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GOETHE Johann Wolfgang von

GOETHE Johann Wolfgang von. Né à Francfort-sur-le-Main le 28 août 1749, mort à Weimar le 22 mars 1832. Les Goethe descendaient d'une famille d'artisans originaires de la Thuringe; le bisaïeul du poète avait été maréchal-ferrant à Artern (sur le mont Kyffhaüser), son grand-père tailleur à Francfort, puis hôtelier cossu. Son père était jurisconsulte avec le titre de conseiller impérial à titre honoraire. C'était un homme possédant une vaste culture; le journal de son voyage à Venise, Rome et Naples (1740), écrit en italien, a été publié en 1932 par Arturo Farinelli. Sa mere, Katharina Elisabeth Textor, appartenait à une famille de juristes de l'Allemagne méridionale. Le grand-père maternel de Goethe, Johann Wolfgang Textor avait été bourgmestre de Francfort et, en qualité de maire, avait tenu en mains les destinées politiques de la ville. Johann Wolfgang assista, en avril 1764, au couronnement de Joseph II, élu roi des Romains. Il étudia le droit à Leipzig de 1765 à 1768, et à Strasbourg de 1770 à 1771. De mai à septembre 1772 il fut avocat auprès de la Cour impériale de Justice [Reichskammergericht] de Francfort après avoir subi les examens d'aptitude à Francfort en décembre 1771. Jusqu'à son installation à Weimar à l'automne de 1775 il s'occupa de vingt-huit procès dont on a conservé les pièces. A Leipzig, le jeune Goethe livra aux flammes ses premiers essais de Francfort, un poème en prose en l'honneur de Joseph II et quelques ébauches de drames. Les poésies de cette époque sont conservées dans le livre Annette (1767) et dans Mélodies et Lieder dédiés à Frédérique Oeser. A l'automne 1769 fut publié sans nom d'auteur, postdaté d'un an, le premier recueil de vers de Goethe : Nouveaux lieder et Mélodies . Encore à Leipzig parut : Caprice de l'amant, et à Francfort la comédie en alexandrins : Les Complices [1770], qui évoque des souvenirs de Leipzig. Le séjour à Strasbourg devait être capital pour son évolution; il acquit la maîtrise de lui-même, fréquenta un groupe de contemporains qui se détachaient de l'art rococo, mais ce qui compta surtout ce fut sa rencontre avec Herder. Dans le voisinage de Strasbourg, à Sessen-heim, Goethe fut présenté à Frédérique Brion; leur idylle fut toute platonique, sans éclats et se termina par une séparation pénible. Cet épisode inspira au poète des vers dont on peut bien dire qu'ils sont les premiers en date de la littérature allemande moderne (v. Poésies). L'impression que fit sur lui la cathédrale de Strasbourg 1 incita à écrire sous le titre : De l'Architecture allemande [1773], un hymne en prose dédié à Erwin von Steinbach, l'un des artisans qui la construisirent. Cet ouvrage suscita en Allemagne un mouvement d'intérêt vers cet art gothique que Oeser, directeur de l'Académie de Leipzig et maître de Goethe, avait traité avec mépris, le trouvant « outré, dépourvu de proportions régulières et impropre à éveiller dans les esprits autre chose que la peur et l'épouvante ». Au contraire, et parce qu'il ignorait l'origine française de l'art gothique, Goethe loua en la personne d'Erwin le génie, le créateur qui, nouveau Prométhée, forge un monde nouveau en reniant tous les principes antérieurs et puise tout dans la fécondité de son esprit. Cet ouvrage fut la flamme qui embrasa le culte du génie et ouvrit la période du Sturm und Drang. Il en est de même, à propos du théâtre, avec le drame en prose Goetz de Berlichingen à la main de fer [1773] qu'il écrivit suivant l'exemple de Shakespeare, en négligeant la règle française des trois unités de temps, de lieu et d'action. Ce drame est tout entier