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Depuis le XVIIIième siècle, on affirmait la concordance des progrès techniques et du progrès moral. Pensez-vous qu'on ait des raisons aujourd'hui de la remettre en cause ?

Publié le 09/12/2021

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Dans ce livre, le train est un beau monstre, certes capable de transporter des centaines de passagers mais aussi capable de tuer, de dérailler et de faire « dérailler » ceux qui l'approchent. Son conducteur, Jacques Lantier, est d'ailleurs un déséquilibré. Ce qui est en cause dans La bête humaine comme d'ailleurs dans le film de Charlie Chaplin, Les temps modernes, c'est le danger d'une déshumanisation par le travail, suscitée par l'évolution accélérée des techniques. Dans cette même perspective s'inscrit la réflexion de Jean-Marie Domenach (article du Monde, décembre 1976) à propos des progrès de la vitesse dans notre civilisation : le perfectionnement des automobiles et des trains leur permet d'atteindre des vitesses toujours plus grandes. Mais pour quel progrès humain ? « Les coûts, les nuisances, les accidents » remettent en cause cette prétendue amélioration. À l'heure actuelle, les avancées de la science dans le domaine de la génétique suscitent également des polémiques et font redouter de dangereuses et imprévisibles manipulations du « matériau » humain. On peut enfin évoquer les critiques adressées à la civilisation des écrans, c'est-à-dire au règne des nouvelles communications à distance qui appauvriraient les relations humaines en isolant toujours plus les individus. Loin d'engendrer un progrès moral, le progrès technique serait donc coupable de dégrader le tissu social et de menacer le bonheur de l'homme. On en vient même à reprocher aux savants leur absence de sens moral et l'on franchit parfois le pas en les décrivant comme de redoutables apprentis sorciers capables de détruire la planète ou d'en devenir les maîtres.

« Pour la plupart des philosophes du XVIIIe siècle, le progrès scientifique et technique qu'ils appelaient de leurs vœux devaitnécessairement s'accompagner d'un progrès moral de l'humanité tout entière, le second étant d'ailleurs conditionné par le premier.

Àchaque pas accompli par l'homme dans le champ du savoir, à chaque progrès de l'esprit, devait logiquement correspondre une évolutionpositive dans le domaine des mœurs.

Les penseurs des Lumières comptaient ainsi sur le génie scientifique pour libérer l'homme dupréjugé et de l'erreur et pour lui permettre d'être en plus parfaite harmonie avec le monde qui l'entoure.

Cette vision optimiste adifficilement résisté aux chocs des différentes révolutions industrielles qui ont jalonné l'histoire des deux derniers siècles.

En constatant lapersistance des guerres et des maux de tous ordres affectant les sociétés techniquement développées, on en est venu à séparer, commedeux domaines étrangers, le terrain de la science et celui de la morale.

Aujourd'hui, les progrès réalisés dans le domaine des sciences etdes techniques suscitent autant de craintes et d'interrogations que d'enthousiasmes.

C'est que l'homme de la rue s'interroge, sommetoute légitimement, sur les conséquences nouvelles de ces « progrès » dans sa vie quotidienne.

S'il se sent parfois pris au piège de cetteévolution, il sait aussi en reconnaître les mérites.

Il faut surtout qu'il soit informé afin de prendre ses responsabilités dans un domaine quitrop souvent lui échappe.À l'heure des « villes tentaculaires », des machines apparemment souveraines, des arsenaux nucléaires, la corrélation entre le progrèstechnique et le progrès moral apparaît très problématique.

Il n'y a pas de progrès moral si l'homme ne se sent pas délivré des entraveset des craintes qui pèsent sur sa vie.

Il n'est pas heureux si son existence est menacée ou aliénée.Au siècle des Lumières, les pas de géant accomplis par la science dans le domaine médical, les innovations en agriculture marquant unerémission dans le cycle douloureux des famines, les explorations de pays lointains rendues possibles par les progrès de la navigation,toutes ces avancées de l'esprit humain avaient fait naître un immense espoir.

L'humanisme du XVIIIe siècle croyait en une améliorationde la condition de l'homme, espérait une libération, imaginait le bonheur.

Mais, un siècle plus tard, s'il existe encore des optimistes (onles appelle « positivistes » ou « scientistes ») pour croire en un progrès moral consécutif au progrès technique, force est de constater quede nombreux esprits s'inquiètent des évolutions de la civilisation humaine, industrielle et urbaine.C'est en effet essentiellement autour des machines nouvelles suscitées par l'industrie et autour du développement souvent anarchiquedes grandes villes modernes que se cristallisent les angoisses des sociétés techniciennes.

Le roman de Zola, la Bête humaine, consacré àl'univers des chemins de fer, est très révélateur de la fascination mêlée de peur qui s'exprime à la fin du XIXe siècle devant le progrèstechnique.

Dans ce livre, le train est un beau monstre, certes capable de transporter des centaines de passagers mais aussi capable detuer, de dérailler et de faire « dérailler » ceux qui l'approchent.

Son conducteur, Jacques Lantier, est d'ailleurs un déséquilibré.

Ce qui esten cause dans La bête humaine comme d'ailleurs dans le film de Charlie Chaplin, Les temps modernes, c'est le danger d'unedéshumanisation par le travail, suscitée par l'évolution accélérée des techniques.Dans cette même perspective s'inscrit la réflexion de Jean-Marie Domenach (article du Monde, décembre 1976) à propos des progrès de lavitesse dans notre civilisation : le perfectionnement des automobiles et des trains leur permet d'atteindre des vitesses toujours plusgrandes.

