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GUILLAUME IX, duc d'Aquitaine

GUILLAUME IX, duc d'Aquitaine. Poète de langue romane. Né le 22 octobre 1071, mort en 1127. Il fut l'un des plus étranges et des plus intéressants personnages du Moyen Age. Neuvième duc d'Aquitaine et septième comte de Poitou en 1080, il était le plus grand feudataire de la France d'alors et gouvernait un territoire bien plus important que celui des rois capétiens. Sa famille, très ancienne, observait les lois religieuses, mais aimait le faste et les plaisirs. Guillaume IX, lui, s'affranchit presque totalement de l'Eglise et provoqua un véritable scandale. Après avoir engagé presque toute la noblesse française dans la croisade, le pape Urbain II parcourut en vain les Etats du duc pour la sainte expédition. Guillaume IX, au lieu d'y participer, profita du départ de Raymond de Saint-Gilles, comte de Toulouse, pour envahir ses terres, prétextant des droits de sa femme, la duchesse Philippa, fille unique de Guillaume IV de Toulouse et nièce de Raymond. Si Guillaume IX se croisa en 1101, avec une armée de trente mille hommes, ce ne fut pas par enthousiasme religieux, mais attiré par les récits d'aventures qui lui parvenaient d'Orient. Peu de mois avant, il avait encore humilié, au Concile de Poitiers, l'évêque Pierre II, car celui-ci voulait excommunier une nouvelle fois le roi de France Philippe 1er qui avait enlevé la comtesse d'Anjou. L'expédition du duc d'Aquitaine en Orient fut d'ailleurs un désastre. Son armée fut en grande partie décimée par les Sarrasins, près d'Héraclée, et le duc eut beaucoup de mal à atteindre Antioche avec ses derniers hommes. Après avoir pris part au siège de Tortose, il fut reçu à Jérusalem par le roi Baudouin le jour de Pâques, en 1102. S'étant rembarqué pour la France, il fut contraint par les vents de retourner à Antioche; mais la perte de ses fidèles compagnons à la bataille de Ramla et sa participation à l'inutile siège d'Ascalon le guérirent de sa soif d'aventures. Le 29 octobre 1102, nous le retrouvons à Poitiers. Au cours des années suivantes, il lutta contre ses vassaux d'Aquitaine, réussit à les soumettre, mais perdit définitivement le comté de Toulouse. En 1120, Guillaume se rendit avec six cents chevaliers au secours du roi d'Aragon Alphonse 1er le Batailleur (Alphonse VII de Castille), qui fut victorieux des Almoravides à Grenade. Mais ce n'est pas tellement l'activité politique et militaire de Guillaume qui intéresse l'histoire. Le duc d'Aquitaine fut surtout le premier troubadour, le premier poète d'amour en langue vulgaire. C'est à lui que nous devons probablement la conception de l'amour et de la femme qui dominera jusqu'à nos jours dans la poésie européenne. Dans les onze pièces de ses Vers qui nous ont été gardées, l'on passe de l'expression d'un amour purement sensuel, héritage de l'Antiquité transmis au haut Moyen Age, à une exaltation extatique de la femme, symbole d'une beauté presque divine. Cette transformation d'une poésie uniquement sensuelle, parfois même bassement obscène, en une exaltation poétique qui, tout en demeurant imprégnée d'une forte sensualité, s'élève à une spiritualité absolument nouvelle, et riche d'un prodigieux avenir dans toute l'Europe, peut s'expliquer par la rencontre de Guillaume IX, porte-parole d'une société laïque émancipée de la tutelle de l'Eglise, avec un mouvement ascétique d'une hardiesse surprenante, qui avait sa source à Fontverault. Robert d'Arbissel, fondateur de cette congrégation, mit à la tête de l'ordre non pas un homme, mais une femme, invitant les moines à la servir et à la respecter comme le Christ avait demandé à l'apôtre saint Jean de le faire pour la Vierge Marie. Cette abbesse était d'ailleurs toujours une veuve, du moins au commencement de l'ordre. C'est dans l'immense cité monastique de Fontevrault, qui contenait plusieurs maisons de moniales, et d'autres pour les moines, que se retirèrent successivement la première femme de Guillaume IX, Ermengarde d'Anjou, qui, après son divorce, avait épousé le duc de Bretagne Alain Fergant, puis la seconde femme de Guillaume, Philippa, avec sa fille Aldéarde, ainsi que de nombreux autres seigneurs et dames de l'Anjou et du Poitou, notamment la fameuse comtesse d'Anjou Bertrade de Montfort, qui avait ému la France entière en quittant son mari pour vivre avec le roi Philippe 1er, attirant sur le souverain les plus terribles condamnations de l'Eglise. A cette véritable épidémie de conversions, Guillaume, qui avait désespéré sa femme par de nombreuses conquêtes féminines et surtout par sa passion pour la vicomtesse de Châtellerault, réagit d'abord par des sarcasmes. En fait, le duc fut beaucoup plus touché et remué qu'il ne voulait le laisser voir, et si, par la suite, ses chansons continuèrent de protester contre une ascèse qu'il jugeait contraire à la nature, le poète en vint, tout en voulant justifier son amour naturel pour la femme, à spiritualiser cet amour; ainsi naquit ce culte fervent de la dame, typique de toute la poésie lyrique des troubadours; cette dame est d'ailleurs toujours mariée, liée, non pas par la chasteté conventuelle, mais par le sacrement qui l'attache