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Nedjma

Publié le 03/01/2022

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Entrée en matière Il y a trente ans disparaissait KATEB Yacine, laissant une œuvre littéraire de portée universelle. Il est, avec Mohammed Dib et Assia Djebar, l’écrivain algérien de langue française dont le nom est le plus connu, de par le monde. Parler de lui est une entreprise des plus difficiles. Non seulement, pour les qualités littéraires exceptionnelles de son œuvre, mais surtout pour leur enchevêtrement inextricable avec ses engagements dans les enjeux sociopolitiques du moment. Auteur éminemment impliqué, dans les luttes de son pays, Kateb nourrit aussi une aspiration à un universalisme progressiste qui lui a fait épouser les causes de pays et de catégories sociales en lutte pour leur émancipation. Après s’être manifesté très jeune par la publication de poèmes et par des conférences, la sortie fracassante de son roman Nedjma l’impose au niveau médiatique. Ce roman fait éclater au grand jour, non seulement, l’existence d’un potentiel littéraire algérien, mais aussi le scandale de la guerre sans nom qui se déroule dans ce pays. La trajectoire littéraire de notre auteur se construit sur ce coup d’éclat, la critique l’ayant crédité d’une 10 réputation de créateur génial. Cependant, pour autant qu’un tel engouement soit justifié, il ne dispense pas de penser « le phénomène Kateb » par référence à une histoire littéraire et au contexte socioculturel dans lequel l’auteur évolue. Car au-delà de l’effet de rupture qui a frappé, à juste titre, lecteurs et critiques littéraires, il importe aussi d’appréhender le champ au sein duquel cette rupture prend tout son sens. De fait, l’auteur luimême s’est évertué, sa vie durant, à exhumer, « les liens jamais rompus » de la généalogie historique et littéraire algérienne, profondément bouleversée par l’intrusion coloniale. Au-delà de Nedjma, l’œuvre de Kateb, très diverse, embrasse tous les genres : poésie, roman, théâtre ; genres que l’auteur s’est appliqué à rendre communicants en transgressant leurs frontières. Il s’est aussi attaché à renouveler le théâtre populaire, s’adressant prioritairement aux couches les plus défavorisées de la société. Son œuvre se livre par bribes sous forme d’éclats échappés à un bouillonnement perpétuel, de parcelles incandescentes et sans cesse revisitées, ressassées, amendées. Fragments qui semblent avoir absorbé toute la teneur explosive des aspirations contradictoires d’un peuple que l’Histoire a beaucoup violenté et qui se trouve périodiquement sommé de se redéfinir en fonction de conjonctures nouvelles. 11 Kateb écrit constamment au cœur d'une Histoire en train d'advenir, remettant chaque fois en question la mémoire et ses aléas, cherchant à lire, dans un présent obscur et mouvant, le sens de la marche de l'Histoire et de ses déviations. Tourné vers l’avenir, il fait confiance à la vitalité du mixage des hommes et des cultures et ne cède jamais au mythe de l'authentique et de l’originel. Son œuvre a la réputation d'être difficile d'accès en raison de la complexité de ses techniques, de la riche diversité de ses références culturelles et de la multiplicité des points de vue qu'elle sollicite. Enfin, sa poéticité qui, tantôt projette de fulgurants éclairages sur le mystère du monde, tantôt augmente ses zones d'ombre et ses muettes interrogations, participe, elle aussi, à produire une impression de difficulté. L’auteur, quant à lui, assure que ce ne sont pas ses textes mais l’Algérie elle-même qui est complexe et difficile à décrypter, jusqu’à devenir parfois illisible parce qu’elle a été constituée depuis la nuit des temps par un amalgame des civilisations dont on retrouve les traces dans ses paysages et dans le génie de son peuple. Dépourvu de tout égocentrisme et de tout narcissisme, Kateb fuyait sa bourgeoisie d’origine, lui préférant la fréquentation des gens du peuple, estimant qu’il suffisait de les écouter et de leur prêter sa plume. Il 12 s’attachera à mettre en œuvre cette pratique en se fondant dans les membres de sa troupe théâtrale, devenue sa vraie famille, sa raison de vivre. Kateb revendiquait une responsabilité dans la défense des droits des opprimés et exigeait des intellectuels qu’ils arrachent la liberté d’être eux-mêmes. Quant à lui, il s’est donné comme programme de choisir librement d’être au service du peuple pour que lui soit restituée la capacité de construire son destin. *** L'objectif de ce fascicule est de répondre à la curiosité du lecteur sans illusion de la combler mais en attisant son désir d’en savoir plus. Et, fidèles à l'esprit de l'auteur, nous aurons à cœur de laisser ouverte la lecture d'un texte qui s'insurge contre toute clôture et réfute toute artificielle cohérence. 