Mais pour quel progrès humain ? « Les coûts, les nuisances, les accidents » remettent en cause cette prétendue amélioration.À l'heure actuelle, les avancées de la science dans le domaine de la génétique suscitent également des polémiques et font redouter dedangereuses et imprévisibles manipulations du « matériau » humain.On peut enfin évoquer les critiques adressées à la civilisation des écrans, c'est-à-dire au règne des nouvelles communications à distancequi appauvriraient les relations humaines en isolant toujours plus les individus.Loin d'engendrer un progrès moral, le progrès technique serait donc coupable de dégrader le tissu social et de menacer le bonheur del'homme.

On en vient même à reprocher aux savants leur absence de sens moral et l'on franchit parfois le pas en les décrivant comme deredoutables apprentis sorciers capables de détruire la planète ou d'en devenir les maîtres.

On peut expliquer cette mythologie de science-fiction en constatant que chaque période de mutation technique engendre une instabilité des valeurs, une remise en cause des traditionset des certitudes acquises et, par conséquent, un malaise du profane devant un univers nouveau qui le dépasse.

Pourtant, il est possiblede relever des conséquences positives du progrès technique.Ainsi, en favorisant un extraordinaire développement de l'infor-mation, de la communication, la civilisation moderne s'est dotée denouveaux moyens pour maîtriser l'espace.

En annulant quasiment les distances, par la télévision, le téléphone, l'avion, elle rend possiblesde nouvelles relations entre les hommes, de nouvelles connaissances.

Il en résulte un progrès moral si les hommes savent utiliser cesnouveaux moyens de communication pour leur épanouissement culturel, s'ils savent inventer des formes inédites de vie sociale plussolidaires et plus fraternelles, s'ils en profitent pour sortir de leur isolement.L'apparition de nouveaux modes d'expression comrre le cinéma est elle-même la conséquence d'une innovation technique.

Or, il estindéniable que ces moyens modernes aux mains de créateurs de talent peuvent engendrer une richesse inconnue jusque-là et ouvrir deshorizons à des milliers de spectateurs.Aujourd'hui encore, les progrès techniques réalisés dans le domaine de la restauration des monuments anciens permettent de lesconserver et de les valoriser comme des témoignages essentiels de notre passé.

Et n'est-ce pas une condition importante du progrèshumain que d'assurer à notre civilisation la connaissance de son histoire ?La crainte de la maladie elle-même, si elle demeure vive, a néanmoins reculé depuis une cinquantaine d'années et le progrès destechniques médicales suscite des espoirs fondés, y compris chez ceux qui sont atteints de maux très graves.

Voilà peut-être la principalevertu du progrès technique : il fait naître, au-delà des peurs souvent légitimes, des espoirs, des rêves qui ne sont pas forcément desillusions.Il n'est pas aujourd'hui chimérique de penser que l'homme sera un jour délivré de l'asservissement à des tâches monotones et rebutanteset qu'il pourra s'épanouir dans ses activités professionnelles comme dans ses loisirs.

Il aura peut-être plus de temps à consacrer à ce qu'ilaime, grâce à ces machines quelquefois si décriées.Pour que le progrès technique puisse s'harmoniser avec le progrès moral, encore faut-il que l'être humain ait le sentiment de maîtriser lepremier.

Si la technique lui échappe, s'il la voit en dehors de lui comme un péril menaçant, s'il se laisse déposséder de ces moyensnouveaux pour dominer la matière, l'espace et le temps, c'est lui qui sera en définitive dominé.

Dominé par la peur ancestrale del'innovation.

Mais pour être maîtrisées les évolutions techniques doivent être connues et pas seulement des savants.Il est clair que le secret qui a entouré les premières expériences sur l'utilisation du nucléaire n'a pas servi à le populariser.

Il faut doncque, dans toute la mesure du possible, les innovations de cet ordre soient mises à la portée de tous par une information sérieuse. C'est d'ailleurs par un progrès significatif de la connaissance que le progrès technique peut entraîner une véritable avancée morale.

Laliberté qu'elle suppose ne se conçoit pas, si elle a pour corollaire l'illusion et l'ignorance.

Pour que chacun puisse construire un universpersonnel et progresser, il faut que nous nous sentions responsables des innovations de la civilisation technique et puissions en sommedécider des directions qu'elle doit emprunter et des limites qu'il convient de lui donner.Jean Rostand proposait pour cela de donner la parole à l'homme de la rue sur les grands problèmes suscités de nos jours par cesévolutions.

Mais il indiquait aussi qu'une culture scientifique et technique est indispensable au profane pour pouvoir participer à ce débatdécisif.Le film de S.

Kubrick, 2001, l'Odyssée de l'espace, fut un immense succès.

Peut-être parce qu'il révélait toute l'ambiguïté du progrèstechnique dans ses conséquences morales.

Il montrait dans une perspective futuriste des hommes rivalisant d'ingéniosité avec les robotsde leur vaisseau spatial.

Cette parabole est à la fois inquiétante et rassurante : l'être humain doit garder le contrôle de sa technique s'ilne veut pas être asservi par elle.

Il y va aujourd'hui non seulement de son bonheur et de sa liberté mais peut-être de sa survie.. »

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