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Henri Troyat

Né à Moscou en 1911. Ses parents quittent Moscou lors de la Révolution et, après une longue errance à travers l’Europe, s’installent à Paris en 1920. Licence de droit, rédacteur à la Préfecture de la Seine. Se consacre ensuite à la littérature. Obtient le prix Concourt en 1938 pour l’Araigne. Elu à l’Académie française en 1959. Depuis Faux Jour prix populiste 1935, le succès de Henri Troyat a pris les dimensions d’un culte tranquille, dont les adeptes se reconnaissent et communient dans l’adoration des valeurs sûres. Ce succès tout à fait justifié prouve en tout cas que la littérature, une certaine littérature, peut parfaitement constituer un média culturel et idéologique, au même titre que la radio ou la télévision. Les premiers romans de Troyat (le Vivier, Grandeur nature) rappellent par leur paisible atrocité provinciale l’auteur de Thérèse Desqueyroux. Combat d’une vieille dame et de sa demoiselle de compagnie, conflit de l’amour paternel et de la jalousie professionnelle chez un comédien battu sur son propre terrain par son fils. Egoïsme, jalousie, terreur, tissent autour de ces personnages une toile d’araignée implacable. Pour le Troyat d’alors, l’autre est l’enfer, même si manque la liberté. La psychologie est une forme d’exercice de la cruauté. Le regard ne laisse pas la paix : « Emergeant d’un amas de couvertures roses et de dentelles, Gérard aperçut un bout de viande échaudée, ratatinée, au nez mou comme un lobe d’oreille et aux lèvres baveuses » (l’Araigne). Le célibataire un peu crapuleux, cérébral et faussement sensuel du XIXème siècle hante encore ce romanesque du Mal, de la panique et du scepticisme. Voilà bien de quoi, pour certains, s’y reconnaître. Plus tard, la Tête sur les épaules et la Neige en deuil poursuivront dans cette voie de l’écorchement et du conflit. Après le succès de l’Araigne, Troyat rencontre des écrivains russes émigrés et entreprend la biographie de Dostoïevski. « Lire Dostoïevski, explique-t-il, c’est pénétrer dans un univers où le réel et le fantastique se confondent. Les fantômes qui hantent ces régions crépusculaires ne se préoccupent ni de manger ni de dormir. C’est que tout leur être se réduit à une lutte spirituelle ». Tout se passe comme si Dostoïevski allait justifier l’espèce de folie refusée, cet apprentissage de la déception qui imprègne les romans de Troyat : « un homme qui s’habitue à tout ». Avec Tant que la terre durera, suivi de le Sac et la cendre et de Etrangers sur la terre, Troyat s’habitue en effet à sa mémoire et entreprend l’évocation d’une famille russe depuis 1888 jusqu’en 1939. Mais le personnage central de cette triologie est le Temps. C’est ici que l’univers romanesque d’Henri Troyat exprime pour la première fois des valeurs d’usage : éternel recommencement, vérité des contraires. C’est le scepticisme transcendé. D’autre part, Troyat s’inscrit délibérément dans la ligne du roman « réaliste » style fin XIXème siècle : souci de la documentation (il se renseigne en particulier auprès de ses parents et du Baedeker des années 1900), personnages-types, mélange de roman et d’histoire, etc. S’il fait de la famille le lieu cybernétique de la plupart de ses romans, c’est qu’elle constitue « un monde clos, qui sécrète ses habitudes, ses dogmes, ses engouements, ses inimitiés ». Le romanesque de Troyat est bien un romanesque familial où la descendance sert de transcendance. C’est d’une famille que partira une nouvelle « saga » : les Semailles et les moissons, publiée à partir de 1953. Travaux, jours et soucis. Attente de l’homme pour la jeune fille. Image, cette fois encore d’un temps cyclique où le lecteur jouit de sa propre éternité fictive. Ne tremble-t-il pas toujours que ça ne soit la fin ? La Lumière des Justes part de la chute de l’Empire et s’achève sur l’évocation de l’échec des décembristes : révolution que Troyat présente comme constituant l’antithèse de celle de 