année à la clinique de Valmont Au début de 1925 il quitte Valmont, non pour Muzot, mais pour Paris où il fait un séjour long et épuisant dans l’agitation des anciens amis retrouvés — entre autres Gide — et des nouvelles rencontres (Jules Supervielle, Jean Cassou, Jacques Rivière, Groethuysen, Edmond Jaloux, Charles du Bos, Jean Paulhan, Maurice Betz, son premier traducteur français). De retour à Muzot, il y célèbre son cinquantième anniversaire. Mais dès le printemps 1926, ses malaises le ramènent à la clinique de Valmont; il ne repasse à Muzot que vers la mi-été, revoit pour la dernière fois la princesse de Thum et Taxis, à Ragaz; en septembre, il est à Lausanne, y rencontre la « belle Egyptienne » (Mme Nimet Eloui) et va passer quelques jours à Muzot; dès fin novembre, il revient à Valmont. Le mal, dont les symptômes se sont révélés sporadiquement, éclate : Rilke, atteint d’une leucémie aiguë, meurt à la clinique, le 29 décembre 1926. Conformément à son testament, il est enseveli à Rarogne (Valais), le 2 janvier 1927. Au début de la guerre, Rilke semble encore porté par l’essor des années précédentes; en tout cas en 1915 il compose la quatrième Elégie et entre autres grands poèmes, le Requiem pour la mort d’un jeune garçon — Requiem, — et la magnifique Ode an Bellman, les Paroles du Seigneur à Jean à Patmos (ainsi que des traductions de Michel-Ange, poursuivies vers la fin de la guerre). Mais, à partir de 1916, son « cœur ruiné » par la désolation est presque réduit au silence jusqu’en 1918, si l’on excepte quelques très beaux vers de circonstances et l’achevement de la traduction des sonnets de Louise Labé (1917). En 1918, un seul mais très important poème : Musique : respiration des statues [Musik : Atem der Statuen]. Entre 1919 et 1926 : période des plus fécondes, gravitant autour de l’accomplissement des Elégies de Duino et de la composition des Sonnets à Orphée (au château de Muzot en 1922). En 1920, Rilke avait composé les Poèmes posthumes du Comte C. JE. (château de Berg, Bâle). Quant aux autres innombrables poèmes venus entre 1919 et 1926, ils ont été recueillis et publiés sous le titre Poèmes tardifs. Innombrables sont également les poèmes dispersés qui ont donné lieu récemment à un nouveau volumineux recueil intitulé Poèmes (1906-26). Il reste enfin à mentionner les Poèmes français : Vergers, les Quatrains valaisans, les Fenêtres, les Roses, Carnets de poche (1924), publiés en 1926 d’abord puis en 1935. Enfin, entre 1921 et 1926, Rilke s’était voué à la traduction des œuvres de Valéry : Le Cimetière marin et Eupalinos (en 1921 et en 1922), l'Ame de la danse , Charmes et les autres recueils du poète français. On peut circonscrire trois périodes dans la carrière poétique de Rilke, à partir de 1900 : la première période, de 1900 à 1906, qui est dominée par le Livre d’heures et par quelques autres grands poèmes et s’inscrit dans le contexte des diverses influences et réalités assimilées (la liaison avec Lou Andréas Salomé, la Russie, l’Italie, la Scandinavie, Paris, les arts plastiques); Rilke, par défiance de ses états d’âme, de sa propension à l’effusion, de son pathos même, aspire à une règle de vie, à des disciplines d’art, alors même qu’il a déjà atteint à la très haute expression poétique; de là, la grande attraction de l’exemple artisanal de Rodin, comme aussi celui de la peinture de Cézanne (cela dans sa lutte avec la remontée des souvenirs d’enfance durant son premier séjour parisien); le but est alors de créer des « objets »; de là se forme chez Rilke la notion de l’espace en tant que dimension spirituelle (cf. le Livre des images et les Nouveaux Poèmes). La seconde période, de 1906 à 1910, est dominée par l’élaboration de la grande œuvre en prose : les Cahiers de Malte Laurids Brigge, méditation sur le dépaysement d’une âme qui succombe aux « éléments insaisissables de cette vie » pour n’avoir su surpasser la vision artistique de son regard. Œuvre d’une prose admirable, pour Rilke