ETIEMBLE René. Ecrivain français
ETIEMBLE René. Ecrivain français. Né le 26 janvier 1909 à Mayenne. Orphelin de père à trois ans, il fait de brillantes études au Lycée de Laval dont il est boursier, puis à la Khâgne de Louis-le-Grand (1927-1929) et entre a l'Ecole Normale Supérieure. Son intérêt passionné pour la philosophie, conçue non comme une histoire de spéculations successives, mais bien comme une école de vérité morale et humaine, le conduit dans trois directions apparemment divergentes : l'étude du chinois, afin de connaître l'une des pensées maîtresses de l'humanité; l'étude de la grammaire dont il sera agrégé (1932), qui énonce les règles fondamentales du discours et donc de tout raisonnement; du droit, enfin, qui organise les rapports des hommes et énonce la morale objective de leurs relations. Sa curiosité passionnée, son appétit prodigieux du savoir ne s'arrêtent pas là. C'est à regret qu'il renonce à des études de médecine qui lui permettraient de fonder en connaissance son intuition de la réalité première, celle du corps, dont on trouve dans ses romans la recherche passionnée. Car cet esprit, dont on a dit justement qu'il était le plus libre de notre temps, entend explorer les trois déterminismes, biologique, juridique et social, culturel enfin, qui apportent à la liberté ses limites en même temps que sa réalité et les conditions de son exercice. Dès Normale, René Etiemble se heurte à la politique mais, aussi grandes que soient ses sympathies pour les idées ou partis de progrès, il ne supportera jamais la discipline qu'ils imposent et les demi-vérités dont ils font leur régime quotidien. Son service militaire (1932 à 1933) lui révèle la crise que traversent l'Europe et la France. Pensionnaire à la Fondation Thiers où, tout en travaillant le chinois, il entreprend à la fois son oeuvre de romancier avec l'Enfant de choeur (qui paraîtra en 1937) et son oeuvre de chercheur et d'essayiste sur Rimbaud, il se lance dans l'action publique en acceptant la charge de Secrétaire des Amis du peuple chinois et de Secrétaire de l'Association internationale des Ecrivains pour la défense de la culture. Professeur au Lycée de Beauvais (1936-1938), il veut connaître le monde, quitter l'Europe; il part pour Chicago où il enseigne à l'Université, puis au Mexique, où il commence Peaux de couleuvre, qui ne paraîtra qu'en 1948. Quand la guerre éclate, il est de nouveau à Chicago avec Yassu Gauclère, qu'il épousera. Rallié à la France Libre, il est détaché à l'« Office of War Information » à New York (1943). Appelé en Égypte par le recteur (futur ministre) Taha Hussein, il fonde la section française de l'Université Farouk-Ier d'Alexandrie, fonde et dirige la revue Valeurs. Cependant, son oeuvre critique se développe : critique littéraire des Temps modernes, de la Nouvelle Revue Française, il publie ses articles et essais dans cinq volumes (de 1952 à 1967), sous le titre de Hygiène des Lettres, consacre un essai à Supervielle (1960), etc. Professeur de littérature à Montpellier, il met au point sa documentation pour l'une de ses oeuvres capitales, Le Mythe de Rimbaud (dont trois des cinq tomes prévus ont été édités entre 1952 et 1958). Docteur ès lettres (1952), il est nommé à la Sorbonne professeur de littérature générale et comparée. En 1963, il épouse en secondes noces Jeanine Kohn. Son formidable appétit de savoir ne tarit pas : il utilise pour ses recherches une quinzaine de langues, mais connaît particulièrement bien le chinois et le russe. Il poursuit ses recherches philosophiques : Confucius, en 1956; L'Orient philosophique, trois tomes, de 1957 à 1959; ses études sur la littérature et le comparatisme : Le Babélien, trois tomes (1960-62); Comparaison n'est pas raison (1963); Le Sonnet des voyelles (1968), etc., fait le récit de ses voyages : Autour du monde, 1969; écrit