axé sur la personnalité d'un chevalier de la première moitié du XVIe siècle, homme rude, loyal, droit, dévoué au peuple dont il veut faire reconnaître les droits. C'est une redécouverte de la chevalerie et du Moyen Age, vite remis à la mode. Kleist et Walter Scott ont repris et développé ces thèmes. De même, Egmont, variante de l'idée qui inspira le Goetz, se rattache à la période de Francfort. A côté du « génie », il y a le « coeur », opposé au culte de la raison qui a marqué l'époque antérieure. L'oeuvre de Goethe est caractéristique à ce point de vue. Les Souffrances du jeune Werther [1774] en témoignent; la nouveauté du Style, le suicide de l'amant infortuné firent sensation hors des frontières allemandes et déchaînèrent en Europe la fièvre wertherienne. A la base de ce livre il y a la passion qu'il avait conçue pour Charlotte Buff, rencontrée à Wetzlar mais déjà fiancée à son ami Kestner, et le suicide d'un autre ami, Jérusalem, jeune conseiller de légation. Ne pouvant vivre son amour, écrasé par un monde hostile, Werther, le seul Titan de Goethe capable de renoncement, se tue. L'évangile de la nature selon Rousseau joint au génie et au coeur, voilà les origines d'une suite de drames mineurs entrepris en 1773 sous le coup d'une lecture des oeuvres de Hans Sachs, le maître-chanteur de Nuremberg (1576). A son exemple, Goethe forge une nouvelle métrique, le Knittelvers. Les drames de cette époque sont : Mahomet (vers 1772), Satyros ou le faune fait dieu (1773), Prométhée (1773), Le Pèlerinage de l'artiste sur cette terre, Stella. Clavigo (1774) est né du besoin de soutenir ses théories au moyen d'une oeuvre théâtrale sans recourir, comme dans les autres oeuvres de la même époque, à des expériences personnelles. A Francfort, Goethe fit la connaissance de Lili Schönemann, la ravissante fille d'un commerçant fortuné, en tomba amoureux et se fiança. La jeune fille qui avait sur lui une très forte influence aurait souhaité pour lui une existence plus conforme à la tradition : le poète se révolta à l'idée de cette atmosphère conformiste où se complaît, dans sa quiétude, la femme aimée. Apres des années de combat intérieur, il rompit définitivement. Le duc Charles-Auguste de Saxe-Weimar, né en 1757, ayant à peine atteint sa majorité, demanda à Goethe de venir à Weimar au service de l'État. Il devint Conseiller secret de légation en 1776, siégeant dans la plus haute autorité, le Conseil secret. L'intérêt qu'il portait à la géologie le poussa, dans les années 1777, 1783, 1784 et 1789 à faire divers voyages dans le Harz; les affaires ayant trait aux mines du pays lui furent confiées; il assuma en outre la charge des routes du duché, il fut nommé Commissaire à la guerre en 1779, il fut anobli en 1782 et se vit confier la direction des Finances de l'État; enfin en 1815, après le Congrès de Vienne à la suite de l'érection du duché en grand-duché, il devint ministre. Son activité administrative intense paralysait le poète. « Je n'ai rien à te dire sur mon compte sinon que je me sacrifie à ma fonction »; voilà ce qu'il écrivait dans une lettre datée du 29 juillet 1782. Par ailleurs, le contact quotidien avec les réalités pratiques du gouvernement d'un État l'aidait à dépasser le culte de l'individuel ainsi que le « Sturm und Drang». L'amour tout platonique pour une dame de la cour, Charlotte von Stein, favorisa son évolution. « Pureté et Paix », tels sont les principes, telle est la nouvelle devise dont il se fit une règle de vie. Deux grands drames sont issus de cette période, écrits d'abord en prose, ensuite en pentamètres ïambiques; ils caractérisent cette première décade weimarienne : Iphigénie en Tauride