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HUGO Victor

HUGO Victor 1802-1885
Victor-Marie voit le jour le 26 février à Besançon, au hasard des affectations de son père, Léopold, qui est militaire de carrière. Il est le troisième fils du ménage Hugo. Les premières années se partagent entre de calmes séjours aux Feuillantines (dans l’actuel Vème arrondissement de Paris) auprès de sa mère, une Nantaise d’origine, née Sophie Trébuchet, et des voyages, à la suite du père: en 1807 en Italie, quatre ans plus tard en Espagne — Léopold Hugo y accompagne Joseph Bonaparte, avec le grade de général. 1815 voit la chute de Napoléon, le général Hugo est écarté des cadres de l’armée; c’est la gêne financière pour le ménage Hugo qui d’ailleurs bat très sérieusement de l’aile. Victor est en pension, avec son frère Eugène; il prend fermement le parti de sa mère, qui est royaliste et compose des vers monarchistes. Dès 1817 il sait ce qu’il veut: «être Chateaubriand ou rien», ainsi qu’il le note dans son journal; il obtient d’ailleurs une récompense au concours de poésie de l’Académie Française, et, très vite, à la suite d’autres compositions en vers (il est lauréat de Jeux Floraux de Toulouse en 1819), on le considère comme le plus brillant talent de la jeune génération. 1822: il a vingt ans, il est pensionné sur la cassette royale, il épouse Adèle Fou-cher, dont il est amoureux depuis trois ans déjà, il publie Odes et Poésies diverses. Deux ans plus tard naît Léopoldine (un premier enfant, un garçon, est mort en bas âge) et paraissent de Nouvelles Odes, en 1825, Victor reçoit la légion d’honneur; l’année suivante il publie Odes et Ballades puis, en 1829, Les Orientales. Entre-temps il a écrit un pièce de théâtre, Cromwell (1827), injouable, mais dont la préface, qui est un vrai manifeste d’une sensibilité nouvelle, est une importante étape de l’histoire littéraire française. Deux fils lui sont nés: Charles (1826) et Victor (1828), que l’on appellera, en fait, François-Victor. De cette période date aussi sa rencontre avec Sainte-Beuve, qui jouera un rôle plus intime auprès de madame Hugo. Paraît aussi, cette année 1829, Le Dernier Jour d’un Condamné, un émouvant plaidoyer contre la peine de mort; Hugo se lie avec Théophile Gautier, écrit une pièce, Marion Delorme, que le ministère interdit. L’appartement des Hugo, rue Notre-Dame-des-Champs, devient le siège du Cénacle Romantique. L’année suivante est celle des révolutions: les Parisiens chassent Charles X tandis que triomphe une esthétique nouvelle: le Romantisme. C’est la Symphonie fantastique de Berlioz, c’est Hernani, qui, lors de sa première représentation à la Comédie Française, est l’occasion d’une fameuse empoignade entre les «gilets rouges», tenants de la nouveauté et les habitués du théâtre classique. C’est aussi l’occasion, pour Hugo, de s’affirmer comme le chef de file de la jeune génération d’artistes. Naissance, pendant les Journées de Juillet, d’une deuxième fille: Adèle. Les dix huit ans qui suivent sont les témoins d’une activité fébrile, un peu tous azimuts: publication de Notre-Dame de Paris (en 1831), liaison avec Juliette Drouet (à partir de 1833), importante production pour le théâtre: Le Roi s’amuse, Angelo, Ruy Blas (1938), promotion au grade d’officier de la Légion d’honneur (1837), présidence de la Société des Gens de Lettres (en 1840), élection à l’Académie française (en 1841 et après plusieurs échecs), mariage et mort tragique de Léopoldine, qui se noie avec son mari dans le naufrage d’une barque au cours d’une promenade (1843), flagrant délit d’adultère avec Léonie Biard (1845), nomination au titre de Pair de France (1845), nombreux voyages d’où il rapporte des impressions et des récits: Bretagne, Normandie, Belgique, Champagne, Alsace, Suisse, Provence, vallée du Rhin, Pyrénées et Espagne. Sans parler de sa production poétique qui est intense: Les Chants du Crépuscule (1835), Les Voix intérieures (1837), Les Rayons et les Ombres (1840). Quand survient la Révolution de 1848 Hugo est un notable en même temps qu’un auteur populaire et célèbre. Il est élu, candidat de la droite, à l’Assemblée Constituante, puis, l’année suivante, à l’Assemblée Législative. Il rompt alors avec la droite, cesse de soutenir le Prince-Président qu’il soupçonne fort de vouloir faire un sort à la république, fait montre d’une intense activité politique, à gauche, cette fois, jusqu’au coup d’état du 2 décembre 1851 qui porte Napoléon III au trône impérial et contraint Hugo à l’exil. C’est d’abord la Belgique, avec armes, famille et bagages, puis, à partir de 1852, Jersey. Il fustige l’empereur dans un pamphlet au vitriol: Napoléon le Petit, puis dans Les Châtiments. L’exil durera jusqu’en 1870, la famille Hugo — et Juliette Drouet! — passant en 1855 de Jersey à Guernesey. Chaque année, un voyage sur le continent essaiera de distraire un peu l’ennui de cet exil, qui, il faut le dire, est pénible surtout pour les proches du poète. Car, à lui, l’épreuve est bénéfique: il la traverse en intensifiant sa production artistique: il dessine beaucoup, écrit tant des romans: Les Misérables (qu’il termine en 1862), Les Travailleurs de la Mer (1866), L'Homme qui rit (1869), que des œuvres poétiques: Les Contemplations (1856), Dieu, La Fin de Satan, la première partie de La Légende des Siècles, Les Chansons des Rues et des Bois (1865). Adèle, sa femme, meurt à Bruxelles, en 1868. 