Puissances (Potenzen) - Schelling
Puissances (Potenzen)
• Concepts fondamentaux de la raison pure. •• « Tranches de vie divine prélevées artificiellement dans un Acte éternel », ou encore « concessions successives que l’identité doit faire à l’altérité » (V. Jankélévitch), les puissances sont chaque fois l’Absolu tout entier, mais chaque fois dans une perspective particulière et différente. Puissances, ou exposants au sens mathématique de l’élévation à la puissance, ou périodes, ou principes, ou primordialités : elles ne tirent pas leur sens des possibles évanescents, mais de la plénitude du verbe pouvoir, können, au sujet duquel Schelling remarque qu’il commande l’accusatif, comme le veut en arabe la construction du verbe « être », montrant par là que le est a le même sens que potest (Phil. Rév., II, 78). Dieu « peut » (kann) la raison (accusatif = rationem), autrement dit : la raison est le lieu où Dieu est. Les puissances sont les diverses déterminations sous lesquelles est posé le tout indivisible, elles relèvent d’une pensée identifiée, sur la lancée de Fichte, à l’activité du pur poser, ou activité thétique : 1) ce qui peut être (das Seynkönnende). 2) ce qui doit nécessairement être (das Seynmüssende), 3) ce qui doit être (das Seynsollende), à savoir : S, O, S = O (sujet-objet), ou encore être soi, être hors de soi, être auprès de soi ; être en soi, être pour soi, être en et pour soi. Le terme même de Potenz a été suggéré à Schelling par Eschenmayer, et plus précisément par les Propositions tirées de la métaphysique de la nature de ce dernier, parues en 1797 (dette reconnue par Schelling en SWV, 62). ••• Issue de la philosophie de la Nature, la méthode potentielle chère à Schelling, qui se présente comme une méthode de gradation (Steigerung), se serait peut-être imposée si la méthode dialectique chère à son rival Hegel, et reprise par Marx, n’avait largement contribué à l’éclipser. C’est une sorte d’algèbre dans laquelle Schelling reformule les différents moments constitutifs de tout procès en une sorte de « traduction simultanée ». Hegel reprochera aux puissances leur origine mathématique. Eduard von Hartmann aura un mot assez sévère envers les puissances, en y voyant les « bonnes à tout faire » du système schellingien. Cette expression qui semble parfois purement technique, sinon plaquée, trouve toutefois une épaisseur non seulement dans la philosophie de la nature, mais encore dans la philosophie de la mythologie où, examinant les divinités de Samothrace, Schelling s’arrête à l’expression de Dii potes qu’il traduit à sa façon par « les pures puissances » {die reinen Potenzen), telles qu’elles sont complices d’une seule et même existence, à la manière des divinités étrusques selon Varron, complices unius ejudemque existentiae.