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Morale et politique (Machiavel versus Kant)

Morale et politique


L’action politique peut-elle à la fois servir le bien commun tout en observant les valeurs morales ? En politique, la fin justifie-t-elle les moyens ? Faut-il politiser la morale (Machiavel, Hobbes) ou moraliser la politique (Kant) ? La politique est-elle le lieu de l’impératif catégorique (traiter la personne d’autrui comme fin en soi et non seulement comme moyen) ou des impératifs hypothétiques (la fin justifie les moyens, action comme nécessaire pour parvenir à une certaine fin) ?
En politique, ne règne-t-il que la raison d’État ?

Définition de la raison d’État = Permission au pouvoir politique de déroger aux lois si l’utilité publique l’exige. Principe en vertu duquel l’intérêt de l’État prime sur tout y compris le droit et la morale. Une injustice est préférable à un désordre.


a)     La politique est étrangère à la morale



Fonction première de l’État = créer des lois pour rendre la société viable. Pour ce faire, l’homme d’État doit parfois prendre des décisions sans tenir compte de considérations morales. Le but de l’action politique est l’efficacité, le pragmatisme. 

•      Le réalisme en politique (Machiavel)


 


LE RÉALISME POLITIQUE
Le politique, pour Machiavel (1469 - 1527), requiert une approche réaliste et objective, une attitude scientifique qui consiste à dégager des lois universellement valables tirées des enseignements de l'Histoire. La réalité de la politique est essentiellement conflictuelle, elle consiste dans l'affrontement de forces antagonistes. Son but est donc de substituer un ordre au désordre créé par le conflit. Subordonnée à un impératif d'efficacité, la marge d'action du politique se situe entre deux exigences contradictoires : le souverain ou Prince ne doit pas se sentir tenu par l'obligation de rester moral à tout prix (ne pas mentir, ne pas user de violence...), mais inversement, il ne doit pas non plus paraître tout à fait immoral aux yeux des gouvernés qui attendent de lui le respect de leurs biens, de leur famille et de leur honneur. Les croyances religieuses doivent quant à elles être respectées et exploitées par le politique qui trouve en elles un instrument supplémentaire pour dominer le peuple.

Comment un régime politique (un Prince) peut-il prendre le pouvoir et le garder ?


RAPPEL HISTORIQUE : Comprendre Machiavel nécessite de faire un point sur l’Italie de l’époque. Au 16ieme siècle l’Italie n’est pas un Etat (elle le deviendra au 19ieme) mais une pluralité de provinces autonomes (Florence, Milan, Naples, Rome et Venise). A l’intérieur de ces villes il y a des guerres intestines entre différentes familles pour l’exercice du pouvoir. Ces tensions les fragilisent, ce qui permet aux puissances étrangères de les envahir fréquemment. Machiavel, par ses écrits, expose les moyens politiques pour parvenir à l’unification de l’Italie. Il est en ce sens le fondateur de la notion d’Etat moderne.

On appelle "prince" celui qui effectivement exerce le pouvoir (roi, empereur, président de la république).
Machiavel montre que force et ruse font plus que douceur et vertu. Pour lui, la sphère de la politique n’est pas nécessairement immorale (la terreur, la tyrannie n’est pas forcément la solution) ; mais elle est amorale, elle se situe ailleurs, au-delà ou en deçà des valeurs éthiques. Non-pertinence des jugements de valeur en politique.

Le but du Prince n’est pas d’être vertueux, ni de rendre ses sujets vertueux (# humanisme, moralisme), c’est d’assurer son pouvoir et la stabilité de la société civile.

«Aussi est-il nécessaire au prince qui se veut conserver qu’il apprenne à pouvoir n’être pas bon.» («Le Prince», chapitre XV) = précepte de la raison d’Etat.
Si les hommes étaient bons, le Prince pourrait toujours suivre les principes de la morale. Mais, force est de constater que les hommes sont bêtes et méchants (anthropologie négative et pessimiste). Les hommes, dit Machiavel, sont «ingrats, inconstants, simulateurs, dissimulateurs, avides de gains». Les humains sont naturellement méchants ; les humains ne font le bien que s'ils y sont contraints.