1870 voit le retour triomphal à Paris. L’année suivante il est élu député mais, déçu par les orientations du nouveau régime, démissionne; ensuite deux présentations aux élections lui valent deux échecs. Il voyage, séjourne de nouveau à Guernesey, voit mourir ses deux fils, Charles en 1871, François-Victor en 1873, tandis qu’Adèle, sa fille, devient folle et est internée (1872), continue d’écrire: L'Année terrible (1872), Quatre-vingt-treize (1874), avant d’être élu sénateur, en 1876. L’année suivante, il termine la Légende des Siècles, compose L'Art d'être Grand-père, un recueil de poèmes que lui inspirent Georges et Jeanne, ses petits-enfants, qui tiennent une grande place dans sa vie. Il écrit encore L'Histoire d'un Crime (1877-1878), mais une attaque de congestion cérébrale le frappe: après 1878 il n’écrira pratiquement plus et continuera de publier des textes composés antérieurement. En 1883 meurt la fidèle Juliette Drouet. Deux ans plus tard, le 22 mai, Victor Hugo meurt, victime d’une congestion pulmonaire. Il a quatre-vingt-trois ans. Des funérailles nationales sont organisées pour conduire au Panthéon sa dépouille mortelle: un million de personnes suivent ce qui sera l'enterrement du siècle. Victor Hugo fut sans conteste le plus populaire des écrivains de son temps, populaire par son théâtre, populaire par ses romans qui connurent, pour certains, des chiffres de ventes inouïs jusqu’à ce moment-là (plus d'un million d'exemplaires pour Les Misérables). Aujourd’hui, c’est plutôt le poète qui demeure; le poète révolutionnaire qui s'est vanté d'avoir mis un bonnet rouge au dictionnaire, le poète sondeur de l'inconscient et de la «surrationalité», forgeur d'images fortes et d'éclats de langage, poète précurseur à qui Baudelaire, Rimbaud et Mallarmé, à qui les Surréalistes aussi et les modernes doivent tant. Si aux grands effets, parfois un peux creux, des Orientales ou de la Légende des Siècles, nous avons tendance à préférer aujourd'hui le lyrisme simple et charmant des Odes et ballades, des Chansons des Rues et des Bois, le génie de Victor Hugo n'est pas pour autant remis en cause: la force, qu'on lui a toujours reconnue, se complète par d'autres formes pour créer l'émotion. Au romantique visionnaire et voyant se superpose une autre image du poète, comme le dit Léon-Paul Fargue qui le croisa, alors qu'il était encore enfant: «J'ai eu ce jour-là la révélation de ce qu'il était, de ce qu'il devait être, de ce qu'il sera toujours: un Père Noël. Un Père Noël qui a déposé des jouets jamais vus..., des jouets insensés dans les souliers de la littérature».
HUGO Victor
1802-1885
1. Le « cas Hugo ». - Sa carrière littéraire : 2. Avant l’exil. 3. Pendant l’exil. 4. Après l’exil. -5. Jugement sur l’homme. 6. Analyse de quelques œuvres. 7. Hugo aujourd’hui. Poète, auteur dramatique et romancier, né à Besançon.
Le « cas Hugo »
De tous les écrivains français, c’est là sans contredit le plus connu sur toute la planète, et c’est pourtant celui qui a donné lieu, entre Français, aux disputes les plus serrées et les plus longues : Baudelaire, le meilleur critique de son temps, parle, avec enthousiasme, en 1861, du « caractère immense, superlatif dont Hugo sait doter toutes choses » et il admire, tout au long de cette œuvre, « le miracle incessamment répété » (L'Art romantique : Victor Hugo). Mais, presque à la même date, en 1863, à l’occasion de la sortie des Misérables, Sainte-Beuve, naguère ami du jeune Hugo, qui lors de ses débuts littéraires l’avait mis en selle, révèle (dans Mes poisons, carnets publiés en 1926 par V Giraud) une haine sourde et sournoise contre la puissance proprement physique de son « confrère » : « Il pourra donner ainsi trente autres volumes [...], mais il ne prouvera que sa fécondité et sa force récidivante [...] Sa poésie me fait plus que jamais l’effet d’une plante grasse [...], dont les feuilles énormes et difformes [...] se hérissent à l’extrémité de dards qui offensent. » Et encore « Hugo, poète turgescent [...] Il a tourné au cyclope [...] ; Ulysse quoi qu’il fasse est un homme, Polyphème est un animal. » Plus franc, le critique Armand de Pontmartin, alors très écouté « à droite », prend Hugo à partie ouvertement (et globalement) : « Faux bonhomme, faux patriote, faux grand-père, faux déiste, faux poète ! » ; la seule excuse de ce critique est qu’il ait crié ainsi en 1872, alors que le patriarche prolonge son règne depuis presque un demi-siècle (il va vivre encore treize ans, contemporain de Rimbaud, de Mallarmé, des premières œuvres de Debussy). On le presse de « désencombrer l’horizon » (Leconte de Lisle) ; et Zola lui-même, qui pourtant lui voue un culte exclusif, s’impatiente en 1881 jusqu’à le traiter dans Le Figaro de « vieillard gâteux ».