et Torquato Tasso. Au même moment il est pris par un roman : Les Années d'apprentissage de Wilhelm Meister. Ce « roman de la formation » relate les désillusions de Wilhelm qui entend faire carrière d'auteur dramatique dans une troupe de comédiens. Mais là encore le théâtre n'est qu'un reflet du monde, de la noblesse et de la vie de cour dont Goethe fait l'éloge non sans en dévoiler sans complaisance les faiblesses. Le 3 septembre 1786, il quitta Carlsbad où il faisait une cure et se rendit secrètement en Italie afin que nul ne pût contrarier la réalisation de son rêve de jeunesse le plus cher, ce rêve qu'avaient inspiré les récits paternels : « En Italie ! en Italie ! Paris sera mon école, Rome mon université. Car c'est vraiment une université; qui l'a vue a tout vu », voilà ce qu'il écrivait en 1770 (dans l'été de 1775, lors de son premier voyage en Suisse, il s'était arrêté, indécis, au col du Saint-Gothard : le souvenir de sa fiancée de Francfort, Lili Schönemann, le sollicitait). A l'automne, il se mit en route vers le sud, vers l'Italie. Désormais, rien n'eût pu le retenir. Il échappait à l'obsession des affaires, des événements, de la cour; en lui, il fallait sauver le poète. Vérone, Vicence, Padoue ne furent que de brèves étapes; après un séjour de deux semaines à Venise il se dirigea vers la plaine lombarde par Ferrare et Bologne, fit une halte de trois heures à Florence, toucha Pérouse et le 29 octobre parvint à Rome. Il demeura sur le Corso, au n° 18. Il fréquenta les milieux artistes allemands, principalement Heinrich Wilhelm Tischebein et Philip Hackert, la femme peintre Angelica Kauffmann et, parmi les italiens, le graveur Giovanni Volpato. Une amitié réciproque le lia à la jeune et belle Milanaise Maddalena Riggi. En février 1787, il se rendit à Naples, s'embarqua pour Palerme le 29 mars et parcourut la Sicile, revint à Naples vers le milieu de mai et à Rome au début de juin. Il quitta Rome le 23 avril 1788; le 18 juin le revit à Weimar. Les années romaines ont été les plus heureuses de la vie de Goethe. Plus tard il avouera avoir pleuré amèrement, à son réveil, dans les semaines qui précédèrent son départ. A Rome il avait retrouvé son âme d'artiste et ressenti la force du contact avec le monde classique qui eut une influence déterminante sur le reste de son existence; l'antiquité classique qu'il entrevoyait à travers ses lectures de Winckelmann constituait à ses yeux une humanité supérieure. C'est à son étalon qu'il devait, par la suite, mesurer toutes choses. Un second et bref voyage en Italie, au printemps de 1790, le conduisit seulement a Venise. Le fruit des années romaines fut le Voyage en Italie (paru en 1816, 1817 et 1829) qui constitue avec Poésie et Vérité (1811-1830), où il relate ses jeunes années, son principal ouvrage autobiographique. Le retour à Weimar plongea de nouveau le poète dans la banalité quotidienne. Nul ne le comprenait. Il fuyait la cour autant que possible mais, pourtant, ne put refuser de suivre le duc qui, de 1786 à 1794, combattit dans les rangs de l'armée prussienne; lors de la campagne contre la France révolutionnaire, Goethe assista à la célèbre canonnade de Valmy (30 septembre 1792). La phrase de Goethe, écrite sur le champ de bataille : « Aujourd'hui s'ouvre une ère nouvelle de l'histoire du monde » dit assez l'importance que revêtit à ses yeux la retraite allemande. En 1793, Goethe participa, à la suite du duc, au siège et à la reddition de Mayence. En 1797, il partit une troisième fois pour l'Italie mais les campagnes de Bonaparte en Lombardie l'arrêtèrent en Suisse (qu'il avait déjà visitée en 1775 et en 1779). Le duc voulant laisser plus