elle reste comme le témoignage d’un échec intérieur : car elle eût dû opérer l’exorcisme des secrets de son enfance — et elle n’avait fait que peindre son propre recul devant sa vraie tâche. Pendant qu’il achevait le livre, il a envisagé de ne plus écrire pour se vouer à la médecine et même songe un instant à se soumettre à la psychanalyse; tentation d’échapper à son propre destin qui le ressaisit bientôt avec véhémence au château de Duino (1911-1912). A Duino commence la troisième période : c’est la période du cycle des Elégies. Elle embrasse dix années, y compris la syncope des quatre années de guerre, et culmine dans les six jours de l’achèvement des Elégies en 1922, au château de Muzot. On peut y discerner trois phases : la première se polarise entre Duino et Tolède. La seconde est celle des « années indicibles » (1914-18) qui confine le poète à Munich, entre Vienne et Berlin. Dans un grand poème de 1914, le poète avait dit : « l’œuvre de la vision est faite / fais désormais l’œuvre du cœur »; à vrai dire, ce fut l'intégration de la catastrophe à son expérience. Elle constitue une partie intégrante de la sphère des Elégies; et si au lendemain de la guerre il connut le rétablissement du « mouvement circulaire de la conscience », c’est peut-être que la démesure de la catastrophe, l’échec de l’être humain devant les forces « obscures » étaient devenus révélations même de la transcendance de ces forces, sous la figure de l’« Ange », dont la beauté n’est que « le commencement du terrible ». Le mode intermittent dont se « dictèrent » les Elégies semblerait témoigner de leur caractère prémonitoire par rapport à un événement qui menace leur audition, et n’en fait pas moins partie de leur origine; ce qu’elles nomment « la mort familière » — le monde des morts. Jusqu’au moment de Duino, Rilke était allé au-devant des choses pour mûrir son art : désormais il convertit l’espace vécu en espace intérieur (« Weltinnenraum ») : ici la mort n’est plus seulement le « fruit qui mûrit à l’intérieur de la vie », mais « la face cachée de l’existence — l’autre côté de la nature » où toute existence apparaît en dehors de la fonction de vivre, toute chose en dehors de son usage, dans sa réalité ontologique. La dernière phase de la troisième période, au lendemain de l’achèvement des Elégies et de la composition des Sonnets à Orphée, si elle s’épanouit dans une production poétique d’une splendeur et d’une richesse incomparables, comme en font foi les Poèmes inédits ou les Poèmes dits tardifs, il reste qu’elle fut pour Rilke un règlement de comptes : secoué par l’irruption soudaine et totale d’une « présence » qu’il invoquait depuis dix ans (1912-1922), il connut alors une crise, finale, qu’il éprouva comme la loi des compensations. Dès la parution du Livre d’heures et de son poème de jeunesse (le Cornette Rilke) sa célébrité se répandit rapidement non seulement en Autriche et en Allemagne, mais aussi en Scandinavie. Par exemple à l’époque où, en France, Claudel, Gide, pour ne pas parler de Valéry ou de Proust, restaient confinés dans un public de cénacle, et discutés, voire contestés dans l’opinion, Rilke jouissait déjà en Allemagne de la plus vaste audience qu’un poète ait jamais connue de son vivant, dans l’époque contemporaine. Dès le lendemain de la Première Guerre mondiale, la gloire de Rilke était universelle. Et cependant l’œuvre poétique de Rilke appartient comme celles d’un Hölderlin ou d’un Shelley au nombre de celles qui défient la traduction. Il reste que, rarement, poète de son envergure s’est autant dépensé dans sa correspondance (près d’une dizaine de volumes) :elle n’a pas seulement un caractère confidentiel et intime (correspondance avec Lou, avec la princesse von Thurn und Taxis, lettres françaises à Merline) mais, d’une manière générale, elle constitue un perpétuel commentaire aux états préalables à sa création en même temps qu’une méditation sur la position aléatoire du poète dans le monde moderne.