Avant l'exil
Sa carrière triomphale avait commencé à quinze ans (1817) : l’Acadé-mie, à l’issue d’un concours qu’elle a organisé, décide de lui décerner le prix; mais le poème du lauréat faisant allusion à son âge {trois lustres à peine), les jurés flairent une supercherie. Hugo n’attend pas longtemps pour prendre sa revanche. À dix-sept ans, il est couronné par les Jeux floraux de Toulouse, dirige un journal aux côtés de ses deux frères et compose Bug-Jargal, roman violent dans le goût alors à la mode. Son mot d’ordre, écrit sur un carnet de notes en 1816 : Être Chateaubriand ou rien. À l’âge de dix-neuf ans, côte à côte avec ce même Chateaubriand qui l’a surnommé, déjà, l’« Enfant sublime », le voici membre du comité directeur de la Société des bonnes-lettres (coterie réactionnaire qui entend combattre les jeunes trublions de l’école romantique). En 1822, il se marie avec une amie d’enfance, Adèle Foucher, et publie les Odes, dont le style académique et l’esprit de loyalisme à l’égard du roi Louis XVIII lui valent une pension. Mais bientôt (1825), il étoffe ce recueil, tout en romantisant sa manière dans les Odes et ballades (1826) et plus encore dans Les Orientales (1829), poèmes rattachés à l’actualité de 1’insurrection grecque contre les Turcs. (Ainsi dans la pièce intitulée L’Enfant ; Ami, dit l’enfant grec / Je veux, de la poudre et des balles.) À ce stade, il s’est déjà dégagé, littérairement parlant, de toute influence. Sa caractéristique essentielle, la maîtrise technique, n’a pas laissé d’apparaître avec un relief presque outrecuidant (La Chasse du burgrave. Les Djinns). Au même moment vont prendre naissance - mais avec force hésitations et retours en arrière - les deux tendances complémentaires qui, sur le plan moral, cette fois, achèvent de définir sa personnalité : goût de l’attitude autoritaire (le « Roi-Soleil », comme l’appelle alors Théophile Gautier) et goût de l’attitude humanitaire. En effet : 1° admis sans rancune au « cénacle » romantique (1826), l’auteur très académique des Odes en prend aussitôt la tête et dans la claironnante « Préface » à son drame en vers Cromwell, non encore joué car jugé injouable, il édicte les règles de l’art nouveau (1827) ; 2° son roman Le Dernier Jour d’un condamné (1829) est une plaidoirie, aussi véhémente que sincère d’ailleurs, contre la peine de mort ; et ce sera là, désormais, un de ses thèmes majeurs (ainsi en 1854 : Plus de supplices! [...] Le bûcher se nomme Jeanne d’Arc; le billot se nomme Thomas Morus). Il donne alors Hernani, drame magnifiquement sonore; que, d’ailleurs, on ne joue plus guère (en raison, sans doute, de l’empilement final, devant le trou du souffleur, des trois protagonistes, morts l’un à la suite de l’autre, par suicide, dans la dernière minute de l’œuvre). Quoi qu’il en soit, cette première représentation d’Hernani sera le point culminant de la longue bataille - étalée sur quelque vingt années (1820-1843) — du romantisme ; et les combattants ce jour-là en vinrent aux mains dans la salle, ainsi que les quatre jours suivants (25-29 février 1830). C’est aussi le sommet de cette première période d’Hugo qui va s’étendre encore, interminablement, jusqu’en 1845 environ : dès lors, sur le plan physique d’abord, il s’empâte; ses joues bouffissent. Et son œuvre piétine. Il enfle sa voix au théâtre avec Le roi s’amuse, Marie Tudor; seul Ruy Blas (1838) reste encore jouable aujourd’hui. Quant au superbe opéra préwagnérien des Burgraves, son échec (en 1843) sonne le glas du romantisme. L’art culmine, certes, et le succès, avec un roman très coloré : Notre-Dame de Paris (1831). Il se répète dans les quatre recueils de 1831 à 1840 (Les Feuilles d’automne, Les Chants du crépuscule, Les Voix intérieures, et, même - le plus heureux d’entre eux-Les Rayons et les ombres) : nature, patrie, amour; au poème Guitare, très réussi d’ailleurs, succède une réussite plus parfaite encore, intitulée Autre guitare. Titre curieux. Tout se passe comme si Hugo s’était senti, tout d’un coup, blasé de tant de victoires : il ne baisse pas ; comme disent les techniciens, il reste « en palier ». Mais il sent que déjà le public murmure un peu : On trouvera dans ce volume, à quelques nuances près (dit-il au seuil des Rayons...), la même manière de voir les faits et les hommes que dans les trois volumes qui le précèdent : peut-être l’horizon est-il plus élargi, le calme plus profond. Tant de sérénité surprend chez un jeune écrivain de trente-huit ans. Ne vient-il pas d’ailleurs de se décerner de son propre chef, en raison précisément de ce front trop « serein », le surnom d’Olympio ? Attitude triomphale qui n’est peut-être qu’une pose. Il vient pour la troisième fois de se voir refusé à l’Académie, qui lui a préféré tour à tour un Dupaty, un Flourens et l’honorable historien Mignet. Par la grâce d’Hélène de Mecklembourg, belle-fille de Louis-Philippe, sa quatrième tentative bénéficiera de l’appui royal (1841). Décidément bien en cour, il est « créé pair de France » (1846). Très adulé, il voit sa vie privée se compliquer dangereusement : sans doute est-il affranchi de toute fidélité par sa femme, que courtise l’ami intime, Sainte-Beuve, depuis les premières années de son mariage (elle restera cependant, jusqu’à sa mort en 1868, l’amie dévouée de Hugo) ; amant de l’ex-actrice Juliette Drouet (qui lui reste fidèle depuis 1833 jusqu’à sa mort - en 1883 -deux ans avant le poète), il a de plus dans les années 40 une liaison avec une certaine jeune femme, Mme Biard ; et c’est ainsi que trois mois après son entrée à la Chambre des pairs, le vicomte Hugo est pris en « flagrant délit d’adultère » avec Léonie Biard (qui, pour sa part, ira en prison). Mais la crise la plus grave est occasionnée par l’annonce (9 septembre 1843) de la mort accidentelle, dans la Seine à Villequier, de sa fille récemment mariée, Léopoldine. Deux ans plus tard, c’est son «autre fille » qui meurt, Claire Pradier, seul enfant de Juliette Drouet (juin 1846). C’est à cette date environ que « l’homme Hugo » semble amorcer un tournant. 