OCTOBRE 1988 (Algérie)
Les événements d’octobre interviennent après une série d’explosions récurrentes : Tizi Ouzou (1980), Oran (1984), Constantine et Sétif (1986). Il devient évident avec la grève de Rouiba, près d’Alger (septembre - octobre 1988), que le défi social est en voie de devenir le problème majeur du régime. Mais, en son sein, une lutte sournoise et dissimulée oppose les factions entourant le président Chadli Bendjedid (1979-1992) à l’establishment du parti unique FLN (Front de libération nationale), qui contrôle les syndicats et la toute puissante organisation des Anciens Moudjahiddin (anciens combattants de la guerre d’indépendance). Absent de la capitale de juin à septembre 1988, le président Chadli convoque une réunion des cadres le 19 septembre et prononce une allocution imputant l’immobilisme du régime au FLN et au gouvernement. Lorsque les manifestations commencent le 5 octobre à Alger et s’étendent à travers le pays, les adversaires du président diffusent des rumeurs qui lui en imputent la responsabilité sinon l’organisation. Sont visés par les manifestants descendus dans la rue après une pénurie de produits de première nécessité- provoquée disait-on, puisque les stocks étaient pleins - le siège du Parti, les édifices publics et les magasins d’État. Très vite, les actes de pillage et de destruction prennent de l’ampleur. Le 6 octobre, le président proclame l’état de siège et en confie la responsabilité au général Khaled Nezzar. Selon le Premier ministre alors en exercice Abdelhamid Brahimi (1984-1988), la cellule de crise créée le 5 octobre et à laquelle il appartient comme le responsable du FLN, Mohammed Cherif Messaadia, fonctionne sans eux. Reste que devant le danger, les factions font bloc face aux émeutes. Les représentants des classes moyennes se taisent. Le 6 octobre, le colonel Mohammed Betchine, mandaté par le principal collaborateur du président, le général Larbi Belkheir, et le ministre de l’Intérieur, El Hedi Khediri, contacte les chefs islamistes Abassi Madani (1931-) et Ali Benhadj (1956-) et les appelle à prendre le contrôle de la rue. Les manifestations qu’ils organisent le 7 octobre, malgré l’opposition du leader islamiste Cheikh Sahnoun, dégénèrent sous l’effet conjugué des débordements et des provocations. L’armée tire sur la foule. On relève, selon les observateurs, entre 200 et 500 victimes. Sans le savoir et sans le vouloir, le régime venait de livrer la rue aux islamistes, dont l’ancrage dans les mosquées constituait un ensemble de réseaux sans équivalent dans la société. Pourquoi l’appel aux islamistes ? Parce qu’ils étaient les seuls à appeler sans réserve à la privatisation économique ? C’est une hypothèse qu’il est difficile de rejeter. L’instauration du pluralisme n’en est que le complément. Il était plus facile, compte tenu de la peur que les classes moyennes éprouvaient faces aux « classes dangereuses », d’en moduler les effets au gré des circonstances.