une piece, L'Ennemie publique, couronnée en 1948 par le Prix de la Première Pièce et publiée en 1957; expose ses idées politiques dans Six essais sur trois tyrannies; 1950; entreprend la défense de la langue française : Parlez-vous franglais ? (1964). En 1952, Etiemble a reçu le Prix Sainte-Beuve pour le Mythe de Rimbaud. Il est impossible de rendre compte en quelques lignes d'une oeuvre aussi vaste, aussi riche, qui a épousé tant de formes différentes et abordé des domaines aussi variés. Son intuition fondamentale n'en demeure pas moins simple et entière : la vérité et, à son service, un combat d'une fougue admirable contre tous les mensonges qui peuvent la voiler ou la dénaturer. De cette vérité, l'homme est l'objet, le sujet, le porteur, l'homme avec son passé infini, situé sur l'horizon mondial où s'épanouissent des cultures multiformes. Démythifier, démystifier, voir clair, dire juste : l'oeuvre romanesque développe et illustre ce projet. Dans la civilisation moderne, le corps est caché, brimé, ses justes aspirations dénaturées par l'intensité des relations familiales, l'imposture sociale, la maladie. Blason d'un corps (1961) célèbre l'épanouissement érotique d'un corps libéré par l'amour de la honte qu'il s'inspire et accédant à sa vérité. « Hygiène du corps » (morale autant que physique) pourrait servir de sous-titre à loeuvre romanesque, de la même façon que la notion d'Hygiène des Lettres a permi de rassembler l'oeuvre critique. Le projet est voisin : une même verve, une même passion s'exerce maintenant sur le corps littéraire. Là encore, il s'agit de guérir de l'imposture, de découvrir la santé. La littérature n'est ni une religion, ni une mystique, mais un art et un métier. Dans tous ses essais et articles, de Gide à Robbe-Grillet, de Montaigne à Breton, une même préoccupation guide Etiemble : préserver la mission de la littérature qui est de dire précisément aux hommes ce qu'ils sont, la nature de la société où ils vivent, leurs désirs, leurs aspirations, et d'assurer entre eux une communication fondée sur la vérité. C'est bien pourquoi il devait consacrer son oeuvre maîtresse au mythe de Rimbaud. Il n'est pas de mythe sans viol de l'esprit. Par la collation de tous les mensonges proférés sur Rimbaud, par leur analyse, Etiemble parvient à démonter les structures d'un mythe moderne, à éclairer sa formation, à montrer la prolifération de l'imposture, favorisée par la peur et l'égarement des passions. Or, pour restaurer Rimbaud dans sa pure grandeur de poète, il faut le libérer du mythe qui la dénature et corrompt l'esprit de ses lecteurs. C'est ainsi que le mythe, parce qu'il obscurcit les consciences, constitue un obstacle à ce progrès qui doit avoir pour moteur et moyens une compréhension meilleure et plus vaste des hommes et du monde. En s'intéressant avec une passion et une science égales aux littératures étrangères et, en priorité, à celles qui sont les plus éloignées de la nôtre, Etiemble, par ses écrits autant que par son enseignement, s'est efforcé d'élargir aux dimensions de la planète l'intérêt et la connaissance de ses contemporains. Par l'une et l'autre, il a démontré l'autonomie de ces littératures, leur génie propre et irréductible, qui s'exprime à travers une langue dont la pureté et l'authenticité garantissent l'originalité et la vérité du message. D'où la lutte entreprise contre cette corruption baptisée par lui le franglais. Mais il s'est efforcé aussi de découvrir et mettre en valeur les invariants, formels autant que substantiels, qui fondent la vérité unique et générale de l'homme que, par toute son oeuvre Etiemble défend, préserve, illustre. ? « Un des esprits les plus libres de ce temps. » Ferdinand Alquie. ? « Etiemble, ou Part de ne pas être tiède. » Robert Mallet. ? « Le talent est indiscutable, mais le silence s'impose. » Robert Kemp.