13 I. Itinéraire de l’auteur Les registres de l’état civil colonial consignent la naissance de Kateb Yacine le 25 janvier 1929 à Constantine. Son décès survient dans l’Algérie indépendante, le 28 octobre 1989, le même jour que celui de son cousin Mustapha Kateb, qui dirigea le Théâtre National d’Alger (TNA) à l’aube de l’indépendance. Et c’est la sœur de celui-ci, Zouleikha, la cousine qui inspira à l’auteur sa mythique héroïne Nedjma, qui ramena de France où ils étaient soignés, les dépouilles des deux cousins. Ils seront inhumés dans le même carré au cimetière d’El Alia, à Alger, la proximité de leurs tombes scellant à jamais leur roman familial. Le déroulement des obsèques de l’écrivain rebelle échappa aussi bien à sa famille qu’aux autorités gouvernementales qui avaient manifesté le désir d’enterrer en grandes pompes l’enfant prodige du pays. Ses amis proches organisèrent, à leur manière, la cérémonie qui fut suivie par une foule immense d’hommes et de femmes de tous âges et de toutes conditions, dans un climat quasi carnavalesque. Les représentants de l’Etat et du culte maintenus à l’entrée du cimetière, la cérémonie se déroula dans des 14 manifestations de douleur et d’allégresse de la part de la foule d’admirateurs venus accompagner sa dépouille. Pour faire honneur à l’esprit du défunt, on entonna des chants berbères et son corps fut mis en terre au son de l’Internationale ouvrière entonnée dans les trois langues : français, arabe et tamazight. La coïncidence de ces obsèques avec la commémoration du 1er Novembre(1), a contribué à donner à la cérémonie une solennité et un air de fête conformes à l’esprit du chantre de la révolution permanente. Et, pour ajouter à extravagance du rituel improvisé, une touche de surnaturel s’en mêla quand, le lendemain de la mise en terre, le mont de Tipaza fut secoué par un énorme tremblement de terre, comme en une annonce d’apocalypse. I. 1. La mise sur orbite Yacine appartient à une famille de lettrés : son père était oukil (avocat dans le système judiciaire musulman qui coexistait avec l’appareil judiciaire français) et sa mère fille de bach-adel (juge suppléant du cadi), tous (1) Le 1er novembre 1954, une série d’attentats sur le territoire algérien marquaient le coup d’envoi de la Guerre de Libération. Depuis l’indépendance cette date est commémorée comme anniversaire de naissance de la jeune nation algérienne. 15 deux férus de littérature orale : poésie, contes et légendes. La première formation de l’auteur s’effectue donc, naturellement, dans la langue arabe et il évoquera avec nostalgie les joutes oratoire que se livraient ses deux parents, estimant que son destin aurait pu (aurait dû) être celui d’un écrivain de langue arabe sans la bifurcation induite par la colonisation et l’école française : « Quelqu’un qui, même de loin aurait pu m’observer au sein du petit monde familial, dans mes premières années d’existence, aurait sans doute prévu que je serais écrivain ou, tout au moins un passionné de lettres, mais s’il s’était hasardé à prévoir dans quelle langue j’écrirais, il aurait dit sans hésiter "en langue arabe, comme son père, comme sa mère, comme ses oncles, comme ses grands-parents". I1 aurait dû avoir raison, car, autant que je m'en souvienne, les premières harmonies des muses coulaient pour moi naturellement de source maternelle. Mon père versifiait avec impertinence (…) et ma mère souvent lui donnait la réplique, mais elle était surtout douée pour le théâtre. Que dis-je ? A elle seule, elle était un théâtre. J’étais son auditeur unique et enchanté»(1) Yacine entre en 1934 à l'école coranique et en 1935 à l'école française, selon un usage courant dans les familles de la bourgeoisie algérienne de l’époque. (1) Le Polygone étoilé, Le Seuil, 