de liberté au poète l'avait dégagé de ses obligations administratives tout en lui laissant titres et traitement. Jusqu'à 1817, Goethe assuma seulement la direction du théâtre de Weimar et jusqu'à sa mort la surintendance des Instituts pour la Science et l'Art à Weimar et léna. Depuis son retour de Rome, Goethe avait trouvé un foyer et un asile dans son amour pour Christine Vulpius, jeune fille issue de la moyenne bourgeoisie de Weimar. Il l'épousa seulement en 1806. Mais il fallut l'amitié de Friedrich Schiller, le poète qui enseignait l'histoire à l'université voisine de léna, pour donner à la vie de Goethe un nouvel élan. La rencontre décisive eut lieu en juillet 1794. Il est à noter que l'entretien ne porta pas sur la poésie mais bien sur les sciences naturelles et la philosophie. Comme Faust, Goethe voulait, par-dessus tout, pénétrer les lois et les secrets de la nature. Déjà dans les premières années de Weimar il s'était livré à l'étude de la géologie et de la botanique. La visite du jardin botanique de Palerme lui avait suggéré l'idée de l'Urspflanze, la plante originelle, et il en avait induit « le principe de l'identité primitive de tous les organes de la plante ». Déjà en 1786, il avait publié un traité d'ostéologie comparée — (v. De Vos intermaxillaire) — et, en 1791, paraîtra, contre Newton, sa Contribution à l'optique qui fut suivie en 1810 d'un vaste ouvrage en trois parties : De la théorie des couleurs. La Métamorphose des Plantes (1790) et la Métamorphose des Animaux sont des essais qui tentent de démontrer l'unité de la matière, d'en révéler l'origine à la suite de mutations continues, et de prouver que la variété des espèces découle d'une structure originelle très simple. La fréquentation de Schiller qui dura jusqu'à la mort de ce dernier en 1805 eut un grand retentissement sur la vie privée et publique de Goethe; l'échange d'idées sur les lois qui régissent la poésie et sur ses formes fut incessant entre eux. Là encore se retrouve l'influence de l'antiquité classique. En 1797, Goethe écrivit une épopée bourgeoise : Hermann et Dorothée en hexamètres, puis des épigrammes en forme de distiques. Un grand drame allégorique, Pandore (1807-08), qui est sans doute inachevé, tendait à exalter, en se fondant sur les mythes grecs, un monde futur où la civilisation et l'art atteindraient leur sommet. Dans le Second Faust, là où l'accent poétique est le plus intense, c'est-à-dire dans « la nuit de Walpurgis » et l'épisode d'Hélène, il se place sous le signe de la versification classique et de la poétique grecque. Goethe a écrit quatre grands romans : après Werther (1774), et Les Années d'apprentissage de Wilhelm Meister (achevé en 1796), vinrent en 1809 Les Affinités électives, roman de la vie conjugale où la volonté de rompre les liens sacrés suffit à entraîner la catastrophe. A cette époque, Goethe avait revu à léna Minna Herzlieb, fille adoptive du libraire Frommann. L'amour que lui inspira cette fille un peu étrange — c'est l'Ottilie du roman — trouva son expression dans les Sonnets et dans le roman lui-même. Il donna une suite aux Années d'apprentissage avec Les Années de pèlerinage de Wilhelm Meister en deux parties (1821-1829). L'éducation et la formation de la personnalité individuelle, voilà quel était le sujet central des Années d'apprentissage; dans les Années de pèlerinage, s'y ajoute un élément collectif qui devient prépondérant; à la propriété privée, la communauté des biens; à l'Europe, l'Amérique, pays de formes sociales et économiques nouvelles. Le second livre (dans sa deuxieme partie) contient la description d'une « province pédagogique », utopie rêvée à l'instar des instituts