1917 puisqu’elle fut le fait de privilégiés libéraux. Une bonne révolution. Viendront ensuite les Eygletières, histoire de la désintégration d’une famille moderne, en plein cœur de Paris, dans un milieu bourgeois, les Héritiers de l’Avenir (le problème de l’abolition du servage, l’apparition du terrorisme en Russie), le Moscovite, suite franco-russe située sous le premier Empire, « roman d’amour entre un jeune émigré et les deux pays qui se partagent son cœur ». « Il y a un phénomène, un miracle Troyat », écrivait Bertrand Poirot-Delpech dans le Monde. Il n’est pas sûr que ce ne soit d’abord ce miracle que les lecteurs de Troyat contemple en le lisant : celui du travail bien fait, de la force, du courage, de la maturation, etc. Bien que Troyat prétende à la spontanéité, à la naïveté, son art est sans doute tout le contraire, un romanesque totalement codé, répertorié, presque arithmétique, une parfaite distribution des rôles, une bonne programmation du mystère. Cette œuvre ne raconte-t-elle pas d’abord les exploits, les aventures et les amours d’un héros des temps modernes : le romancier lui-même ? Le mythe qu’elle fabrique et véhicule est celui de l’ubiquité, de la simultanéité et de la coexistence de tout. Peu importe au fond les histoires de ces romans : ce qui passionne le lecteur c’est leur discours. Discours interminable, image de ce qui n’a pas de fin, où le temps s’efface lui-même par excès, récits qui n’ont d’autre but que de revenir toujours au point de départ, dans un perpétuel recommencement sans cause ni effet. A l’opposé des romans de Balzac, dont ils constituent la plus flagrante antinomie, les romans « balzaciens » d’Henri Troyat sont la fiction d’un monde débarrassé de l’Histoire, où tout se règle entre la vie et la mort : l’optimisme triste qui masque la mort.
► Principaux titresRomans
Faux Jour, 1935, Plon ; Le vivier, 1935, Plon; Grandeur Nature, 1937, Plon; L'Araigne, 1938, Plon, Prix Concourt; Le mort saisit le vif, 1938, Plon; Le signe du Taureau, 1938, Plon; La tête sur les épaules, 1938, Plon; Une extrême amitié, 1963, La table Ronde; 1963; La neige en deuil, 1950, Flammarion; La pierre, la feuille et les ciseaux, 1972, Flammarion; Anne Prédaille, 1973, Flammarion; Grimbosq, 1976, Flammarion; Le front sans les nuages, 1977, Flammarion; Cycles romanesques Les Semailles et les Moissons, 1953, Plon; Les Héritiers de l'Avenir, 1958, Flammarion; Les Eygletières, 1965-1967, Flammarion; Tant que ia terre durera..., 1947-1950, La Table Ronde; La Lumière des Justes, 1959-1962,


TROYAT Henri [Lev Tarassov] 1911 Romancier et historien de la littérature, né à Moscou. En France depuis 1917, Troyat est bilingue de naissance, pourrait-on dire : tout Russe de souche (et de niveau social honorable) se faisait gloire de parler français en famille; aussi, en 1940, sa première biographie, Dostoïevski, l’homme et son œuvre (une œuvre étudiée, enfin, dans le texte), surprit-elle un public habitué à des traductions et des citations de « seconde main », bien grises par conséquent (celles dont se servait Gide, par exemple, dans son livre sur cet écrivain). Aussi bien, Troyat fut-il incité sans répit par les éditeurs français à recommencer son exploit, et c’est là sans doute la part la plus durable de son abondante production : huit études russes échelonnées sur quelque quarante ans (en particulier Pouchkine, Gogol, Tolstoï, Tchékhov). Le romancier, quant à lui, avait débuté par un récit rapide et cruel, L’Araigne (1938) : une veuve, ses trois filles et son fils. (Car l’araigne, ici, est de sexe masculin : tortueux, dominateur et, d’ailleurs, impuissant.) Les œuvres qui suivirent étaient plus ambitieuses peut-être : pas moins de cinq fresques de trois à cinq romans chacun ; la meilleure, car la plus émouvante et colorée, reste, sans doute, la première : Tant que la terre durera (1947-1950). Les autres « cycles », d’ailleurs, n’ont jamais manqué d’intérêt, ni d’habileté artisanale. Ni de lecteurs.