1966, p. 179 16 Il est admis, en 1941, en qualité d’interne, au collège de Sétif, dans le constantinois, et y restera jusqu’en classe de troisième, quand éclatent, dans la ville, les mémorables manifestations du 8 mai 1945. Comme nombre de jeunes gens de son âge, Kateb y prend part. Il est arrêté, détenu durant deux mois et voit de près le carnage sans nom perpétré par la police et l'armée françaises. Cette expérience traumatisante est fondatrice de son itinéraire existentiel et de sa carrière d’écrivain. Elle hallucinera son œuvre et il en donnera plusieurs versions, notamment dans Nedjma ; roman où l’auteur se projette dans ses quatre héros de premier plan et fait endosser le récit des manifestations par deux d’entre eux. Dans la vie réelle, le jeune Yacine, à sa sortie de prison, se trouve exclu du collège et confronté à l’entrée en folie de sa mère. Expérience particulièrement douloureuse qui propulse brutalement l’adolescent dans le monde des adultes. Dès 1946, il entame l’écriture de son premier recueil de poésie «Soliloques »(1), alors qu’il est encore sous le choc de son arrestation et sous l’effet de la découverte éblouissante de son peuple : «J’ai commencé à comprendre les gens qui étaient avec moi, les gens du (1) Soliloques, poèmes, Bône, Ancienne imprimerie Thomas, 1946 Réédition (avec une introduction de Yacine Kateb), Alger, Bouchène, 1991, 64 p. 17 peuple (…). Devant la mort, on se comprend, on se parle plus et mieux », écrira-t-il en préface du recueil où l’auteur noue définitivement son adhésion à une double cause : l’engagement politique et la vocation poétique. Son milieu familial avait déjà fait de lui un passionné des Lettres, lui-même fera remonter l'éclosion de sa vocation d’écrivain à sa rencontre dans la geôle coloniale, avec ces hommes de la rude composante paysannepopulaire qui a fourni le gros des troupes des manifestations de 1945 et de la guerre d'indépendance. Ils resteront, à jamais, à ses yeux, le sel de la terre, lui enjoignant de faire de la révolution un devoir et quasi une religion. « C’est en prison (…) que j’ai accumulé ma première réserve poétique. Je me souviens de certaines illuminations que j’ai eues. Rétrospectivement ce sont les plus beaux moments de ma vie. J’ai découvert les deux choses qui me sont les plus chères, la poésie et la révolution. »(1) De retour chez lui après son incarcération, il éprouve des moments de dépression mais aussi d’exaltation et se jette à corps perdu dans des discussions avec les rescapés de la répression. Son père, inquiet, cherche à (1) Nouvel Observateur du 18/ 01/ 967 18 l’éloigner de ce milieu subversif et à la surveillance policière. Il le fait admettre au lycée de Bône (aujourd’hui Annaba) pour l’inciter à reprendre ses études. Commence alors pour l’adolescent, un nouveau cycle de sa vie. Il est accueilli dans la famille de son cousin Mustapha dont il s’éprendra de la sœur Zouleikha qu’il rencontre pour la première fois. Dès lors, la passion amoureuse se combine avec la passion de la politique et de la poésie, dans une triangulation intime et conflictuelle. Le noyau dur de sa création cristallise autour du sentiment amoureux et sa cousine entrera dans le répertoire des héroïnes de la littérature algérienne sous le nom et les traits de Nedjma (Etoile). Le choix de ce prénom à connotation irradiante qui évoque l’éblouissement amoureux réfère également à « l’Etoile Nord-Africaine », premier parti algérien, populaire et indépendantiste, créé en 1926 en France par Messali El Hadj. Dans son nouveau lycée, Yacine néglige les études pour lesquelles il n’éprouve plus d’intérêt. Par contre, il fréquente assidument des militants politiques et écrit frénétiquement de la poésie. Malgré son jeune âge, il fait figure d’intellectuel et, alors qu’il a abandonné le lycée, il donne des conférences dans les cafés maures et les associations culturelles. Celles-ci ont fleuri sur tout le territoire au lendemain 19 de la Seconde Guerre mondiale et sont le lieu d’une résistance politique plus ou moins clandestine qui propage ses réseaux informels dans les villes et les campagnes, prolongeant les revendications des manifestants de mai 1945. I. 2. Les débuts littéraires En 1947, Kateb se rend à Paris où, à peine âgé de 18 ans, il prononce à la Salle des