ERCKMANN-CHATRIAN
ERCKMANN-CHATRIAN
Émile Erckmann naît à Phalsbourg (Moselle) le 21 mai 1822. On compte, dans sa famille, des instituteurs calvinistes, venus de Suisse au siècle précédent. Son père, volontaire en 1799, à 17 ans, après avoir combattu dans les troupes révolutionnaires, s'installe comme papetier-relieur et bibliothécaire. À 10 ans, Emile est interne au collège de Phalsbourg, bien que sa famille n'habite pas loin ; ses parents veulent qu'il s'y endurcisse. Il s'y ennuie ferme. En 1842, à 20 ans, il « monte » à Paris faire son droit. La typhoïde (qui le rend chauve), trois ans plus tard, l'oblige à revenir au pays. Pendant sa convalescence, il marche dans la campagne et écrit, sous les encouragements d'un de ses anciens professeurs, devenu principal du collège de Phalsbourg. Ce dernier lui parle de l'un de ses répétiteurs, Alexandre Chatrian, né à Soldatenthal (Meurthe) le 18 décembre 1826, qui s'ennuie du métier de pion. Les deux hommes se rencontrent, sympathisent. Ils ont eu la même enfance, bercée par les récits héroïques des demi-soldes, vieux soldats de l'épopée napoléonienne, ils ont couru la même campagne, entre Alsace et Lorraine. L'année suivante, en 1848, ils fondent à Phalsbourg un club révolutionnaire. Lorsque peu de temps après, Chatrian est renvoyé du collège pour des raisons politiques, Erckmann lui demande de tenter de placer ses récits auprès des éditeurs parisiens. Chatrian les lit, propose des corrections puis finit par s'impliquer dans la rédaction. Ainsi naît leur collaboration littéraire, selon un rituel que le succès figera : Erckmann, de Phalsbourg, établit une première ébauche, un scénario, qu'il envoie par la poste à Chatrian, installé à Paris. Ce dernier l'étudie puis, Erckmann l'ayant rejoint, ils passent ensemble à la rédaction définitive, Chatrian se chargeant plus précisément de la relecture et des corrections, du « polissage ». Erckmann reparti à Phalsbourg, Chatrian tente de placer les manuscrits auprès des éditeurs. Les débuts sont difficiles. Les premiers récits et contes paraissent dans des journaux. Leur premier succès, Le Fou Yegof (1862), est suivi l'année suivante d'un titre qui fait leur renommée : Madame Thérèse. Les deux compères ont trouvé leur filon littéraire : l'histoire du Premier Empire, racontée à travers le destin des obscurs, des sans-grades et du peuple alsacien. Ils puisent, pour les anecdotes et la couleur locale, dans leurs souvenirs d'enfance. Jules Hetzel, qui publie Jules Verne, devient leur éditeur en 1864 et lance Histoire d'un conscrit de 1813 (1864). C'est justement à cette époque que, dans le cadre de l'enseignement public, on encourage la littérature populaire. Erckmann-Chatrian deviennent célèbres dans la France entière. Leurs nouvelles et courts romans, réunis sous le titre de Romans nationaux, sont vendus en fascicules, en volumes... Ils fuient pourtant la notoriété, refusent les honneurs que Napoléon III, bien qu'ils soient républicains, serait prêt à leur accorder. La défaite de 1870 sonne le glas du Second Empire et celui de leur fructueuse collaboration. Erckmann a dû s'exiler à Saint-Dié et pleure, avec Chatrian, l'Alsace-Lorraine perdue. Ils ont toujours un public mais sont passés de mode. On leur reproche de raconter toujours les mêmes histoires, de ne pas savoir changer d'univers. Chatrian, qui a adapté avec succès (à la Comédie-Française) L'Ami Fritz au théâtre, connaît la gloire sans son ancien complice, qui, de son côté, après un voyage en Orient en 1873, écrit seul Une campagne en Kabylie et les Souvenirs d'un chef de chantier à l'isthme de Suez, sans parvenir — humiliation — à trouver un journal pour les publier. Chatrian commence à souffrir d'une maladie nerveuse et prend sa retraite (il travaillait aussi dans une compagnie de chemin de fer). Erckmann se penche sur les comptes et s'aperçoit que son associé et ancien ami l'a, sur certains ouvrages, spolié. C'est la brouille, définitive, quand Chatrian ose traiter Erckmann, qui est retourné en pèlerinage à Phalsbourg, annexée par Bismarck, de « Prussien ». Triste vieillesse pour les deux anciens compères qui ont si joliment chanté, pendant plus de trente ans, la fraternité des armes et la chaleur de l'amitié des hommes de bonne volonté. Alexandre Chatrian meurt, paralysé par une affection des centres nerveux, le 3 septembre 1890 à Villemomble, dans la région parisienne, à l'âge de 64 ans. Émile Erckmann lui survit neuf ans, solitaire, et s'éteint le 14 mars 1899 à Lunéville, à l'âge de 77 ans. Leurs romans resteront des classiques scolaires et la postérité finira par croire, tant ils ont été discrets de leur vivant, que sous la signature d'Erckmann-Chatrian, il n'y a qu'un seul auteur au nom composé.
ERCKMANN-CHATRIAN [Émile Erckmann et Alexandre Chatrian] 1822-1899 et 1826-1890 « Erckmann-Chatrian » à qui nous devons les humbles Contes des bords du Rhin est un personnage mystérieux (sont-ils deux, d’abord, ou un?). Par quoi cet épineux problème rejoint celui de Shakespeare. L’auteur Chatrian a-t-il existé (bien que né bel et bien à Soldatental)? Est-il vrai que l’association qu’ils formèrent ait laissé, sur le plan du travail de création, presque tout - sinon davantage - à Erckmann (né à Phalsbourg). Reconnaissons tout au moins à Chatrian, tenu aujourd’hui pour l’homme « d’action » dans l’équipe, l’adaptation au théâtre de certains romans (L’Ami Fritz, Les Rantzau) qui obtinrent, sous cette forme scénique, une plus large diffusion encore, à travers le monde (Mascagni en fit même des opéras à succès, en 1891 et 1892). Dans cette production immense, on distingue les « romans nationaux », d’une part (L’Invasion, ou Le Fou Yégof, 1862 ; Madame Thérèse, 1863; Histoire d'un conscrit de 1813, 1864; Waterloo, 1865; etc.) et, d’autre part, les « romans populaires » (L’Ami Fritz, 1864 ; Le Juif polonais, 1869 ; Les Rantzau, 1882). Ces romans célèbres ne doivent pas nous faire oublier les contes brefs, inoubliables : Le Bourgmestre en bouteille ; Le Petit Vigneron, où l’on voit un coq de combat se faire rosser par un brave et inoffensif volatile de poulailler (Rostand reprendra cette idée dans Chantecler) ; La Comète, ou la fin du monde à Hunebourg; Le Rêve d'Aloïus, scène rustique (Voilà que Niclausse remonte en l’air, et nous dit : Vous voyez bien que ça va tout seul - Oui, tu peux bien descendre à ton aise, toi, lui dis-je ; tu sais que tu rêves.’...); Messire Tempus, etc.