11 s’attelle à la rédaction d’un vaste ensemble romanesque auquel il pense depuis quelque temps : Les Misères de Paris (réplique, d’esprit plus « social », aux Mystères de Paris d’Eugène Sue, qui venaient de paraître dans Le Journal des Débats) ; il y travaille avec enthousiasme et presque à l’exclusion de toute autre activité durant toute l’année 1847. Est-il subitement devenu républicain? Non, à coup sûr. Lors de la révolution de Février 1848, il essaiera de faire proclamer la régence de la duchesse d’Orléans. Élu député (de droite), les journées de Juin le trouvent dans la rue, cherchant à faire cesser les « luttes fratricides » en qualité de représentant du peuple, mais du côté des forces de l’ordre. Il s’en expliquera quinze ans plus tard, sur un ton quelque peu gêné, dans Les Misérables (titre définitif des Misères de Paris) : Les exaspérations de cette foule qui souffre et qui saigne, ses violences à contresens sur les principes qui sont sa vie, ses voies défait contre le droit, sont des coups d’Etat populaires, et doivent être réprimés. L’homme probe s’y dévoue, mais [...] l’accomplissement du devoir se complique d’un serrement de cœur. Député conservateur depuis le 5 juin, l’ancien pair de France va hésiter quelque temps, « tiraillé entre son milieu et son génie, se cherchant encore », écrit Camille Pelletan (dans Victor Hugo, homme politique) : il est assis à droite et, bien souvent, vote à gauche. On le lui fait aigrement remarquer. À ce moment donc (1848), notre héros national de la Liberté et de l’École laïque ne sait pas encore ce qu’il veut : dès son premier discours, le 20 juin, lors de la mise en accusation de Louis Blanc, il se prononce en faveur du socialiste ; mais d’autre part, il soutient dès le mois d’août la candidature de Louis-Napoléon Bonaparte à la présidence. Or, de plus en plus se précise la défaite de la République : élection plébiscitaire du « Prince-Président » par le prolétariat enthousiaste (85 % des voix) ; raz de marée conservateur aux élections de mai 1849, si bien que les deux pouvoirs, gouvernement et Parlement, travaillent de front pour achever cette jeune République n°2. Hugo, à mesure que les républicains voient la cause perdue, s’y rallie davantage : il rompt avec son parti le 19 octobre 1849 en attaquant l’expédition romaine. C’est là, dit-il, le rétablissement du Saint-Office et la France n’a rien à y gagner, sauf de la honte. Il sera hué sur ses propres bancs ; tancé par l’abbé de Montalembert, le plus impétueux orateur de la droite majoritaire, et acclamé sur les bancs delà minorité républicaine : il a choisi. Et désormais ne variera plus. Il y « a mis du temps », disent les uns, soulignant que notre néophyte vient d’atteindre la cinquantaine ; il a « volé au secours de la victoire », disent les autres (Edmond Biré, par exemple, dans un pamphlet qui a bien failli le rendre célèbre, en 1891). Au-delà de ces trop partisanes arguties, certains préfèrent conclure avec un détachement majestueux (ainsi que le rapporte malicieusement Flaubert dans son Dictionnaire des idées reçues) qu’Hugo « a eu bien tort, vraiment, de s’occuper de politique ». Deux réponses à ce grief de l’activité politique chez Hugo ; toutes deux du poète lui-même : D’abord Hugo n’en a jamais pensé grand-chose, à la vérité ; il a jugé très sévèrement son aptitude à la « littérature orale »; et quand il publiera ses discours à l’Assemblée, dans Actes et paroles (1875 et 1876), il en altérera profondément le texte exact, au bénéfice de la variété des tonalités et des coupes rythmiques. Au total, son seul mérite, un peu paradoxal chez un tribun qui « lisait » ses discours préalablement rédigés (trop rédigés), réside dans les improvisations que, malgré lui, appelaient les contradicteurs. Par exemple, cet étonnant échange de répliques - nous suivons ici le texte du Journal officiel : « [Exclamations à droite et au centre] - C’est un insulteur à gages ! -Laissez-le jouer sa pièce ! - Portez cela à la « Porte-Saint-Martin », Monsieur Victor Hugo ! - (L’orateur) : Vous savez mon nom à ce qu’il paraît, et moi je ne sais pas le vôtre ; comment vous appelez-vous ? - (L’interrupteur) : Bourboussou. - (L’orateur) : C’est plus que je n’en espérais. » La deuxième justification du temps prétendument « perdu » dans la lutte politique, n’est-ce pas ce regain inespéré d’inspiration que va apporter au poète (repu jusqu’ici d’honneurs et de victoires) le camp des vaincus? Insulté impunément à l’Assemblée, il est bientôt menacé « en sous-main » peu après son discours du 17 juillet 1851 : Quoi! parce que nous avons eu Napoléon le Grand, il faut que nous ayons Napoléon le Petit? Enfin, Hugo va être ouvertement poursuivi au lendemain du coup d’État (2 au 4 décembre 1851). Motif : organisateur de la résistance sur les barricades, aux côtés de Favre, Carnot, Baudin (lequel sera tué par les forces de l’ordre), et cosignataire des affiches appelant le peuple aux armes.
Pendant l'exil
Le décret d’expulsion qui le frappe (9 janvier 1852) sera salué rétrospectivement par Hugo comme une rédemption : Ma proscription est bonne et j’en remercie, la destinée. Après dix ans de stérilité littéraire, il publie, depuis Bruxelles où il s’est réfugié, le pamphlet Napoléon le Petit (1852) ; puis de Jersey, un recueil de vers, Les Châtiments (1853), le premier d’une prodigieuse trilogie poétique qui comprend encore Les Contemplations (1856) et La Légende des siècles (1859). En outre, à cette époque, il a déjà composé — de 1853 à 1857, puis de nouveau en 1859-1860 - l’essentiel de ses deux plus grands poèmes, La Fin de Satan et Dieu (dont l’éditeur Hetzel, estimant trop aléatoire le succès « commercial », décide de différer sine die la sortie). Installé définitivement à Guernesey depuis 1855, après son expulsion de Jersey, le poète est alors au « plus haut » de sa courbe - dans les deux sens de l’expression - : jamais il n’a été si prodigieusement maître de son art ; jamais il ne sera entouré d’une gloire aussi radieuse. « Si Hugo, écrit le critique Albert Thibaudet, était mort vers 1860, en exil, laissant derrière lui toute son œuvre poétique actuelle, aurait-il aujourd’hui des ennemis? » Les dix prochaines années d’exil (1860-1870) voient naître trois grands romans : Les Misérables (1862), Les Travailleurs de la mer, son chef-d’œuvre en ce domaine (1866), et L’Homme qui rit (1869). Nous n’aurions garde d’oublier l’essai de 400 pages sur William Shakespeare (1864), né d’un projet d’introduction à la traduction complète entreprise par son fils, François-Victor (on pense à la monumentale « préface » de Sartre aux œuvres de Jean Genet) ; énorme improvisation lyrique (en particulier le chapitre « Les génies » : .... Rabelais c’est la Gaule ; [... ] Rabelais a fait cette trouvaille, le ventre [...] Le ventre étant le centre de la matière est notre satisfaction et notre danger; [...] l’orgie dégénère en gueuleton. Où il y avait Salomon, il y a Ramponneau. L’homme est barrique... etc.), aussi riche et inépuisable de saveur verbale que ses plus belles envolées des Contemplations et de La Légende des siècles (Les Mages, par exemple, ou Le Satyre). Tel est le bilan de cette deuxième grande période ; la plus belle. Sans doute Hugo ne s’est-il pas encore libéré de son goût pour « l’attitude » (apparition au soir sur le Rocher des proscrits, dialogue avec l’Océan, etc.). Mais désormais, plus de public ; si ce n'est quelques débonnaires policiers anglo-normands. Plus de réceptions, ni d’honneurs. Ni de ces innombrables faveurs féminines de naguère (Esther Guimont, Alice Ozy, Paméla, etc.), où l’offre finissait par dépasser la demande. Mais voici qu’en 1870, la déchéance de Napoléon III (4 septembre) ramène le poète à Paris. Le voyage est un triomphe.