Sociétés savantes, une conférence sur l’Emir Abdelkader. On le sait, l’Emir fut l’artisan de la fédération de tribus en un embryon d’Etat National contre l’invasion coloniale française. Il est devenu, dans la mémoire collective, une figure mythique. A Paris, Kateb est introduit auprès d’intellectuels français d’obédience marxiste et dans les milieux littéraires progressistes. Il se lie d’amitié avec Armand Gatti, homme de théâtre révolutionnaire, et publie en 1948, dans la revue Le Mercure de France, un long poème : Nedjma ou le poème ou le couteau qui apparaîtra, rétrospectivement, comme la matrice de son œuvre future, plus précisément du « cycle Nedjma » constitué de l’ensemble de livres où apparaît l’héroïne. Entre 1949 et 1951, de retour au pays, le jeune auteur s’installe dans la capitale et collabore au journal Alger 20 républicain, quotidien progressiste où il signe une série de reportages. A part le maigre revenu que lui assure cette collaboration, il gagne sa vie jusqu’en 1952 en exerçant toutes sortes de métiers dont celui de docker. Etant donné que l’analphabétisme touche la majorité de la population, la politisation se fait, par-delà les organes de presse (soumis à rude surveillance), à travers les canaux traditionnels de l’oralité dont la poésie des bardes et les sketchs des conteurs (gouwalin). Dans ce paysage, la petite minorité de jeunes gens qui ont eu accès à l’enseignement est très impliquée dans les activités culturelles et politiques. Dans Nedjma, Kateb tourne en dérision les sollicitations dont ces jeunes font l’objet et leur instrumentalisation par des individus comme ce marchand de beignets fanfaron qui héberge Mustapha, jeune lycéen en rupture de ban, en échange de connaissances sur la splendeur passée des Arabes qu’il débitera pour briller en public. Pendant qu’il vit une période cruciale d’effervescence politique et culturelle, Kateb est confronté, en 1950 au décès de son père, tandis que sa mère s’enfonce inexorablement dans la folie. Après cet épisode algérois particulièrement dense, Kateb s’installe à Paris jusqu’en 1959. Il y rencontre des artistes et hommes de culture algériens résidant dans la capitale française. Parmi eux l’artiste-peintre 21 M’Hammed Issiakhem avec lequel il noue une amitié profonde et engage un compagnonnage artistique qui durera toute leur vie. Les deux hommes sont des écorchés vifs qui présentent une forme de gémellité intellectuelle mise en exergue par l’anthropologue Benamar Médiène. En 1954, la revue Esprit publie Le Cadavre encerclé ; pièce mise en scène à Bruxelles par le dramaturge Jean-Marie Serreau qui influencera la réflexion de Kateb : « Si je n’avais pas rencontré Jean-Marie Serreau peut-être que je continuerais à écrire des choses dans la lignée du Polygone étoilé. C’est JeanMarie Serreau qui m’a montré le premier que le théâtre n’est pas si difficile. Jusque-là, j’avais un peu peur du théâtre. J’ai lu Eschyle quand j’ai terminé Le Cadavre encerclé. J’avais vraiment une culture insuffisante. Mais je me sentais quand même tenté par toutes les formes d’expression. Quand j’ai commencé Le Cadavre encerclé jamais je n’aurais pensé que ça se monterait. Et finalement Jean-Marie Serreau est venu et il a eu le courage de vouloir monter la pièce. »(1) Durant la Guerre de Libération algérienne (1954 – 1962) Kateb, parvient à circuler entre la France, la Belgique, l’Allemagne, l’Italie, la Yougoslavie et l’Union soviétique en dépit de son harcèlement par les (1) Extrait d’un entretien réalisé par Mireille Djaïder et Khédidja Nekkouri-Khelladi, publié dans El Moudjahid, Alger, 4 avril 1975 22 services de la Direction de la surveillance du territoire, mise en place pour juguler l’action des combattants indépendantistes. Au cours de cette période le roman Nedjma, publié en 1956, fait grand bruit et assoit définitivement le prestige de Kateb. Nous y reviendrons. I. 3. Le travail de la maturité En 1962, après un court séjour au Caire, Yacine rentre en Algérie, peu après les fêtes de l'Indépendance. Il collabore de nouveau à Alger républicain qui a repris son activité. La parution du journal avait été interdite pendant la guerre et son directeur de rédaction, Henri Alleg(1), arrêté et torturé pour son combat contre le système colonial. A l’indépendance le journal reparaît mais il sera bientôt interdit de facto, suite à l’instauration du parti unique : le FLN (Front de libération nationale). Kateb a le temps d’y publier, en 1964, six textes portant pour titre Nos frères les Indiens et qui manifestent l’élargissement des préoccupations de l’auteur à l’ensemble des opprimés du monde et de l’histoire. A (1) Pendant son incarcération, Alleg réussit à faire passer un témoignage de son interrogatoire, dénonçant l’usage de la torture par l’armée française. La sortie du livre La Gangrène participera à la prise de conscience par l’opinion française des horreurs de cette guerre. 