Philosophie négative / philosophie positive - Schelling
Philosophie négative / philosophie positive
• Cette dualité n’indique surtout pas la coexistence ou la juxtaposition de deux philosophies, ni même de deux parties de la philosophie, mais la distinction entre deux côtés, deux faces ou encore deux versants d’une philosophie une et indivise, d’un seul tenant, dont le dédoublement interne est appelé par ce qui sépare le logique (ou purement rationnel) de l’historique.
•• Cette distinction propre à la dernière philosophie n’a pas seulement tardé à se mettre en place, elle demeure fluctuante à certains égards et ne revêt pas toujours le même sens au fil des textes et des années — rançon d’une pensée vivante, dont le dessein fut d’accueillir la libre singularité de l’existant comme de faire droit à l’universalité rigoureuse du concept. Elle est d’abord annoncée par la distinction entre le logique ou purement rationnel (= négatif) et l’historique (= positif), mais il faut s’empresser d’ajouter que le terme « négatif », dans l’expression « philosophie négative », s’il signifie bien que la philosophie n’est pas coextensive à la logique, n’a pas le moindre sens péjoratif : une philosophie purement positive serait tout aussi hémiplégique qu’une philosophie purement négative. La philosophie négative pense ce qui est voulu, la philosophie positive veut ce qui est pensé. L’une parvient à l’existant nécessaire, l’autre part du pur existant. Les deux démarches sont donc rigoureusement inverses, mais complémentaires plutôt qu’antagonistes, qu’il s’agisse de ce sans quoi il n’y aurait pas quelque chose (philosophie négative) ou de ce par quoi il y a quelque chose (philosophie positive). Dans un cas, la pensée ne se meut qu’en elle-même, en étant affectée par le fait même qu’elle pense, cet événement qu’est la pensée pure, dans l’autre cas elle est affectée par ce qui lui est extérieur et antérieur, le positif, à savoir ce dont on sait qu’il est par le seul fait qu’il est, l’indéductible et l’inanticipable, cet événement auquel est confrontée la pensée, et qu’elle ne peut esquiver. La philosophie négative resterait entièrement vraie quand bien même rien n’existerait, tandis que la philosophie positive est suspendue à l’existant. Celle-là porte sur l’essence, le Was, celle-ci sur le Dass de l’existence, sur le « il y a ». La philosophie négative n’est autre que la philosophie positive se cherchant elle-même, qui vient en combler le vœu secret. Le point de départ de la philosophie positive se formule : « Ce n’est pas parce qu’il y a une pensée qu’il y a un être, mais c’est parce qu’il y a un être qu’il y a une pensée ». La charnière entre ces deux versants de la philosophie n’est autre que l’extase de la raison. Concrètement, la philosophie positive trouve ses « applications » dans la Mythologie et la Révélation.
••• Schelling avait conscience de travailler, avec l’élaboration d’une philosophie positive, à un accomplissement et à un dépassement de toute la philosophie moderne, éternelle préface à un livre qui n’attendait que d’être écrit mais ne parvenait pas au fond à entrer en matière, à aborder la terre promise de la philosophie — d’une philosophie positive qui suppose un « élargissement » (Erweiterung) de la philosophie ; comme il avait conscience de fonder, sous le nom de philosophie négative, une critique radicale de la métaphysique classique, nécessaire mais insuffisante. Il n’en aura pas moins travaillé jusqu’au bout à une ultime réfection de la philosophie négative, élaboration de la science de l’être nécessaire, ou de ce qui ne peut pas ne pas être. De ce que l’être nécessaire, ou parfait (celui de la preuve dite ontologique) ne peut pas ne pas exister, nous ne pouvons toutefois déduire qu'il existe, il n’y a pas d’inférence possible du quid au quod. Les systèmes philosophiques se sont développés en accordant une prépondérance tantôt au rationalisme tantôt à l’empirisme, et c’est cette dualité externe qui se réfléchit en scission interne, la philosophie négative étant un empirisme apriorique, la positive un apriorisme empirique. Cette scission continue toutefois à diviser les commentateurs, quant à l’importance qu’il convient d’accorder à chacun des deux « versants ». On ne peut passer sous silence la thèse retentissante de Walter Schulz (1955), qui voit dans la Spätphilosophie, ou dernière philosophie de Schelling, et non dans le hégélianisme achevé, l’accomplissement de l’idéalisme allemand, et dans l’ouverture de la raison au positif, dans sa confrontation à une extériorité radicale, non pas une « soumission » ni un « désaveu de la raison » (comme eût dit Pascal), mais une aventure immanente à la raison, sa véritable odyssée dans l’effort héroïque de son auto-médiation, ce qui conduit à une singulière réévaluation de la philosophie négative : la philosophie positive n’est donc en rien une quelconque victoire du factuel sur le rationnel. Dieu n’est pas pour la raison un problème externe, mais bien le problème qu’elle est à elle-même (das Problem ihrer selbst, dit W. Schulz), auquel il lui faut donc achopper en vertu d’une nécessité interne, la philosophie positive se voyant du même coup réintégrée et comme récupérée au sein d’une démarche de la raison saine et sauve en sa nécessaire automédiation. La difficulté consiste alors à souscrire à l’idée selon laquelle c’est la structure de la raison, qui n’est extatique que pour se reprendre d’autant mieux, qui appelle Mythologie et Révélation, et non l’inverse. Insuffisance ou autarcie de la raison ? Tel est l’enjeu du conflit des interprétations.
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