Après l'exil
Cette troisième et dernière période (1870-1885) voit une rechute dans les excès d’avant l’exil : étouffé de louanges, épuisé d’hommages à rendre aux admiratrices ; mascotte de la naissante IIIe République, député et bientôt sénateur (d’ailleurs courageux, par exemple dans ses tentatives pour obtenir l’amnistie des communards) ; mais aussi, vieux Noé égrillard et bénisseur. Il donne au public un livre assez fade, L’Art d’être grand-père (1877), et une anthologie de ses discours, Actes et paroles (1875-1876) ; délaisse un temps Juliette Drouet pour Marie Garreau (1871), puis pour Blanche, camériste de Juliette (1873 à 1878). Sans parler des comédiennes quêtant un petit rôle dans les reprises de ses drames. Mais il est encore capable de donner un très solide roman historique, Quatrevingt-Treize (1874), ainsi que plusieurs volumes de vers, où se mêlent de très étrange façon la foi la plus haute et un voltairianisme un peu pesant (Le Pape, La Pitié suprême, Religions et religion). Faisons une place à part au chef-d’œuvre incongru de cette dernière période : une sorte d’épopée bouffonne, L’Âne (1880). Cet âne a tout lu, tout appris (grammaire, hébreu, sanskrit, droit, politique, sciences), et vu du genre humain l’effort vain et béant : or il va retourner, toutes réflexions faites, à ses chardons. (Morale savoureuse mais bien curieusement défaitiste et obscurantiste pour un poète national.) Les véritables œuvres, celles qui révéleront un nouvel Hugo, plus grand même qu’on ne croyait, ce seront les œuvres posthumes que rassemblent déjà ses exécuteurs testamentaires. Elles datent au demeurant de Jersey ou de Guernesey : les deux épopées de La Fin de Satan et de Dieu (publiées en 1886 et 1891), Le Théâtre en liberté (1886 ; la fantaisie de Hugo est un domaine peu connu encore, qu’a prospecté J.-B. Barrère : voir la bibliographie ci-après) et les inépuisables « reliquats », Tas de pierres et Océan. Il meurt en 1885 d’une congestion pulmonaire. On ouvre son testament qui donne lieu, sitôt qu’il est rendu public, à une longue controverse (non terminée, aujourd’hui encore) : Je refuse l’oraison de toutes les Églises; je demande une prière à toutes les âmes. Je crois en Dieu. En outre, il exigeait des funérailles très simples, peut-être même trop simples : le corbillard des pauvres. Il eut droit à un étrange et immense monument roulant (escorté depuis le carrefour de l’Étoile par tout un peuple), un catafalque noir et argent, dont les dernières palmes montaient jusqu’à la voûte de l’Arc de triomphe.
Jugement sur l'homme
La définition la plus irrespectueuse de ce poète est sans aucun doute celle qu’imagina certain jour Cocteau : « Victor Hugo ? un fou qui se prenait pour Victor Hugo. » Plaisanterie qui sans oser le dire (comme bien souvent chez Cocteau) renferme une moralité : Victor Hugo a toujours joué un rôle ; il se fera volontiers photographier (ou peindre) la main droite dans le gilet à la manière de cet autre héros national qui l’avait précédé, et qui le fascinait : Hugo ne compte-t-il pas autant de succès éclatants qu’il y a de batailles inscrites sur l’Arc de triomphe? Mais il a su être aussi le vaincu sublime, l’inflexible Prométhée à la bouche pleine d’imprécations, cerné de flots écumants sur son rocher de Guernesey. Enfin, quand son poil se mit à blanchir, il sut être le patriarche ; le grand-père vénéré, au front large et au bon sourire, de nos livres d’enfance. Et c’est ce caractère trop imperturbablement grand, noble à tous Coups, cette « grandeur » établie sur le plan moral, qui tend sans aucun doute à éloigner Hugo du lecteur qui se veut un « lettré ». À l’égal de Pasteur dont la statue fait pendant à la sienne dans les monuments publics - et jusque dans l'a cour de la frondeuse Sorbonne - Hugo est élevé à la hauteur du symbole. Il est une grande figure. Bien plus, à l’encontre de tels autres dieux laïques (plus soucieux de rester, en apparence, à hauteur d’homme : Pasteur précisément; ou hier encore Saint-Exupéry, Albert Camus), il semble que Hugo ait été voué à cette fonction depuis ses débuts dans la carrière. Depuis l’époque de l’enfant sublime. Peut-être la clef de son personnage, sinon son excuse, est-elle justement là : pas de crispation dans cette attitude ; Hugo ne « force » pas. Il n’a jamais rien fait d’autre que de se laisser « aller en liberté » ; il est victime de sa puissance. Tout le destine (et à tous les moments de sa vie) à ce poste qu’il prend partout, d’entrée de jeu. Il est né grand, et il semblera toujours le plus grand. D’un commun accord. Notons par exemple qu’à son départ pour l’exil, à près de cinquante ans, il n’est - objectivement, comme on dit de nos jours - en aucune façon le meilleur romancier (Balzac a déjà terminé sa carrière) ; ni le meilleur auteur de théâtre (Musset n’écrit plus depuis longtemps). Il n’est pas même, à cette date, le meilleur poète (Vigny a fait paraître, un par un souvent, les plus grands de ses poèmes des Destinées, et Baudelaire commence à publier les siens en revue de 1846 à 1855) ; mais, depuis plus de vingt ans, celui qui se nomme lui-même « Olympio » reste sans contredit possible, et bon gré, mal gré, le maître. Le cas n’est pas rare dans l’histoire de la littérature : en aucun domaine le meilleur, mais le chef. Pour le public et pour ses rivaux, pour la France et hors de France, il est le représentant de la grandeur intellectuelle de notre peuple, et le défenseur le plus solide de notre prestige en ce point de sa carrière ; et de plus - c’est là le pire tour qu’il ait joué à ses