JOUHANDEAU Marcel. Ecrivain français
JOUHANDEAU Marcel. Ecrivain français. Né à Guéret (Creuse) le 26 juillet 1888, mort le 7 avril 1979. Ses parents tenaient une boucherie. Ils étaient de tempéraments opposés : le père aussi sanguin et dominateur que la mère était discrète et sensible. Le petit Marcel fut élevé par des femmes et tout d'abord par sa grand-mère Blanchet qui était boulangère dans une rue voisine. A l'âge de sa première communion, il devient quasiment inséparable d'une jeune fille qui, pour des raisons de santé, avait dû quitter le Carmel de Limoges où elle avait espéré vivre, et où elle retourna par la suite. C'est elle qui révéla à Marcel les textes spirituels qui auront sur lui une influence décisive, et tout d'abord la maxime de saint Jean de la Croix selon laquelle « une seule pensée de l'Homme vaut plus que le monde ». Devenu adolescent, une dame mûre, dévote et même mystique, Mme Alban, s'empara de son esprit et il nourrit le projet d'entrer dans les ordres. Il a besoin de s'évader du monde cruel de la boucherie et de l'étroitesse de la vie provinciale, bien que le pittoresque des habitants de Guéret l'enchante et très tôt le fascine. Il passe assez tardivement son baccalauréat et, libéré de Mme Alban, part pour Paris en 1908 et entre en rhétorique supérieure au Lycée Henri-IV. Mais il abandonne bientôt le lycée pour la Sorbonne. En vérité, ce qui le passionne, c'est d'écrire. Il tient un journal où il note des réflexions, trace des portraits, compose des poèmes et des contes. Il a pris aussi conscience des bizarres désirs qui l'habitent : après son adolescence pieuse, voici que le culte qu'il avait la plus constante envie de célébrer était celui du corps masculin. L'homosexualité était alors un sujet tabou, mais Freud et Gide eussent-ils déjà publié leurs livres sur la question, le jeune Jouhandeau n'en eût pas été pour cela réconforté : c'était envers Dieu qu'il se sentait coupable et non envers les lois naturelles. Quand il s'abandonnait à ses désirs, il éprouvait le sentiment de sombrer dans l'abjection. Il entreprit de lutter contre lui-même, mais il n'était pas souvent vainqueur. En 1912, le temps des études paraissant terminé, son père lui demande de choisir un métier. Après un court passage chez Baret, organisateur de tournées théâtrales, il devient professeur de sixième au Pensionnat Saint-Jean de Passy, où il enseignera pendant trente-sept ans, sans jamais solliciter d'avancement. Sans doute était-ce une fonction modeste, mais l'enseignement le passionnait et son poste lui garantissait une parfaite indépendance. En février 1914, il se trouvait l'auteur de toute une oeuvre manuscrite. Une nuit où le remords le tenaillait, il la détruisit intégralement par le feu, afin de se punir de ses fautes. Le sacrifice consommé, il eut la tentation de se supprimer lui-même. Un ami lui fut d'un grand secours en le persuadant de reprendre la plume. En avril 1914, les premiers contes des Pincengrain, et les premières pages de La Jeunesse de Théophile se trouvèrent rédigés. Pendant la guerre, Jouhandeau bénéficie d'abord d'une réforme. S'il est mobilisé en 1915, il est aussitôt versé dans l'auxiliaire et il passe tout son temps de service à Guéret, comme secrétaire d'un capitaine-trésorier. Il mène une vie monacale et studieuse. Il se perfectionne dans la langue grecque classique et prend des notes pour ce qui deviendra Monsieur Godeau intime. Il est profondément affecté par la mort d'un camarade du Lycée Henri-IV, Léon Laveine, et il écrit à sa veuve, une femme riche et très belle, qui ajoutait à ses séductions le prestige d'avoir chanté à Bayreuth. C'est elle qu'il appellera plus tard « la Duchesse ». La guerre finie, il reprend son poste de professeur au pensionnat de Passy. En 1919, il dépose la première partie de La Jeunesse de Théophile aux éditions de La Nouvelle Revue Française. Six mois plus tard, on lui réclame la seconde partie. Le livre complet paraît en 1921. Dès lors, Jouhandeau ne cessera plus de publier, avec une régularité remarquable et à des intervalles rapprochés. La publication de Pincengrain, en 1924, provoque un scandale à Guéret car il est facile de mettre un nom véritable sur tous les personnages présentés. Et il en sera de même pour Prudence Haute-chaume (1927) et les contes de Chami-nadour (1934). Jouhandeau aime à dire qu'il n'a jamais quitté Guéret, en ce sens qu'il « pense et sent Guéret ». Au surplus, pendant longtemps, la lettre quotidienne de sa mère lui « donnait le la » pour écrire ses contes. Toutefois, il avait sa vie parisienne, qui était une vie double ou triple. Il était le petit professeur de sixième qui remplissait ses tâches avec une conscience exemplaire. Il était le jeune écrivain qui n'avait pas encore obtenu les suffrages du grand public, mais qui avait attiré d'emblée l'attention des connaisseurs et d'abord celle d'André Gide. Il était l'ami de la Duchesse qui l'accueillait chaque soir dans sa splendide maison. Il devait voyager avec elle en Espagne, en Autriche, en Italie. Enfin, il était redevenu un Amateur d'imprudences (c'est le titre d'un de ses livres), se livrant à des aventures tout à fait secrètes. En juin 1928, il fit la connaissance de celle qu'il immortalisera sous le nom d'Élise, Elisabeth Toulemon, chez leur amie commune, le peintre Marie Laurencin. Comme lui-même, cette femme avait atteint la quarantaine. Elle avait été danseuse sous le nom de Caryathis, Carya pour les intimes. Elle jouissait du prestige d'avoir créé des ballets de Ravel, de Poulenc, d'Auric et surtout La Belle Excentrique d'Erik Satie. Elle avait partagé pendant dix ans la vie du comédien Charles Dullin. Elle avait ensuite mené ce qu'on appelle une existence mouvementée. Elle se trouvait maintenant propriétaire d'un immeuble près de la Porte Maillot et louait des chambres. Au fond du jardin, elle possédait une autre maison qu'elle habitait et où elle recevait beaucoup d'amis écrivains et poètes : Max Jacob et Cocteau comptaient parmi ses familiers. Quand ils se rencontrèrent, Marcel et Carya songeaient, chacun de son côté, au mariage. C'est qu'ils appartenaient tous deux à d'honnêtes familles provinciales et ne méprisaient pas du tout les bons principes dans lesquels on les avait élevés : ils ne s'étaient jamais moqué de la morale et de la religion. A quarante ans, le moment était sans doute venu de mener une existence ordonnée et de retrouver la ligne droite dont ils avaient pu paraître s'écarter. Marcel ne cacha rien à Carya de ses « penchants irréguliers ». Dans le même temps, il sut lui prouver qu'il pouvait être pour une femme un amant plus que satisfaisant. Carya pensa qu'elle allait le détourner à jamais d'aventures inavouables. Pour sa part, elle aspirait à la respectabilité bourgeoise et, ses démons écartés, Jouhandeau représentait le mari idéal : à la fois considéré par les religieux chez lesquels il enseignait et par les meilleurs écrivains de l'époque. Le mariage fut donc décidé. Non sans hésitations de la dernière minute du côté de Jouhandeau qui comprenait qu'il allait devoir renoncer à sa pleine liberté et à cette solitude dont il se demandait si elle n'était pas indispensable à l'élaboration de son oeuvre. Le mariage fut célébré le 4 juin 1929. Les trois années qui suivirent, l'entente charnelle fut parfaite entre les époux. Puis la fidélité commença à peser sur Jouhandeau, qui songea à reprendre sa liberté mais fut retenu par sa mère pour qui le divorce représentait, en plus de la séparation des époux, une rupture avec l'Eglise. Il renoua cependant avec sa vie d'aventures et c'est en 1935 qu'Élise eut la certitude d'avoir perdu son pari de sauver du vice son mari. Elle réagit tout d'abord brutalement et se proposa tout bonnement de tuer le peintre qu'elle accusait d'avoir séduit son mari. Jouhandeau a raconté l'histoire dans Chronique d'une passion. Mais Élise se contenta d'interdire désormais à celui-ci l'accès de la chambre conjugale. Elle ne se priva pas non plus de lui taire sentir son mépris pour ce qu'elle appelait ses faiblesses. Jouhandeau prit son parti de la situation. De nature heureuse, il cessa même de qualifier de vice un penchant qui lui procurait bien des plaisirs divers. Au moment où parut son traité De l'abjection (1939), il était devenu un nouvel homme, celui qui prononcera L'Eloge de la volupté (1952). Sa mère était morte en 1936 et il avait pris sa retraite de professeur en 1949. Dès lors plus rien ne le retint de vivre sans le moindre masque. Toutefois, ce sont ses livres consacrés au récit de sa vie avec Élise