Le Prince sera vertueux, si le contexte politique le permet, et, il ne le sera pas, si la situation le lui impose. En cas de nécessité, le prince pourra faire des entorses aux grands principes de la morale, à savoir ne pas respecter la parole donnée, bafouer les droits élémentaires de l’homme, agir contre la religion, etc.

«Il faut donc savoir qu’il y a deux manières de combattre, l’une par des lois, l’autre par la force ; la première forme est propre aux hommes ; comme la première bien souvent ne suffit pas, il faut recourir à la seconde. Ce pourquoi est nécessaire au Prince de savoir bien pratiquer la bête et l’homme.»

Bref, la fin justifie bien les moyens !

•      La nature du Prince.


Machiavel pense que l’on peut tirer des leçons de l’histoire (# Hegel). En étudiant le comportement des grands hommes on peut comprendre les causes de leurs échecs et de leurs réussites. La conclusion de Machiavel est claire : on ne fait pas de politique avec de bons sentiments.

Le prince doit avoir la ruse du renard (simuler et dissimuler) «pour connaître les filets» et la force du lion «pour faire peur aux loups».

Exemple = Le crime de Romulus pour fonder Rome n’est pas de grande importance. Ce qui compte, ce n’est pas moralité pure de son acte (un fratricide) mais ses conséquences, ses effets politiques => Conséquentialisme politique :  «Une guerre est juste quand elle est nécessaire» lit-on dans «Le Prince». Éthique de l’agir politique.

Dualité du Prince // Chiron (mythologie grecque). Centaure très sage et très fort à qui on confiait l’éducation des héros comme Asclépios, Pélée, Jason ou Achille.

Rappel sur Achille = Sa mère le plonge dans le Styx. Il apprend la guerre, la musique et la médecine grâce à Chiron. Achille tue Hector et trouve la mort, atteint par la cheville par une flèche de Paris, le Troyen.

Exemple = César Borgia (seigneur italien de la Renaissance), pour faire régner l’ordre en Romagne donna tous les pouvoirs à un de ses lieutenant cruel et expéditif. Une fois, l’ordre établit pour éviter que l’opprobre ne s’attache à sa propre personne, il fit exécuter l’officier de confiance et exposé son corps coupé en deux sur la place publique !

Le « Prince » ne se soucie donc pas de ce qu’exige la morale, mais il veillera à manipuler l’opinion pour asseoir sa réputation.

«Il est beaucoup plus sûr d’être craint que d’être aimé.» = la peur est plus contrôlable que l’amour. Mais Machiavel dit «craint» et pas «haï» (cad, pour lui, ne pas toucher aux biens et à la femme des citoyens !). Gouverner par la peur, pas la terreur // Hobbes.

Certes, la finalité du «Prince» est de conserver le pouvoir et servir votre ambition personnelle. Les gouvernants sont aussi des hommes malgré tout !... Mais, le « Prince » vise avant tout à assurer la stabilité de l’Etat, la paix civile (la cohésion de l’Italie concernant Machiavel lui-même).

«Le Prince» est dédié, dédicacé à Laurent II de Médicis. Ouvrage appelant à la réunification de l’Italie et à l’avènement d’une réelle République.
Bel exemple de duplicité et de détermination. Borgia (que Machiavel cite en exemple) possédait cette qualité propre au politique = la «virtù».

•      «Virtù» et «Fortuna».


Le Prince doit faire preuve de «virtù» pour s’adapter aux aléas de la «fortuna».