confrères - jusqu’à sa mort. En effet, ce qui frappe d’abord, outre la pérennité de son triomphe, c’est l’incessant renouvellement de son inspiration. Le métier, solide, est acquis dès l’adolescence, et il ne connaîtra pas de défaillance chez le vieillard ; amant alerte (jusqu’aux toutes dernières années), chanteur jamais enroué. Et ce point de vue physique, chiffrable pour ainsi dire, est nécessaire à toute représentation équitable du personnage. On est tenté parfois de parler d’un tel homme en termes de performances, soit sur le plan de la « technique » (tous terrains, pression constante, gros débit) ; soit sur le plan de la « gymnique » (endurance, puissance de souille, longueur de foulée). Il est véritablement l’athlète complet de la littérature. À quatre-vingts ans, soucieux de donner un échantillonnage - une sorte de répertoire, dit-il - de ses possibilités dans les genres les plus divers, il publie (1881) un recueil au titre fanfaron, Les Quatre Vents de l’esprit. Ces quatre vents, c’est-à-dire les quatre orientations de son génie créateur, sont, selon lui : satirique, dramatique, lyrique et épique. En faisant abstraction de la deuxième (qui désigne une « forme littéraire », neutre en elle-même, et non, comme les trois autres, une couleur poétique caractérisée) ce sont bien là respectivement les trois tonalités majeures, les trois humeurs où le génie de Hugo se déploie avec ampleur et agilité : satirique, dans Les Châtiments ; lyrique dans Les Contemplations ; épique dans La Légende des siècles et plus encore dans les deux poèmes qui en sont (dit-il) l’un, le dénouement, l’autre le couronnement : « La Fin de Satan » et « Dieu ».
Analyse de quelques œuvres
Le recueil des Châtiments, entre autres défis, lance celui-là (qui nous intéresse aujourd’hui bien plus encore que le défi à Louis-Napoléon) de dérouler 500 pages de vers sur le mode unique de L’invective, et sur le même sujet, sans perdre un instant contact avec le lecteur. L’œuvre est, si l’on peut dire, en forme de trajectoire : avec sa lancée, son faîte, sa retombée ; et le poème strophique le plus sonore y alterne avec de calmes récitatifs. Ici, par contraste, il intercale une jolie fable, ou une épigramme ; là, une « chansonnette ». (En septembre 1870, peu après son retour d’exil, on en donna même au Théâtre de la Porte-Saint-Martin une lecture publique intégrale !) Les Contemplations sont peut-être, de tous les livres du plus divers des poètes, le plus varié ; après les enfantillages délicieux des premiers chapitres, L’Ame en fleur ou Pauca Meae (car, ainsi que tous les grands naïfs, Hugo sait jouer sans complexes avec la jeune fille, ou même avec la petite fille ; fût-elle sa propre fille), nous voici arrivés dans le VIe et dernier livre, Au bord de l’infini : Ibo (c’est-à-dire j’irai !), s’écrie-t-il avec crânerie en attaquant les premières marches du sombre escalier que garde près des bleus pilastres, tout en haut, la meute des éclairs. Ces strophes d’Ibo, dès le seuil du livre, peuvent nous faire sourire (ainsi que la longue pièce intitulée Ce que dit la bouche d’ombre). Et puis, nous devrons bien reconnaître, à mesure qu’il s’enfonce dans ce domaine nocturne, que le poète y évolue avec une étrange grâce, une eurythmie souveraine; et ses lecteurs s’y trouvent, bien vite, aussi à leur aise eux-mêmes : il nous apprivoise peu à peu au vide cosmique par sa désinvolture contagieuse. Nous entendons le bruit du rayon que Dieu lance, La voix de ce que l’homme appelle le silence. Sans doute, Hugo ne convainc pas aussi sûrement son auditoire, quand cette effroyable et fascinante bouche d’ombre se met à articuler des mots (Songeur, retiens ceci : l’homme est un équilibre, etc.). De tels vers, ré-pétons-le, ont pu faire sourire. Baudelaire, moins délicat que notre siècle, sans doute, salue ainsi le poète à cette époque de sa vie (1861) : « Le génie qu’il a de tout temps déployé dans la peinture de toute la monstruosité qui enveloppe l’homme est vraiment prodigieux ; mais c’est surtout dans ces dernières années qu’il a subi l’influence métaphysique qui s’exhale de toutes choses » (extrait de L’Art romantique : Victor Hugo). Enfin, l’ensemble constitué par La Légende des siècles (d’abord nommée « Petites épopées ») et les deux grands poèmes qui lui sont rattachés (La Fin de Satan, et Dieu) prolonge et amplifie encore cette veine, amorcée dans le VIe et dernier livre des Contemplations. Aux « petites épopées» que sont en effet les différentes pièces de La Légende... (Le Sacre de la femme, ou L’Aigle du casque, ou encore Le Satyre) succèdent ces deux immenses poèmes d’un seul tenant, épiques au sens le plus fort du terme et qu’il serait peut-être plus juste encore d’appeler épopées cosmiques : Dieu surtout, plus réussi dans son architecture (unité de thème ; échelonnement des sept visions; scandées par le retour d’un même vers initial: Et je vis au-dessus de ma tête un point noir). Quant à La Fin de Satan, elle vaut principalement par les quatre épisodes intitulés Hors de la Terre, dont le premier - une dizaine de pages - est la plus belle inspiration de Hugo visionnaire, sans aucun doute (Depuis quatre mille ans, il tombait dans l’abîme [...] Triste, la bouche ouverte et les pieds vers les deux), il faut lire ce passage (ou tel autre du même genre dans Dieu ; par exemple, toute la section IV : une dizaine de pages encore) pour rendre pleine justice à ce poète. Mais Hugo, c’est aussi, à l’occasion, l’énorme plaisanterie (par exemple entre mille autres la strophe Amis, J’ai vu des dieux le festin mémorable... avec