d'éducation alors en faveur en Suisse. Des nouvelles, des fables nombreuses insérées dans le corps du roman en rompent l'unité. Comme poète, Goethe dépasse de loin tous les autres allemands. Dans ce domaine, également, l'abandon des formes traditionnelles pour une facture personnelle remonte aux années de Strasbourg. Le style rococo, sous-ton anacréontique, ses artifices, sa tournure d'esprit sont désormais périmés. Rien ne doit être exprimé qui n'ait d'abord été ressenti, vécu par le poète; l'amour, la nature ne sont plus de vains mots, la sincérité est une obligation absolue. Les vers de Goethe expriment une vision nouvelle et toute personnelle de la nature; l'ajustement des mots, le rythme sont aussi des innovations. Le lyrisme de Goethe se ressentait heureusement de son sens pictural (on a de lui plus de deux mille paysages dont près de la moitié sont italiens). Ses ballades et surtout ses poèmes philosophiques sont les joyaux de la poésie allemande. A soixante-cinq ans, une fois encore, il trouva de nouveaux accents : inspiré par la traduction de la poésie persane il composa un recueil de près de deux cent cinquante pièces de vers : le Divan occidental-oriental. Ici, l'exaltation de la nature passe au second plan. Les thèmes varient : Dieu, la mission du poète, l'amitié et la haine, l'amour et le renoncement. Les poèmes composant ce recueil furent conçus pour la plupart dans les années 1814-1815, un grand nombre sur les bords du Rhin, d'autres, au pays natal, près du Main; ils furent inspirés par la rencontre de Marianne von Willemer. Le Divan parut en 1819. A Marienbad, en 1821, Goethe fit la connaissance d'Ulrique von Levetzow, une jeune fille de dix-sept ans; ce dernier amour est à l'origine de la Trilogie de la passion. Quant à l'oeuvre capitale de Goethe, Faust, une tragédie, elle est le fruit de soixante ans d'un travail sans cesse repris et approfondi. Les débuts remontent à l'époque de Francfort. Le personnage du magicien qui veut percer les secrets de la nature s'élève comme une protestation contre l'illuminisme impuissant à s'ouvrir un chemin vers le surnaturel. La tragédie de Marguerite, l'amante qui perd la raison à la suite de l'abandon de Faust, tue son enfant, est condamnée, rappelle un fait authentique survenu à Francfort en 1792, ainsi que le remords de Goethe au souvenir d'une jeune fille qu'il avait aimée à Strasbourg, au temps de ses études, puis abandonnée. Le Second Faust, dont l'idée est née après 1825, se rattache à la légende du XVIe siècle. Faust, devenu grand colonisateur, finit ses jours sur les bords de la mer et, malgré son pacte avec le diable, obtient le céleste pardon. « Celui qui a fourni de durs efforts, celui-là nous pouvons le délivrer ». Le 2 février 1832, Goethe avait achevé son oeuvre mais continuait d'en approfondir le sujet. Il mourut le 22 mars suivant.
? « Il ne m'est jamais arrivé, dans le cours de mon existence, de rencontrer... un bonheur inespéré, un bien que je n'aie dû conquérir de haute lutte. » Goethe, lettre à Schiller. ? « Qui donc aujourd'hui est encore un chrétien comme le Christ voulait qu'on le fût ? Moi seul, peut-être, bien que vous me preniez pour un païen..» Goethe, au chancelier Muller. ? « Voilà neuf semaines que je vis avec Goethe; depuis que nos âmes se sont peu à peu unies, insensiblement et sans le moindre effort, je vis entièrement en lui. A tous les égards, et de quelque côté qu'on le prenne, il est l'être humain le meilleur, le plus grand, le plus magnifique que Dieu ait jamais créé. » Wieland, 1776. Je serais malheureux si je devais être souvent dans l'entourage de Goethe; même à l'égard de ses amis les plus intimes, il