«Fortuna» = «La fortune est femme et il est nécessaire à qui veut la soumettre de la battre et de la rudoyer». Hasard, destin, cours de monde. «Mon étoile» disait Napoléon. + 50 % dit Machiavel: «Le hasard gouverne un peu plus de la moitié de nos actions, et nous dirigeons le reste».
La fortune n’est pas impossible à maîtriser si le Prince dispose de la «virtù» nécessaire, cad le flair de l’animal politique, sa virilité, son audaceDe l’audace, toujours de l’audace» - Danton), son intelligence ou son instinct du moment présent (le «kaïros» chez les grecs).

Pour Machiavel, en un mot, le but de l’homme politique est l’établissement d’institutions stables ( et non nécessairement toujours justes) qui permettent d’endiguer la violence potentielle d’une société abandonnée à elle-même telle « une contrée sans digue et sans aucun rempart »

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Exemple de la métaphore du fleuve en crue :  Force naturelle, brute que l’on peut maitriser par des digues. De même, le «Prince» doit-il prévoir («Gouverner, c’est prévoir»), aménager comme aux échecs d’avoir un coup d’avance : «Non si abbandonare mai»Ne jamais se laisser-aller»). En politique, laisser-aller c’est se condamner à disparaître.

Part de risque, d’audace, d’aventure que contient toute action politique. Il n’y a pas d’impuissance en politique, il n’y a que des impuissants. Machiavel récuse cette totale impuissance du politique face aux états de faits, à l’état des choses.
Mais, pas de science politique à proprement parler (# Hobbes qui fonde la science politique). Si l’audace et la prise de risque sont nécessaires. Rien ne nous assure de la réussite. Coefficient d’indécidabilité. Le «Prince» en politique serait l’équivalent du «génie» en art.

⇨  Conclusion sur la politique de Machiavel = En politique, Machiavel est un Pascal sans Dieu. Laïcisation de l’Etat. Politique sans Dieu. Pas d’immoralisme mais un amoralisme. Machiavel n’est pas un «apôtre du mal» et «Le Prince» n’est pas un «bréviaire pour tyran». Dans son «Discours sur la première décade de Tite-Live», Machiavel appelle même de ses vœux l’unité de l’Italie de son époque.

La politique est le lieu des «impératifs hypothétiques» (= «Agis de telle sorte que tu puisses garder le pouvoir ou le conquérir»).

RAPPEL SUR KANT: l'impératif hypothétique nous représente une action comme nécessaire pour parvenir à une certaine fin. Tels sont les impératifs de l'habileté ou de la prudence. L'impératif hypothétique nous dit «faites ceci, si vous voulez obtenir cela» («si vis pacem, para bellum», par exemple).

Mussolini dira du «Prince» qu’il est «LE livre du politique». Tout doit être fait pour le bien du royaume que cela soit bien ou mal. C’est le peuple qui devrait lire le «Prince» pour se prémunir des ruses des gouvernants :  «En feignant de donner des leçons aux rois, il en a donné de grandes aux peuples. Le Prince de Machiavel est le livre des républicains.»dira, à propos, Jean-Jacques RousseauDu contrat social», Livre III, Chapitre 6).



⇨  RESUME : LE PRINCE DE MACHIAVEL (résumé d’annale)
Le Prince doit, pour gouverner correctement, réunir en lui la virtu et la fortuna. La première est un ensemble de qualités : audace et ruse, sagacité, énergie dans la conception et rapidité dans l'exécution constituent le génie en politique, c'est-à-dire l'art de choisir les moyens en fonction des circonstances. La fortuna désigne quant à elle les circonstances indépendantes de la volonté du Prince, qu'il doit exploiter au bon moment et saisir comme autant d'opportunités de gouverner. Le Prince doit également avoir une opinion réaliste de la nature humaine : les hommes étant ingrats et changeants, il ne doit pas avoir peur de faire preuve de méchanceté si cela lui semble nécessaire. Il ne doit jamais croire aux sentiments de fidélité ou d'amour désintéressés de ses sujets et la crainte qu'il doit inspirer est le meilleur garant de la sécurité du pouvoir. Pour Machiavel, les hommes n'agissant honnêtement que s'ils y sont contraints, il ne peut y avoir de morale là où il n'y a pas d'État, et cela justifie que les moyens employés par le Prince soient parfois immoraux, d'autant qu'il ne doit y recourir que lorsque l'existence ou la survie de l'État est enjeu.


b.Critique de Machiavel = idée sombre et pessimiste de l’humanité.


