Databac

JODELLE Etienne, sieur du Limodin

JODELLE Etienne, sieur du Limodin. Né à Paris en 1532; mort dans cette même ville en juillet 1573. Sa vie est assez mal connue. Il fit de bonnes études au Collège de Boncourt, en compagnie notamment du poète Rémi Belleau, et à dix-sept ans écrivit des Sonnets, odes et charontides. Il avait alors pour maître le poète Muret, auteur d'un Julius Caesar, dont l'influence 'fut sans doute décisive sur la vocation dramatique de Jodelle. Celui-ci, vers la fin de 1552, âgé de vingt ans seulement, fit représenter à l'hôtel de Reims, devant le roi Henri II, une tragédie : Cléopâtre captive, et une comédie : Eugène, qu'il interpréta lui-même avec ses amis poètes. Une autre représentation de Cléopâtre, en 1553, au Collège de Boncourt, s'acheva par un véritable triomphe, qui donna lieu à des solennités bouffonnes en faveur de Jodelle, auxquelles participèrent Ronsard et Baïf, mais qui attirèrent au jeune acteur l'animosité des dévots des deux camps, catholique et protestant, celle en particulier de Théodore de Bèze, lui aussi auteur de tragédies. En 1558, Etienne Jodelle donne deux nouvelles pièces, une comédie : La Rencontre, et la tragédie Didon se sacrifiant. Un des plus impétueux champions de la Pléiade, il fait figure à cette époque de digne et dangereux rival de Ronsard lui-même, organise des fêtes et des mascarades; il publie, d'ailleurs, en 1558, un Recueil des inscriptions, figures, devises et masquarades (sic), ordonnées en l'hôtel de ville à Paris, le jeudi 17 de février 1558. Il fait, à cette occasion, de folles dépenses, que les gratifications qu'il obtient grâce à ses vers parviennent difficilement à combler. Une erreur de machinerie, lors d'une fête donnée à l'Hôtel de Ville, en 1558, paraît avoir commencé son discrédit, qui se confirmera lors de la mort d'Henri II. Étienne Jodelle meurt lui-même à quarante et un ans, couvert de dettes, harcelé par ses créanciers, « sans laisser de quoi se faire enterrer », et d'Aubigné put célébrer ainsi le poète : « Le ciel avait mis en Jodelle — Un esprit tout autre qu'humain; — La France lui nia le pain, — Tant elle fut mère cruelle. » Ses oeuvres ne furent publiées qu'un an plus tard, par son ami Charles de la Mothe. Depuis le début du XVIe siècle, on s'était mis à traduire les tragédies de Sophocle, d'Euripide. Deux ans avant la première pièce de Jodelle, les étudiants de Lausanne avaient fait représenter l'Abraham sacrifiant de Th. de Bèze. Jodelle marque cependant une date décisive dans l'histoire littéraire : il est le premier à avoir introduit l'alexandrin dans la tragédie; le premier surtout à avoir appliqué au théâtre les principes d'imitation de l'Antiquité formulés par la Pléiade. Cette voie était alors trop absolument nouvelle pour qu'on puisse demander à Jodelle une réelle maîtrise : il manque d'originalité dans la construction des situations et des caractères; il suit de trop près le modèle ancien. Peut-être aussi souffre-t-il d'une facilité assez répandue chez les écrivains d'alors, et qui pourtant, chez Jodelle, faisait l'étonnement de ses contemporains; mais dans ses pièces monotones, écrites en quelques semaines, passent souvent de beaux éclairs. Il n'est pas un grand dramaturge, mais un poète vigoureux (telle invocation à Diane dans ses Sonnets suffirait à le prouver). Si balbutiante qu'elle fût, sa tentative n'en marquait pas moins un premier pas vers la tragédie classique, d'abord par la grandeur des sujets choisis, puis par un très net effort vers la simplification de l'action, si compliquée dans les oeuvres analogues de l'époque, enfin par un resserrement du conflit dramatique en son moment de paroxysme. La soumission aux unités est réelle. La tragédie de Jodelle, apparition encore discrète du drame antique, suffisait à reléguer les mystères dans un passé « gothique ». Elle fondait véritablement le théâtre moderne français. ? « Peu de poètes au XVIe siècle connurent après une grande renommée, une chute aussi lamentable... L'homme, au caractère altier, hautain, orgueilleux, était peu sympathique; le poète, en dépit de ses prétentions, de certaines audaces en matière rythmique particulièrement, n'a point donné ce qu'on attendait de lui, faute de se soucier de la nécessité du travail méthodique... » A. Muller.