n'a pas un moment d'abandon, n'offre aucune prise; vraiment, je le tiens pour égoïste à un rare degré. Il possède le talent de captiver les hommes, de se les attacher par des attentions, grandes et petites, mais toujours il s'arrange pour rester lui-même hors d'atteinte... Les hommes ne devraient pas laisser grandir parmi eux un être pareil. Pour cette raison, je l'ai pris en haine, bien qu'en même temps j'aime son esprit de tout mon coeur et que j'aie la plus haute opinion de lui. » Schiller, 1788. ? < Si, comme homme, il n'avait pas eu pour moi la plus grande valeur entre tous ceux que j'ai jamais connus personnellement, je me contenterais d'admirer de loin son génie. Mais je peux le dire, au cours des six années que j'ai vécues près de lui, pas un seul instant son caractère ne m'a déçu. Sa nature est toute véracité et loyauté, avec le sens le plus sérieux pour ce qui est juste et bon. Voilà pourquoi les bavards, les hypocrites et les sophistes se sont toujours trouvés fort mal à leur aise dans son voisinage. » Schiller, 1800. ? « L'air de la cour plaît trop à Goethe, plus qu'il ne convient à un poète. Il n'a pas lieu de railler les virtuoses, puisque les poètes, qui devraient être les guides de la nation, oublient tout pour ce clinquant. » Beethoven. ? « Un homme que j'admire, mais que je n 'aime pas du tout. » Chateaubriand. ? « J'ai avec Goethe une gêne dans toute la conversation. Quel dommage que la philosophie mystique de l'Allemagne l'ait entraîné!... L'abus de l'analogie se rencontre beaucoup chez Goethe, et surtout dans ses prétentions en chimie et dans les sciences exactes. » Benjamin Constant, 27 janvier 1804. ? « Goethe est maintenant le vrai lieutenant de l'Esprit poétique sur la terre... Goethe sera et doit être dépassé — mais seulement à la manière dont les anciens peuvent être dépassés, en contenu et en force, en diversité et en profondeur. » Novalis. ? « Goethe : l'Orphée et l'Horace allemands réunis dans un même homme. » Lamartine. ? « Le manque de charité et d'entrailles fut le caractère constant de Goethe. Son système de neutralité permanente dégénérait avec l'âge en manie. Je ne sache pas qu'aucun homme, non pas même Alexandre, soit descendu au tombeau avec une satisfaction plus intime et plus incurable de sa propre divinité... Amour, désespoir, patrie, terre et deux, tout cela eut justement pour lui la valeur d'un sonnet régulier. » Edgard Quinet, 1836. ?« Le propre de Goethe était l'étendue, l'universalité même. Grand naturaliste et poète, il étudie chaque objet et le voit à la fois dans la réalité et dans l'idéal; il l'étudie en tant qu'individu, et il l'élève, il le place à son rang dans l'ordre général de la nature; et cependant il en respire le parfum de poésie que toute chose recèle en soi Goethe tirait de la poésie de tout; il était curieux de tout. » Sainte-Beuve. ? « Goethe est tantôt colossal, tantôt puéril; tantôt un génie altier, moqueur, qui méprise le monde, tantôt un philistin précautionneux, satisfait, étroit. » Fr. Engels. ? « L'effort divin qui est en tout, se produit par les justes, les savants, les artistes. Chacun a sa part. Le devoir de Goethe fut d'être égoïste pour son oeuvre... [Goethe] est sceptique aux yeux des scolastiques : mais celui qui se passionne pour toutes les fleurs qu'il trouve sur son chemin et les prend pour vraies et bonnes à leur manière, ne saurait être confondu avec celui qui passe dédaigneux sans se pencher vers elles. Goethe embrasse l'univers dans la vaste affirmation de l'amour; le sceptique n'a pour toute chose que l'étroite négation. » Renan. ? « Goethe. le maître de tous les esprits modernes. » Taine. ? « Schiller peut