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QUESTION DU CACHEMIRE

QUESTION DU CACHEMIRE Alors qu’elles apparaissaient en voie de normalisation sur le long terme après trois guerres (1947-1949, 1965 et 1971), les relations indo-pakistanaises sont devenues franchement mauvaises avec l’apparition, en 1989, d’un cycle manifestation-répression-terrorisme (18 000 à 30 000 morts, selon les sources, de 1988 à 1998) dans l’État indien du Jammu et Cachemire (J & K), dont le Pakistan occupe les deux cinquièmes depuis 1947. Ce cycle a développé une tendance séparatiste chez les musulmans (majoritaires) des trois autres cinquièmes, sous contrôle indien (estimés à 7,7 millions de personnes en 1991). L’Inde accuse le Pakistan d’armer les séparatistes et le Pakistan reproche aux forces de l’ordre indiennes de violer les droits de l’homme. Islamabad réclame la mise en œuvre du « plébiscite libre et impartial », préconisé par la résolution du 5 janvier 1949 de la Commission des Nations unies pour l’Inde et le Pakistan (CNUIP), de manière à ce que la population de cette ancienne principauté décide de son rattachement à l’un des deux pays. New Delhi invoque le ralliement à l’Union indienne du maharadjah du J & K, Hari Singh, le 26 octobre 1947, conformément au processus prévu lors de l’indépendance de l’Inde et du Pakistan, le 15 août 1947 pour régler le sort des 565 principautés du sous-continent qui ne faisaient pas partie des Indes britanniques. De plus, le retrait des forces pakistanaises de la principauté devait constituer un préalable au plébiscite (résolution de la CNUIP du 13 août 1948). Il n’a donc jamais été question d’indépendance pour les Cachemiris. Cependant, parmi les mouvements formés par les partisans de la séparation d’avec l’Inde et dont le principal est le Hezb-ul Mujahidin (Parti des combattants), prônant le rattachement au Pakistan, on trouve le Front de libération du J & K (JKLF), qui revendique une totale indépendance. Une mosaïque géographique et ethnique. Les régions constituant l’ancienne principauté, et séparées par la ligne de contrôle du cessez-le-feu du 1er janvier 1949, présentent une étendue (218 000 km2) et une diversité impressionnantes. À l’est, du côté indien, la région de Jammu, avec sa ville éponyme et capitale d’hiver, est de peuplement dogra (pendjabi) majoritairement hindou (4 millions de personnes en 1991) ; le Cachemire proprement dit, aussi appelé « la Vallée », celle de la rivière Jhelum avec la capitale d’été Srinagar, compte 3,8 millions d’habitants (1991), qui sont à environ 90 % musulmans sunnites, mais, en 1990, les 150 000 hindous de la classe dominante des brahmanes pandit se sont réfugiés au Jammu et au Pendjab. Le plateau aride (cours supérieur de l’Indus) accueille, plus à l’est, le Ladakh (Leh), avec 170 000 habitants de souche tibétaine, en majorité bouddhistes ; à l’ouest, côté pakistanais, l’Azad-Cachemire (Muzaffarabad, Poonch), le Baltistan (Skardu), puis la région de Gilgit et huit principautés (Hunza, Nagar, Punial, Yasin, Kuh Ghizar, Ishkoman et Chilas) comptabilisent au total environ 3,5 millions d’habitants, presque tous musulmans chiites. En 1846, le rajah hindou de Jammu, un Dogra nommé Gulab Singh, achète la vallée du Cachemire et Gilgit à l’Angleterre. Il a déjà conquis le Ladakh en 1834 et une partie du Baltistan en 1840. À la fin du xixe siècle, les Britanniques vassalisent de force les huit principautés pour le compte des héritiers de Gulab Singh. En 1935, son arrière-petit-neveu, Hari Singh, s’approprie Poonch. Pour toutes ces populations, la dynastie dogra laissera le souvenir d’une occupation étrangère très dure. Aussi, dès août 