23 la même époque, il raconte sa rencontre mémorable avec Jean-Paul Sartre dans l’hebdomadaire Jeune Afrique. La notoriété de Kateb est déjà bien établie quand la pièce La Femme sauvage, écrite entre 1954 et 1959, est représentée en 1963 à Paris. Les Ancêtres redoublent de férocité et La Poudre d'intelligence suivront en 1967, toujours à Paris. La version en arabe algérien ne verra le jour à Alger qu’en 1969. Nous reviendrons sur ce théâtre. Entre temps l’auteur aura effectué de 1963 à 1967 de nombreux séjours à Moscou, en Allemagne et en France. Mais, si sa vie d’écrivain est en plein essor, familialement le drame est latent et la tragédie imminente. La folie de sa mère se précise et son internement à l’hôpital psychiatrique de Blida (là où Franz Fanon avait exercé une décennie auparavant) est décidé. Cette hospitalisation donne lieu à la publication du recueil poétique La rose de Blida dans la revue Révolution Africaine en juillet 1965 ; un vibrant hymne à la mère. En 1967, Kateb part pour le Viêt Nam, entamant une nouvelle tranche de vie marquée par cet élargissement de son engagement qui, de la lutte anticoloniale passe au combat anti-impérialiste et consolide ses convictions internationalistes. Il renonce (momentanément, pense-t-il) à la forme romanesque qu’il a profondément bouleversée avec 24 Nedjma pour se consacrer au théâtre qu’il considère être une forme mieux adaptée au public populaire qu’il postule. En effet la population est encore, dans sa majorité, analphabète et ses pratiques culturelles sont celles de la transmission orale. Or, notre poète est soucieux d’une interaction politique et culturelle avec son public et conçoit le théâtre comme un vecteur possible d’action éducative et d’agitation politique. Il achève d’écrire L'Homme aux sandales de caoutchouc, pièce liée à son périple vietnamien mais qu’il avait entamée avant son voyage. « J’ai ébauché les premières scènes de L’Homme aux sandales de caoutchouc quand j’étais journaliste à Alger, en 1949 » a-t-il confié(1). La pièce sera représentée en 1970 dans sa version française en France et publiée en 1971, puis traduite en arabe. L’auteur est définitivement focalisé sur le théâtre : non plus celui de ses débuts, poétique et sophistiqué, mais dans une nouvelle écriture, plus limpide et plus explicitement politique. Il s’intéresse de plus en plus à la mise en scène qu’il cherche à renouveler en s’appuyant sur la réflexion révolutionnaire d’Armand Gatti et les discussions avec Serreau. Mais il a aussi en mémoire la scénographie minimaliste de la « halqa » (cercle du conteur des souks). (1) Entretien réalisé par Mireille Djaïder et Khédidja NekkouriKhelladi, El Moudjahid, Alger, 4 avril 1975 25 Il écrit La guerre de deux mille ans » dans cet esprit ; une œuvre aux influences universelles, inspirée à la fois du théâtre de rue et du théâtre antique grec qui fait une tournée de trois ans en France. Mais ce succès est essentiellement circonscrit dans les lieux de l’émigration et ne suscite pas l’adhésion de la critique française qui avait acclamé Le Cadavre encerclé ou Les ancêtres redoublent de férocité. Cependant, poussant plus avant sa réflexion sur la dramaturgie et ses rapports avec le public, Kateb suspend son errance, s'établit en Algérie et engage un travail militant sur l'élaboration d'un théâtre populaire en arabe algérien. Il s’agit, dans la même veine que ses premières pièces écrites en français, d’un théâtre à la fois épique et satirique. Mais l’auteur, qui n’a pas la même aisance pour s’exprimer (littérairement) en arabe qu’en français, renonce à la création solitaire pour développer un atelier d’écriture avec des