ses rimes en triple calembour, dans le recueil Dernière gerbe, posthume ; ou encore cette saillie célèbre : Des cultivatrices dont on ne voyait que la première syllabe...). Et c’est aussi la plus aérienne légèreté : La Fête chez Thérèse, dans Les Contemplations (dont Verlaine, explicitement, s’inspirera pour ses Fêtes galantes). C’est encore l’inépuisable jovialité des Chansons des rues et des bois (1865) par quoi le poète entend mettre Pégase au vert. Mais c’est aussi l’enchantement, la fraîcheur et la grâce du Théâtre en liberté (posthume, 1886). Car Hugo cumule tous les dons, cultive tous les goûts (même le mauvais, a-t-on dit ; mais la question de savoir si un tel homme a ou non « du goût » se pose-t-elle vraiment?). Comme son héros Quasimodo, qui, dans Notre-Dame de Paris, saute du carillon le plus aigu jusqu’au bourdon, ou tire soudain toutes les cordes de toutes les cloches à la fois, Hugo est à ce point maître de tous les registres de son art qu’il s’amuse. Il est un et multiple à lui tout seul comme cet instrument que curieusement l’on nomme toujours au pluriel : « les orgues ». Hugo c’est « tout ». « Poète panique », comme l’a défini Marcel Arland (ne s’est-il pas d’ailleurs assimilé, dans Le Satyre, au dieu Pan?), c’est un païen aux cinq sens écarquillés. C’est un œil surtout, un visuel (pensons à ses dessins, dont Barrés loue le « sens du rehaut »). C’est un manuel, aussi (voir ses sculptures sur bois ou ses meubles, très discutables en soi, qui sont montrés longuement par les guides aux visiteurs de Guernesey). Tant de vigueur et de santé, au siècle du romantisme, suscita bientôt des murmures : Hugo ne serait-il pas, au fond, par le style, un classique? Car enfin, le monstrueux chez lui n’est jamais morbide, et ce poète du vide intersidéral ne perd jamais la tête (que l’on songe au contraire à un Claudel et, par exemple, à l’exorde de la Muse qui est la Grâce où s’enfle à mesure la pulsation lyrique, jusqu’à l’explosion de : «... Ah, je suis ivre ! ah, je me suis livré au Dieu !...»). De même, cette sensation d’allégresse verbale, chez Hugo, si savoureuse (et si fréquente) pour qui lit ses poèmes, ne va jamais, comme chez un Balzac, un Zola (ou, plus en arrière, chez un Diderot, un Agrippa d’Aubigné), jusqu’à l’enthousiasme - au sens premier -, jusqu’à l’exaltation dionysiaque, ou même seulement jusqu’à l’abandon. Toujours le poète Hugo, fût-ce en ses raids cosmiques les plus téméraires, sait rester maître de sa vitesse, la tête au ciel et le pied sur le frein. S’il nous émeut, c’est par une simple succession d’images : éclatantes, ou grandioses ; ou même surprenantes. Jamais inquiétantes ni inquiètes. Ainsi, dans son poème A Théophile Gautier (actuellement réuni aux pièces posthumes de Toute la lyre) qu’il fait paraître en 1873 à l’occasion de la mort de son ami de jeunesse : Le dur faucheur avec sa large lame avance, Pensif et pas à pas vers le reste du blé. Qui donc ici ne serait ému? Par des mots, dira-t-on, et, dans ces conditions, l’émotion ne saurait être que « d’ordre esthétique ». Mais cet ordre-là, est-ce donc si peu de chose? Hugo, qui a péché parfois par complaisance envers soi-même dans sa vie, dans sa « carrière », et cédé à son penchant pour « l’attitude abandonnée », ne s’abandonne jamais dans son art et reste à l’abri de toutes critiques sur le plan de la conscience professionnelle. Ou si l’on préfère, artisanale.
Hugo aujourd'hui
Quelle est aujourd’hui la situation de ce poète qui se voulut, si fort, « poète national » ? La nation le boude ; presque tout entière. Tant sur sa gauche que sur sa droite. Plus d’un auteur d’« anthologie des poètes français » (nous ne citerons pas, par courtoisie, les auteurs en question) feint d’ignorer même son existence. Quel tort expie Hugo en notre XXe siècle?
Il a eu foi en ces images naïves du bonheur, promis à l’homme futur ; et, plus encore, du progrès, qu'il symbolise ainsi, malencontreusement (dans Plein ciel, apothéose finale de sa Légende des siècles) :
C’est Isis qui déchire éperdument son voile, C’est du métal, du bois, du chanvre et de la toile; L'aéroscaphe suit son chemin ; il n’a peur Ni des pièges du soir, ni de l’âcre vapeur...
On lui a dénié le droit, parce qu’il est génial, d’être intelligent (« l’imbécile Victor Hugo » ; ici non plus, nous ne citerons pas l’auteur célèbre de cette boutade) ; mais Albert Thibaudet démontra pour sa part que Hugo « était aussi intelligent » (Histoire de la littérature française depuis 1789). On lui dénie, des deux côtés à la fois, le droit d’être sincèrement spiritualiste, parce qu’il est anticlérical ; mais Barrès expliqua pourtant la logique chez le poète Hugo de cette progression qu’on peut dire thématique vers le mysticisme : « Son imagination, rassasiée d’avoir des vues sur le monde des sens, en a pris sur le monde surnaturel » (extrait de Nos maîtres, 1927). On lui reproche surtout d’être un auteur populaire, c’est-à-dire trop accessible. Et pis encore d’avoir, comme on dit, bien à tort, « sombré » dans le domaine de l’enfance et des récitations scolaires ;-ce dont La Fontaine s’accommode, il faut le reconnaître, avec plus de grâce que lui (sans doute parce que plus nonchalant et tranquillement immoral). Naïf, passe encore ; mais il n’hésite pas, s’il le faut, devant la niaiserie (Ô morts pour mon pays, Je suis votre envieux, péroraison célèbre du poème Nos morts, 1870) ; ou encore :
Jeanne était au pain sec dans le cabinet noir; [...] J’allai voir la proscrite en pleine forfaiture, Et lui glissai dans l’ombre un pot de confiture.