1947, les régions de Gilgit et de Poonch se révoltent-elles, sur fond de massacre des musulmans de Jammu par des hindous et des sikhs. Le 22 octobre, 3 000 combattants irréguliers, originaires de la frontière afghane, envahissent « la Vallée », poussant Hari Singh à opter pour l’accession à l’Union indienne. Cela permet l’intervention militaire de New Delhi et, au début de 1948, celle du Pakistan. Le 24, les rebelles de Poonch créent une entité indépendante, l’Azad Jammu et Cachemire (« J & K libre »). L’Azad J & K, dont la capitale est Muzaffarabad, dispose d’une Constitution provisoire (24 août 1974) et d’un Parlement élu. Son gouvernement est « conseillé » par le gouvernement pakistanais. Par l’accord de Karachi du 28 avril 1949, son premier président, le sardar Ibrahim Khan, confie au Pakistan l’administration du Baltistan, de Gilgit et des huit principautés, réunis sous l’appellation de « Territoires du Nord » (Northern Areas). L’État indien du J & K est gouverné depuis 1947 par la Conférence nationale du Cachemire, mouvement nationaliste créé en 1939 contre le pouvoir dogra par Mohammad Abdullah. Associé à l’Union indienne (laïque), mais garant de l’identité cachemiri - la Kashmiriyat -, ce parti ratifie l’accession de la principauté à l’Inde, le 5 février 1954, et la dote d’une Constitution (26 janvier 1957), entérinée par l’article 370 de celle de l’Inde. La malheureuse alliance de Farooq, fils d’Abdullah, avec Rajiv Gandhi, Premier ministre de l’Inde (1984-1989), et avec le parti de celui-ci, le Congrès-I, aux élections truquées de 1987, entraînera les manifestations de 1989. Un risque de guerre indo-pakistanaise ? D’autres contentieux majeurs, notamment le partage des eaux de l’Indus, ont déjà été réglés entre l’Inde et le Pakistan. Mais la question du J & K met en cause le principe fondateur de l’État du Pakistan, créé sur des bases religieuses, à l’inverse de celui de l’Union indienne à vocation laïque. Il s’agit là de la dernière étape de la dramatique partition de 1947 entre l’Inde et le Pakistan, lors de la décolonisation, en peine d’aboutissement. Ainsi, les guerres indo-pakistanaises de 1947 et 1965 ont-elles déjà pour objet le Jammu et Cachemire. À partir de 1983, une guerre de positions y est engagée dans le Karakorum (au sud du glacier du Siachen), les Indiens interdisant aux Pakistanais l’accès au col éponyme, à la frontière chinoise. Au tournant du siècle, les risques de déclenchement d’une guerre de grande ampleur entre les deux pays paraissaient cependant faibles : par l’accord de Simla du 2 juillet 1972, les deux pays se sont engagés à « résoudre leurs différends par des moyens pacifiques ». Leur accès « officiel », en 1998, à la maîtrise des armements nucléaires, ne semble pas avoir aggravé ces risques, au contraire : au cours de la bataille de Kargil (Ladakh, printemps 1999), où des séparatistes cachemiris, infiltrés du côté indien avec le soutien logistique et l’appui-feu pakistanais, ont finalement été repoussés par les forces indiennes, Islamabad et New Delhi ont constamment invoqué la dissuasion nucléaire réciproque pour éviter que le conflit ne se généralise comme en 1965. Cette question apparaissait décidément très difficile à résoudre, car après cinquante années de propagande intérieure, tout gouvernement indien ou pakistanais craignait d’être renversé au moindre signe de faiblesse. Les gouvernements en place au tournant du siècle étaient de tendance « dure » : militaire au Pakistan, ultranationaliste en Inde, semblant, paradoxalement, avoir plus de poids pour imposer un accord à leurs opinions publiques.

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