♦ LES ÉLÉGIES DE DUINO (LE MESSAGE ORPHIQUE DE RILKE). « ... Nous butinons éperdument le miel du visible pour l'accumuler dans la grande ruche d'or de l’invisible. Et cette activité est à la fois soutenue et stimulée par le fait qu 'une si grande part du visible s’efface toujours plus rapidement et pour n’être point remplacée... Les choses animées, vivantes, les choses associées à notre connaître sont sur leur déclin et ne peuvent plus être remplacées. Nous sommes peut-être les derniers à les avoir connues. Sur nous repose cette responsabilité d’avoir non seulement à garder leur souvenir (ce serait trop peu et trop peu sûr), mais encore à sauvegarder leur valeur humaine et larique... L’Ange des Elégies est cette créature dans laquelle la transmutation du visible en invisible que nous réalisons apparaît comme déjà accomplie. L ’Ange des Elégies est cet être qui se porte garant de reconnaître dans l’invisible un rang supérieur de réalité. » R.-M. Rilke, lettre à Witold de Hulewicz, 13 novembre 1925. ♦ « Ni avant, ni après Rilke, n ’ont été atteints cette haute et sereine tension de l’impression, ce calme de limpide orient dans un mouvement jamais suspendu. Ni l'ancienne poésie allemande, ni George ou Borchardt ne montrent de feu libre, cette combustion sans tremblement ni ombre... La poésie de Rilke a quelque chose de largement ouvert, son pouvoir dure comme un suspens soutenu... A suivre révolution de Rilke... on voit... tout ce qui était présent depuis le début se modifier à peine, être modelé par un sens de plus en plus profond. On assiste, en un mot, au spectacle extrêmement rare d’une formation par accomplissement intérieur... On pourrait dire qu'il s’agit ici, encore que partiellement, du sentiment considéré comme un Tout sur lequel le monde comme une île, flotterait... Rilke aura été un jour, sur le chemin qui conduit de la religiosité du Moyen Age par-delà l’idéal humaniste vers une image nouvelle du monde, non seulement un grand poète, mais un guide considérable. » Robert Musil. ♦ « Si l’on voulait isoler le trait propre à l’expérience de Rilke, celui que sa poésie préserve par-delà les images et les formes, il faudrait le chercher dans un rapport avec le négatif : cette tension qui est un consentement, cette patience qui obéit, mais qui cependant va au-delà (« Il obéit en passant outre »), cette action lente et comme invisible, sans efficacité, mais non sans autorité, qu’il oppose à la puissance agissante du monde et qui va dans le chant, est l’entente secrète avec la mort... Rüke, comme Mallarmé, fait de la poésie un rapport avec l’absence, mais combien cependant les expériences de ces deux poètes, apparemment si proches, sont différentes... pour Mallarmé, l’absence reste la force du négatif, ce qui écarte « la réalité des choses »,... pour Rilke l’absence est aussi la présence des choses, l’intimité de l’être-chose où se rassemble le désir de tomber vers le centre par une chute silencieuse, immobile et sans fin... Rilke... se tourne vers la mort comme vers l'origine de la possibilité poétique, cherche avec elle un rapport plus profond... L'absence se lie chez Mallarmé, à la soudaineté de l'instant.. L'absence, chez Rilke, se lie à l'espace qui lui-même est peut-être libre du temps, mais qui... par la lente transmutation qui le consacre, est aussi comme un autre temps, une manière de s'approcher d'un temps qui serait le temps même de mourir ou l'essence de la mort, temps bien différent de l’affairement impatient et violent qui est le nôtre... » Maurice Blanchot.

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