collaborateurs. L’esprit-même de la création collective correspond à son nouvel engagement pour la promotion de la culture populaire. Cette aventure, Kateb la commence en 1971 avec la troupe du Théâtre de la Mer, fondée par un animateur culturel, Kadour Naïmi, et prise en charge par le département de la formation professionnelle au ministère du Travail. Celui-ci était alors dirigé par Ali 26 Zamoum, un intellectuel de progrès et de grande culture, ami de Kateb qu’il sollicita pour diriger la troupe. Ce fut une belle opportunité pour l’auteur de rentrer au bercail, d’autant qu’un air mauvais soufflait en France pour les émigrés. Kateb relate les circonstances de son retour en Algérie en ces termes : « (Zamoum) (…) accordait de l’importance à l’animation et nous partagions la conviction que l’avenir du pays réside dans les jeunes travailleurs. C’est ainsi qu’est né "Mohammed prends ta valise". Là j’ai réalisé un très vieux rêve : celui de m’exprimer en arabe populaire, d’être compris par tous les Algériens, par l’immense majorité. (…)Alors, pour toucher ce public, le seul qui m’intéresse, le théâtre a été pour moi l’épreuve décisive, parce que je n’aurais jamais pu seul me mettre à écrire en arabe populaire. Cela aurait été vraiment difficile, mais avec la troupe c’est devenu possible. »(1) Kateb poursuit : « La rencontre de cette troupe a été une grande chance pour moi parce qu’elle m’a permis de vérifier que j’étais capable de créer en arabe populaire et que, simplement, j’avais besoin d’un groupe de théâtre pour retrouver mes sources après dix ans d’exil »(2) (1) Extrait d’un entretien réalisé par Hafid Gafaïti pour la revue Voix multiples, éd. Laphomic Alger, 1986 (2) Ibid. 27 L’homme aux sandales de caoutchouc sera joué, pour la première fois, en 1971, au Théâtre National d’Alger grâce à une collaboration entre l’auteur, son cousin Mustapha Kateb, alors directeur du TNA, et la troupe du Théâtre de la mer. Toutefois, les nombreuses œuvres écrites avec la collaboration des membres de sa troupe, restent peu connues du public et sont plutôt dédaignées des spécialistes qui s’intéressent surtout aux premières pièces : celles du Cercle des représailles. Quoi qu’il en soit, Kateb parcourt, pendant cinq ans toute l'Algérie pour présenter à un public d'ouvriers, de paysans et d'étudiants Mohamed prends ta valise (1971), La Voix des femmes (1972), La Guerre de deux mille ans (où apparaît l'héroïne ancestrale Kahéna, 1974), Le Roi de l'Ouest (une violente charge contre le roi du Maroc Hassan II, 1975), Palestine trahie (1977). Si l’écriture est collective, elle se fait toujours sous l’impulsion de Kateb qui reste l’auteur de l’argument et de la structure d’ensemble. Entre 1972 et 1975, il accompagne en France et en RDA (République démocratique d’Allemagne d’alors) les tournées de : Mohamed prends ta valise et La Guerre de deux mille ans, écrites en français. En 1978, les interventions provocatrices de Kateb sur la scène sociale amènent son ami Zamoum à l’éloigner de la capitale en le chargeant de la direction du théâtre régional de Sidi Bel-Abbès dans l’ouest algérien. une 28 sorte d’exil que Kateb mettra à profit pour s’adonner à une agitation politique partout où il trouve un public : établissements scolaires, entreprises, villages agricoles... Chemin faisant notre éternel révolutionnaire a découvert la relégation dont souffraient la culture berbère et les langues tamazight et s’est mis à militer pour leur reconnaissance. Une cause qu’il a épousée en sillonnant le pays et en prenant conscience de la diversité linguistique des provinces algériennes et, surtout, du substrat berbère que la langue arabe a recouvert sans totalement l’ensevelir : « On croirait aujourd'hui, en Algérie et dans le monde, que les Algériens parlent l'arabe. Moimême, je le croyais, jusqu'au jour où je me suis perdu en Kabylie. Pour retrouver mon chemin, je me suis adressé à un paysan sur la route. Je lui ai parlé en arabe. Il m'a répondu en tamazight. Impossible de se comprendre. Ce dialogue de sourds m'a donné à réfléchir. Je me suis demandé si le paysan kabyle aurait dû parler arabe, ou si, au contraire, j'aurais dû parler tamazight, la première langue du pays depuis les temps préhistoriques... »(1) Kateb a aussi embrassé la cause d’une autre