et doit être imité parce qu'il est le modèle d'un genre; Goethe n'appartient à aucun genre; c'est une nature exceptionnelle, formée de qualités contraires qui ne se trouveront peut-être plus jamais réunies. » Grillparzer. ? « Cet homme était un écrivain tel que les dernières générations n'en ont jamais vu de semblable; croire à son existence, que dis-je, en imaginer seulement la possibilité, c'est aujourd'hui déjà faire preuve de distinction... Tout ce qu'on peut dire de plus haut au sujet de livres écrits, il faut le dire de ses livres : ils contiennent une nouvelle époque, l'annonce et le commencement d'une ère nouvelle. Ils ont posé pour l'humanité la première pierre d'un nouveau monument social; et nous voyons aussi en eux les grandes lignes d'un plan d'ensemble que les siècles futurs n'ont plus qu'à élargir, perfectionner, réaliser. » Carlyle. ? « Goethe, au milieu d'une époque aux sentiments irréels, était un réaliste convaincu; il reconnaissait tout ce qui avait sur ce point une parenté avec lui — il n'y eut pas dans sa vie de plus grand événement que cet ens realissimum nommé Napoléon. Goethe concevait un homme fort, hautement cultivé, habile à toutes les choses de la vie physique, se tenant lui-même bien en main, ayant le respect de sa propre individualité, pouvant se risquer à jouir pleinement du naturel dans toute sa richesse et toute son étendue, assez fort pour la liberté... homme pour qui il n'y a plus rien de défendu, sauf du moins la faiblesse, qu'elle s'appelle vice ou vertu... Un tel esprit libéré apparaît au centre de l'univers, dans un fatalisme heureux et confiant, avec la foi qu'il n'y a de condamnable que ce qui existe isolément, et que, dans l'ensemble, tout se résout et s'affirme. Il ne nie plus... Mais une telle foi est la plus haute de toutes les fois possibles. Je l'ai baptisée du nom de Dionysos. » Nietzsche. ? « La perfection, pour Goethe, est dans la noblesse personnelle, non dans l'amour. Son centre est l'esthétique, non la morale. Il ignore la sainteté et n'a jamais voulu réfléchir sur le terrible problème du mal. Spinoziste jusqu'à la moelle, il croit à la chance individuelle, non à la liberté ni à la responsabilité. C'est un Grec du bon temps, que la crise antérieure de la conscience religieuse n'a pas effleuré. Il représente donc un état d'âme antérieur ou postérieur au christianisme. » Amiel. ? « Le pédantisme et l'aplomb de Goethe pourraient déconcerter. Gardons-nous de méconnaître sa magistrature. Il nous ouvre mieux qu'aucun maître la voie du grand art, en nous montrant que, pour produire une plus belle beauté, le secret, c'est de perfectionner notre âme... Il nous est utile par l'exemple de sa vie, mieux encore que par son oeuvre... Avec quelle heureuse audace il s'appuie sur ses erreurs ! » Maurice Barres. ? « La puissance et l'originalité de son imagination confèrent aux hommes et aux choses une présence qui est cependant bien éloignée de tout réalisme gênant; c'est une existence très individualisée dans un monde idéal lointain. » Dilthey. ? « Goethe, ce naufragé de la vie... » Ortega y Gasset. ? « Artistiquement, Goethe jette un pont entre le germanisme et la latinité, au-delà entre le germanisme et l'antiquité grecque, qu'il vantait et concevait si vivement. » Léon Daudet. ? « Rien ne fausse plus perfidement la figure de Goethe que l'image sereine que l'on s'en fait communément (en France du moins). Cette sorte de félicité supérieure, où se maintenir impassible et souriant dans une région inaccessible aux orages, n 'est point la sienne. Son spinozisme ne va pas jusqu'à chercher à se soustraire aux passions... Au contraire, il s'abandonne d'abord à