Ne pas limiter l’action de la politique par des considérations morales conduit à des pratiques peu à l’honneur de la civilisation.

Exemple :  la torture policière peut alors se trouver légitimée afin de lutter efficacement contre le terrorisme. Inquisition (XIIIe siècle), Terreur de Robespierre ou de Staline. Fanatisme idéologique au nom duquel tout doit être sacrifié, en premier lieu, ceux qui y font obstacle, voire des peuples entiers.

Le caractère sacralisé ou absolutisé des fins (la conservation du pouvoir) justifie l’horreur des moyens afin d’y parvenir (goulags, génocides, etc.). Lénine :  «Le mensonge est révolutionnaire.».



c. La démocratie est d’essence morale.


Démocraties fondées sur une valeur sacralisée = respect de la personne humaine.
En démocratie, la fin (intérêt général) comme les moyens doivent œuvrer au respect de la dignité humaine (liberté, égalité). Tous les moyens ne sont pas bons.

Comme le rappelle Kant: « La vraie politique ne peut donc pas faire un pas sans avoir auparavant rendu hommage à la morale; et si la politique est par elle-même un art difficile, l'union de la politique avec la morale n'est pas du tout un art: la morale tranche le noeud que la politique ne peut délier, aussitôt qu'elles ne sont pas d'accord. » Kant, «Essai philosophique sur la paix perpétuelle» (1795).

Kant affirme la subordination / soumission de la politique à la morale.

Trop de crimes, dit Kant, sont commis au nom de l'intérêt «supérieur» de l'État. II faut donc distinguer entre le «moraliste politique», «qui se forge une morale à la convenance de l'homme d'État» et qui est une simple fiction, car une telle morale spéciale n'existe pas : et le «politique moral», qui est certes un idéal difficile à atteindre, mais qui est concevable, dans la mesure où il est celui qui se sert de la morale comme critère de décision politique.

# Dictature, totalitarisme qui dissocient une fin (sacralisée, idéologisée) et les moyens. L’idéologie (communiste, nationale-socialiste voire mondialiste) devient la fin exclusive au service de laquelle tous les moyens doivent être mis en œuvre, au service de laquelle tout doit être sacrifié (y compris les opposants): goulags, déportations, génocides, exterminations de masse, etc…

« La vraie politique [...] ne peut faire aucun pas sans rendre d'abord hommage à la morale ; et bien qu'en soi la politique soit un art difficile, ce n'en est pas un cependant de la réunir à la morale, car celle-ci tranche le nœud que la politique ne peut trancher dès qu'elles sont en conflit. Le droit de l'homme doit être tenu pour sacré, dût-il en coûter de gros sacrifices à la puissance souveraine. On ne peut ici user d'une cote mal taillée et inventer le moyen terme d'un droit pragmatiquement conditionné (qui tiendrait le milieu entre le droit et l'intérêt) ; bien au contraire, la politique doit plier le genou devant le droit ; mais elle peut espérer en revanche parvenir, lentement il est vrai, à un degré où elle brillera avec éclat d'une manière constante. » KANT

En bref, selon Kant, la / le politique doit respecter l'impératif catégorique du respect de la personne humaine.


Conclusion :

Machiavel : Il faut politiser la morale

Kant : Il faut moraliser la politique

=> Winston Churchill dira: “La démocratie est un mauvais système, mais elle est le moins mauvais de tous les systèmes.



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