catégorie d’opprimés : les femmes. Très tôt il a été sensible à la cause féminine et son attachement fusionnel à sa mère, sa complicité culturelle avec elle, ne sont pas étrangers (1) Avant-propos à Les Ancêtres redoublent de férocité, Bouchène/ Awal, Alger, 1990 29 à sa prise de conscience : « La question des femmes algériennes dans l’histoire m’a toujours frappé. Depuis mon plus jeune âge, elle m’a toujours semblé primordiale. Tout ce que j’ai vécu, tout ce que j’ai fait jusqu’à présent a toujours eu pour source première ma mère. »(1) Mettant en action son "féminisme", il milite contre le port du voile et en faveur de l'égalité entre hommes et femmes. Mais, surtout, il célèbre les grandes figures féminines de l’Histoire algérienne, notamment la grande cheffe guerrière berbère Kahina. « Les humains qui ne savent pas qui ils sont, ni d’où ils viennent, ne peuvent pas vivre. Ils sont paralysés. La connaissance de l’histoire est absolument nécessaire. (…) Voyez notre héroïne nationale, la première, celle que tout le monde devrait connaître, dans les écoles et partout la Kahina. Eh bien personne ne sait rien d’elle. Etait-elle simplement une femme, ou une Berbère ou une juive ? Je n’en sais rien. Mais je crois qu’elle est les trois à la fois, parce que c’est une femme. »(2) Mais ses engagements tous azimuts qui contribuent à sa réputation de libertaire, lui attirent sa mise à l’index (1) Extrait d’un entretien avec El Hassar Benali, réalisé à Tlemcen en 1972, paru dans le recueil Parce que c’est une femme, présenté par Zebeïda Chergui, édition des femmes Antoinette Fouque, Paris, 2004 (2) Ibid 30 par les milieux traditionnalistes et, surtout, par les islamistes dont l’action est montée en puissance au cours du temps. Leur acharnement contre lui n’a jamais désarmé et se manifestera avec un haut degré d’hystérie au moment de la poussée intégriste des années 1990 au point que sa tombe fut plusieurs fois profanée. En 1986, Kateb, toujours fidèle à ses convictions révolutionnaires, livre un extrait de pièce sur Nelson Mandela qui restera à l’état de fragment mais qui porte témoignage de son admiration pour ce grand révolutionnaire pacifiste ; une des plus belles figures mondiales du XXème siècle. En 1987, le Grand prix national des Lettres lui est décerné en France en reconnaissance de la puissance de son écriture en français, l’incitant à y revenir. En 1988, à l’occasion de la préparation du bicentenaire de la Révolution française de 1789, le Centre culturel d’Arras lui passe commande d’une pièce sur Robespierre, le grand révolutionnaire originaire de cette ville. Il s’exécutera et le festival d’Avignon crée en 1989 sa pièce intitulée : Le Bourgeois sans culotte ou le spectre du parc Monceau. Après quoi, Kateb s'installe en France, dans un village de la Drôme, effectue un voyage aux USA et quelques brefs séjours en Algérie. Mais, provoquée par une foudroyante leucémie, sa mort survient le 28 octobre 1989 à Grenoble où il avait été hospitalisé. Il 31 était en train d’écrire sur les émeutes d’octobre 1988 en Algérie qui ont surpris la classe politique et ouvert la voie au multipartisme. I. 4. Prolongements posthumes L’auteur de Nedjma laisse également des interviews et des écrits où il expose sa vision d’une société algérienne progressiste, égalitaire et sa conception d’une littérature dégagée des normes contraignantes que lui avait imprimées la domination de l’histoire européenne. Au cours de sa dernière apparition dans les média, l’été 1989, Kateb a exposé son souhait de voir advenir une Algérie éloignée de toutes les formes d’intégrisme qu’il soit d’ordre politique ou religieux et appelé de ses vœux un théâtre indexé sur le public populaire. Ses archives ont été entreposées à l’IMEC (Institut Mémoires de l’édition contemporaine), en France, qui publie régulièrement des inédits sous l’égide de sa famille. En Algérie, de nombreux universitaires ont fait de son œuvre leur domaine de recherche et l’objet de leur enseignement. Un amphithéâtre porte son nom à l’Institut des langues étrangères d’Alger, mais son inauguration ne s’est jamais effectuée de façon officielle par les autorités universitaires. Tout se passe comme si on ne pouvait pas éluder son importance mais qu’on hésitait à la mettre en lumière de crainte