chacune, sachant s'en instruire, et ne cherche à s'en délivrer que lorsqu'elle n'a plus rien à lui apprendre. Son but, s'il en eut un autre que celui de simplement vivre le plus possible, c'est la culture, non le bonheur. » André Gide. ? « Un âne solennel... » Paul Claudel. ? « Le monde de Goethe est passé. Le monde de Goethe est l'achèvement de plusieurs millénaires de l'histoire d'Occident... C'est le monde d'où le nôtre est sorti, mais dont le nôtre s'est déjà à tel point éloigné que Goethe paraît plus proche d'Homère que de nous. » Karl Jaspers. ? « Un dieu, peut-être, voilà ce qu'il était — mais non point un héros... Je ne suis pas un Goethe; mais, pour parler comme Adalbert Stifter, je suis tout de même un peu de sa famille, à un degré éloigné. » Thomas Mann. ? « Goethe est la volonté de la culture plutôt que l'effet. Il en a le génie, sans en être le fruit naturel comme Racine... Ni le plus beau, ni le plus profond ni même, si l'on veut, le plus poète, Goethe, parce qu 'il est le plus complet et qu'il pense le plus, dans tous les ordres, avec beauté, est le plus grand homme des temps modernes. » André Suarès.
GOETHE, Johann Wolfgang von (Francfort-sur-le-Main 1749-Weimar, 1832). Écrivain allemand. Génie universel par l'étendue et la variété de ses connaissances et par les dons qu'il manifesta dans sa poésie, ses romans et ses critiques, Goethe domina pendant plus d'un demi-siècle la vie littéraire allemande. Issu d'une famille aisée et cultivée, il étudia le droit à Leipzig (1765) puis à Strasbourg (1770-1771), séjour durant lequel il manifesta son admiration pour les cathédrales, expression selon lui du génie germanique (De l'architecture allemande, 1773) et où il écrivit quelques-uns de ses plus beaux poèmes d'amour. De retour en Allemagne, devenu avocat auprès de la Cour impériale de justice à Francfort, Goethe fit paraître ses premiers drames (Götz von Berlichingen, 1774) et surtout son roman, Les Souffrances du jeune Werther ( 1774) inspiré en partie par la passion sans espoir qu'il avait conçue pour Charlotte Bluff et qui fit de lui l'un des chefs du mouvement littéraire préromantique allemand, le Sturm und Drang. Goethe fut appelé en 1775 à Weimar par le grand-duc Charles Auguste qui le nomma à d'importantes fonctions administratives et l'anoblit. Il publia durant cette période deux tragédies : Iphigénie en Tauride (1779-1787) et Egmont (1787). Après un court séjour en Italie (1786-1788) qu'il évoqua plus tard dans les Élégies romaines (1789-1795), Goethe revint à Weimar et accompagna le grand-duc dans la guerre contre la France révolutionnaire, écrivant après la victoire française de Valmy en 1792 ; « De ce lieu et de ce jour date une ère nouvelle dans l'histoire du monde. » L'amitié qu'il noua avec Schiller à partir de 1794 lui donna un nouvel élan créateur. Il reprit ses travaux sur l'anatomie, la physique et la botanique, publia la première partie de son grand roman Les Années d'apprentissage de Wilhelm Meister ( 1797, version définitive) et une suite de ballades écrites avec l'encouragement de Schiller dont la mort l'affecta profondément (1805). En 1808, Goethe fit paraître la première partie de son Faust, pièce qui le rendit universellement célèbre ; suivirent en 1809, Les Affinités électives inspirées par son amour pour Minna Herzlieb, ses poèmes du Divan occidental, ceux du Divan oriental (1814-1819) et Poésie et Vérité (1811-1814, 1831 ). La rédaction de la suite de son roman éducatif, Les Années de voyage de Wilhelm Meister, 1821-1829 et de son second Faust (1833) furent ses derniers écrits. Sa volumineuse Correspondance (notamment avec Schiller) fut publiée à titre posthume.