Hugo s’est cru moralement tenu d’éduquer, sinon d’édifier : de faire resplendir l’âme, dit-il ; et cet engagement quasi religieux précède son engagement politique. Dès 1840, dans Les Rayons et les ombres, il harangue la foule :
Peuples ! écoutez le poète ! Écoutez le rêveur sacré !
Ajoutons qu’il assume les charges de son métier de héros national, et aussi les risques. Risques physiques, inclus : tant avant qu’après sa conversion à la République, Hugo a payé de sa personne. En juin 1848, orléaniste enthousiaste, il frôle de bien peu la mort en prenant la tête des « forces de l’ordre » sur les barricades. Et sur ces mêmes barricades; mais, il est vrai, de l’autre côté, le voilà en 1851, dès le lendemain du coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte, incitant les prolétaires à la rébellion. Nul doute sur ce point : confiant dans son étoile, Hugo a été généreux de lui-même. Et de plus, généreux tout court ; Henri Guillemin, dans son essai Hugo par lui-même, a fait justice de la prétendue ladrerie du poète (défaut qu’on prête d’ailleurs régulièrement à tous les grands hommes). « Son budget de la charité, écrit Guillemin, est d’une ampleur peu commune. À Hauteville-House, le tiers annuellement des dépenses courantes est employé à des dons incessants et de toute nature. » Suprême générosité, enfin : mis à l’abri de toute envie par une solide conscience de son génie reconnu par tous, il fut généreux de la plus noble façon qui soit, c’est-à-dire vis-à-vis de tels autres écrivains de son temps qui avaient quelque difficulté à s’imposer par suite de l’audace ou de la singularité de leur apport sur le plan de l’art ; et ce sont ceux-là précisément que le plus célèbre « critique » du siècle, Sainte-Beuve (coutumier du fait), oublia ou assomma méthodiquement : Balzac, Flaubert, Baudelaire. Le plus grand? On sait qu’André Gide à la question traditionnelle : « Quel est le plus grand poète français? », répondit : «Victor Hugo, hélas ! » Excellente plaisanterie. Mais est-il nécessaire de numéroter des lauréats, un premier, un second et des accessits, comme dans les « distributions de prix » ? Par bonheur, en ce domaine de la poésie, le public, lui, est dispensé de choisir, et Baudelaire n’abolit pas Hugo. Chacun d’eux règne, sans rival. Seul dans son registre. Celui d’Hugo est plus sonore que subtil. Mais pour qui ne pourra jamais ressentir directement, c’est-à-dire par l’oreille, les secousses rythmiques et les accents éclatants de l'Iliade ni de l'Odyssée, de La Divine Comédie ni du Paradis perdu, quelle bonne fortune de pouvoir, tout au moins, connaître « dans le texte » une voix égale à celles-là ; un poète de cette couleur-là. De cette envergure, de cette force. Et les auteurs d’anthologies de la poésie française qui de nos jours s’interdisent de faire place à l’auteur des Châtiments et de La Fin de Satan ne sauraient le remplacer par rien.
HUGO, Victor (Besançon, 1802-Paris, 1885). Ecrivain français. Représentant illustre du romantisme, écrivain engagé après 1848 pour son idéal républicain, Victor Hugo est l'auteur d'une oeuvre immense et complexe dans laquelle il s'exerça à tous les genres. Fils d'un général de Napoléon Ier et d'une mère royaliste. il fit ses études à Paris au lycée Louis-le-Grand et décida très tôt de sa vocation, voulant être « Chateaubriand ou rien ». Tout d'abord poète classique et monarchiste {Odes et poésies diverses, 1822), il défendit dans la préface de Cromwell (1827) puis dans celle des Orientales (1829) le principe de la liberté dans l'art, prélude à la fameuse bataille d'Hernani, drame qu'il donna à la Comédie-Française (1830) et qui fut l'occasion d'une bataille célèbre entre romantiques et classiques. Devenu théoricien et chef de file du romantisme, Victor Hugo s'engagea dans une intense activité d'écriture, rêvant d'être pour son siècle l'« écho sonore » des préoccupations de son temps. Il publia successivement Notre-Dame de Paris (1831), puis, après avoir évoqué dans les Feuilles d'automne (1831) ses joies de père (quatre enfants lui étaient nés après son mariage en 1822 avec Adèle Foucher), il publia des poèmes lyriques Les Chants du crépuscule (1835) ; Les Voix intérieures (1837) ; Les Rayons et les Ombres (1840) et des drames : Marie Tudor (1833) ; Lucrèce Borgia (1833) ; Ruy Blas (1838). Partagé entre sa vie de famille et ses voyages avec Juliette Drouet, sa maîtresse, à laquelle il resta lié durant cinquante ans, Victor Hugo, consacré comme écrivain, fut reçu à l'Académie française en 1841. Cependant l'échec des Burgraves ( 1843) mais surtout le drame de la mort de sa fille Léopoldine (1843) l'éloignèrent pour un temps de la littérature pour s'engager dans la vie politique. Orléaniste sous la monarchie de Juillet, député aux lendemains de la révolution de 1848, Victor Hugo, un moment favorable à Louis Bonaparte, devint pour défendre son idéal de démocratie libérale et humanitaire son plus féroce opposant après le coup d'Etat du 2 décembre 1851. Exilé à Jersey puis à Guernesey sous le Second Empire, il ne cessa de dénoncer Napoléon le Petit {Les Châtiments, 1853), tout en composant le recueil lyrique des Contemplations {1856), l'épopée de La Légende des siècles (1859-1883) mais aussi des romans Les Misérables (1862) ; Les Travailleurs de la mer {1866) et L'Homme qui rit {1869). Revenu d'exil en 1870, frappé par la Commune de Paris {L'Année terrible, 1872), il écrivit encore un grand roman Quatre-vingt treize {1874) et trouva auprès de ses petits-enfants des joies paisibles qui lui inspirèrent L'Art d'être grand-père. Il réalisa en outre quelque 3 000 dessins de toutes techniques. En hommage au républicain et à l'écrivain, Victor Hugo eut droit après sa mort à des funérailles nationales suivies par deux millions de personnes. Ses cendres furent transférées au Panthéon. Voir Napoléon III.