« 5 SOMMAIRE Introduction ..............................................................................

7 Entrée en matière ......................................................................

9 I.

Itinéraire de l’auteur ............................................................

13 I.1.

La mise sur orbite ......................................................

14 I.2.

Les débuts littéraires .................................................

19 I.3.

Le travail de la maturité ............................................

22 I.4.

Prolongements posthumes .........................................

31 II.

Contexte d’émergence de l’œuvre .....................................

33 II.1.

Naissance d’une littérature francophone en Algérie .....

33 II.2.

Littérature de langue française et reprise historique.

....

37 II.3.

Quel statut pour cette littérature ? ............................

40 III.

LE CYCLE NEDJMA.......................................................

46 III.1.

Nedjma dans les poèmes.........................................

50 III.2.

Nedjma dans le théâtre ...........................................

57 III.3.

Le roman Nedjma au cœur du cycle .......................

62 IV.

Le nouveau théâtre ...........................................................

87 IV.1.

Théâtre minimaliste et engagement politique...............

88 IV.2.

D’un versant théâtral, l’autre: le «devenir algérien» ......

93 Conclusion ..............................................................................

97 V.

ANNEXES.......................................................................

103 V.3.

Extraits des œuvres ................................................

114 VI.

Bibliographie ..................................................................

122. »

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