à un mari. Elle induit seulement l'amant qui la vénère à la servir humblement, sans même l'espoir d'être un jour exaucé dans ses voeux. Poète, l'amant doit se contenter d'exprimer sa passion et de la ciseler dans des chansons toujours nouvelles qu'il compose, vers et mélodie, à la gloire de sa dame. Guillaume IX est le premier poète français chez qui l'on trouve cette conception de l'amour et de la femme. Les chroniqueurs du temps le traitaient de comédien et de débauché sans vergogne; cependant, encore aujourd'hui, Guillaume d'Aquitaine nous étonne et nous émeut; ses chansons, bien que typiques du style de l'époque, sont aussi d'un modernisme surprenant, notamment par leur densité, leur spontanéité, leur fraîcheur, la nouveauté des sentiments et des termes. Ajoutons enfin que, si l'esprit de Fontevrault semble avoir tenu pour Guillaume IX le même rôle que le catharisme chez presque tous les autres troubadours, il est une autre influence fort importante qui s'est exercée sur sa poésie; il s'agit du « zajal » andalou. Il existe en effet de grandes similitudes de thèmes et de métrique entre le Divan du poète hispano-arabe Abu Bakr Ibn Quzmàn (1095-1160) et les Vers de Guillaume IX; tout récemment, E. Lévi-Provençal a découvert que certains passages, restés longtemps absolument indéchiffrables, des manuscrits contenant les chansons de notre poète, étaient simplement de l'arabe assez mal transcrit. L'influence arabe sur la poésie des troubadours, longtemps niée par les érudits romanistes modernes à l'encontre de ceux du XVIIIe siècle, est maintenant établie de façon incontestable. « On remarque dans les vers de cet illustre troubadour une facilité, une élégance et une harmonie dont les premiers essais de l'art ne sont jamais susceptibles. » Abbé Millot (1774). « Tous les auteurs qui ont parlé de lui l'ont représenté comme doué de la valeur et de l'esprit, mais d'une corruption de moeurs scandaleuse même dans ce siècle, où elle était extrême. » Ginguené. « Ce singulier seigneur que n'embarrasse aucun scrupule religieux, aussi sensuel qu'âpre au gain, incapable de prendre au sérieux les choses les plus graves, qu'il s'agisse de la croisade ou du serment conjugal, prêt à tout sacrifier à ses fantaisies amoureuses, a laissé onze poèmes où une exquise sensibilité s'allie à la plus facétieuse sensualité et où de sublimes accents font oublier un libertinage d'ailleurs fort spirituel. » A. Fliche.

Guillaume IX (1071-1126); duc d’Aquitaine [1086-1126].
Agé de quinze ans à la mort de son père Guy-Geoffroy-Guillaume en 1086, G. hérite d’une vaste principauté (comtés de Poitiers, Angoulême, Limousin, Marche, Auvergne, Périgord, avec le titre de duc d’Aquitaine ; comté de Bordeaux et duché de Gascogne), qui, bien que mal contrôlée et hétérogène, le met au premier rang des seigneurs français, et qu’il gouverne en toute indépendance, ne prêtant hommage au roi de France Louis VI qu’en 1109. Son gouvernement est marqué par une politique extérieure ambitieuse. Elle réussit pleinement en Anjou, dont la famille comtale se déchire; en 1106 G. obtient, après s’être heurté au roi Philippe Ier, la garde de tous les châteaux limitrophes de l’Anjou et du Poitou. Elle échoue dans le comté de Toulouse, noyau d’une autre grande principauté où, en 1120, il doit renoncer après deux campagnes militaires aux droits acquis par son mariage en 1094 avec Philippie, fille du comte de Toulouse Raimond IV. Son goût pour l’aventure et les exploits guerriers le pousse à partir deux fois en croisade, d’abord en 1101-1102 où il séjourne à Jérusalem et à Antioche, s’initiant à la civilisation orientale ; puis en 1118 en Espagne où il participe à la victoire de Cutanda, près de Saragosse. En Aquitaine, G. se heurte à des vassaux agités, en particulier Hugues le Brun, sire de Lusignan. Se démarquant nettement de l’influence des évêques, G. multiplie les donations pieuses aux abbayes, et favorise l’entreprise de son ami et conseiller le moine Robert d’Arbrissel, qui fonde à Fontevrault une abbaye double, dirigée par une femme. À partir de 1114, il tient tête aux prélats et au Saint-Siège qui l’excommunient plusieurs fois, refusant de renoncer à sa passion amoureuse pour Dangereuse, fille du vicomte de Châ-tellerault, dite la Maubergeonne. En 1121 il marie la fille de Dangereuse avec son fils héritier Guillaume ; de cette union naîtra Aliénor d’Aquitaine. Il meurt le 10 février 1126. Aujourd’hui l’on connaît surtout de lui son œuvre poétique. En effet, c’est sans doute après son expédition en Terre sainte qu’il commence à écrire, choisissant la langue d’oc. Il reste de son œuvre onze poèmes chantés dans lesquels prend forme et se déploie splendidement le thème de la fin amor, la conquête de la femme aimée par une conduite valorisante. Premier troubadour connu, tour à tour ironique, licencieux et lyrique, il imprègne son œuvre d’accents très personnels, revendiquant pour la femme une position sociale nouvelle, et rompant avec l’antique mépris du monde matériel.
Bibliographie : A. Richard, Histoire des comtes de Poitou, tome I, p. 382-506 ; J.-C. Payen, Le Prince d’Aquitaine : essai sur Guillaume IX, sa vie, son œuvre, son érotique, 1980.