qui lui valurent de connaître les faveurs d'un public étendu : Monsieur Godeau marié (1933), Chroniques maritales (1938), Scènes de la vie conjugale (1938) et notamment L'Imposteur, lancé par Grasset en 1950. Citons aussi, dans la même série, Elise architecte (1951), L'Incroyable Journée (1951), Jaunisse (1956), L'Eternel Procès (1959), Ménagerie domestique (1948), Nouveau Bestiaire (1953) sans oublier les livres situés du côté de chez Mme Apremont, la mère d'Élise : Galande (1953), Ana de Mme Apremont (1954), La Ferme en folie (1950). Les époux terribles accueillirent à leur foyer une fillette prénommée Céline. Dans L'Ecole des filles (1960), Jouhandeau a montré qu'Élise considéra Céline comme une domestique plutôt que comme une fille adoptive. Et celle-ci, devenue adolescente, tourna mal. Ayant décidé de « vivre sa vie », elle mit au monde un petit garçon que tout sembla destiner à devenir un enfant martyr. Les Jouhandeau intervinrent et obtinrent qu'on leur confiât le petit Marc. Et cette fois l'on vit la tendresse et la pitié fleurir en Élise qui avait ignoré jusque-là ces sentiments. L'enfant permit au couple, non pas de se réconcilier, mais d'avoir du moins un souci commun. Élise mourut en 1971, Jouhandeau allait vieillir auprès de Marc dans un rôle inattendu de grand-père. Jouhandeau s'est voulu le « notaire de la vie » : il n'est rien de ce qu'il a vu, senti ou pensé qu'il n'ait transcrit sur ses carnets. Il a dit qu'il écrivait comme on fait oraison mais, amateur d'âmes et de visages, il a créé toute une comédie humaine. A côté des contes et nouvelles de Chaminadour, il faut citer encore Astaroth (1929), Contes d'enfer (1955), La Faute plutôt que le scandale (1949), Léonora (1955). Ce sont là des oeuvres admirablement composées. Pourtant Jouhandeau a prétendu que, s'il n'avait pas été contraint à des transpositions, il n'aurait jamais rien écrit qu'un journal. C'eût été dommage car son chef-d'oeuvre est sans doute Le Mémorial (1948-1972), qui comprend Le Livre de mon père et de ma mère, Le Fils du boucher, La Paroisse du temps jadis, Apprentis et garçons, Le Langage de la tribu, Les Chemins de l'adolescence et Bon an, mal an. Certains de ses livres sont bien faits de notes de journal, mais regroupées suivant des thèmes particuliers. Ainsi a-t-il publié séparément son journal de professeur et des Carnets de l'écrivain (1957). Il a rassemblé sous le titre Trois crimes rituels (1962) ses réflexions sur des faits divers criminels. Toutefois, à partir de 1961, il a commencé de publier tels quels ses carnets, qu'il appelle ses Journaliers. Chaque volume porte un titre particulier : Les Instantanés de la mémoire, Littérature confidentielle, Que tout n'est qu'allusion, etc., le vingt-cinquième volume, paru en 1978, s'intitule La Mort d'Elise. Jouhandeau considère comme sa marque propre d'avoir pu souligner, dans chaque être, tout à la fois ce qu'il a de caricatural et ce qu'il a de sublime. Car Jouhandeau n'a jamais douté de la grandeur de l'Homme, créature de Dieu. Pour sa part, il s'est donné comme règle, dans ses Eléments pour une éthique, d'être inimitable. Dès lors il prétend échapper aux catégories du Bien et du Mal, avec lesquelles il a jonglé dans sa curieuse Algèbre des valeurs morales (1935). Un homme qui est satisfait de lui-même ne peut être mécontent de la vie : à une époque où triomphe une littérature noire, Jouhandeau nie l'absurde et proclame que « la vie est une fête ». Par là, il apparaît comme une espèce de héros. ? « Je ne puis aimer Jouhandeau que parfait; mais, dès lors, c'est passionnément. » André Gide. ? « Jouhandeau cherche la formule et il la trouve. Son art est statique, il est beau comme un lac de montagnes, comme une fleur de lavande séchée. » Jean Grenier. ? « Portraits, anecdotes, choses vues, propos entendus, nous en apprennent ici plus sur l'Homme que de long discours, et les a fixés le stylet d'un maître-graveur. Alors, là, oui, par son butin, il inquiète et ravit à plein, cet extraordinaire détrousseur d'âmes. » Maurice Nadeau. ? « Deux de ses livres, parmi d'autres, me touchent : De la grandeur et Réflexions que la vieillesse et la mort. Il s'y agrandit beaucoup, comme il agrandit ce qu'il y touche. Ce sont deux diamants noirs et doux. » Henry de Montherlant.