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Enéide (Aeneis)

Enéide (Aeneis). Virgile composa les douze livres de ce poème épique en hexamètres durant les dix dernières années de sa vie, de 29 à 19 av. J.-C., après que la bataille d'Actium (31 av. J.-C.) eut définitivement établi le pouvoir d'Octave (le futur empereur Auguste). Le poème a pour fin de célébrer l'origine et le développement de l'Empire romain, ainsi que les exploits d'Auguste et de Rome. Son fondement en est la légende d'Énée, le héros troyen qui survécut à la chute de Troie et qui, après de longues pérégrinations, fonda une colonie troyenne dans le Latium en Italie (Lavinium, dont le nom provient de sa fiancée italienne Lavinie), et devint par l'intermédiaire de son fils troyen Iule l'ancêtre de la gens Julia et le fondateur d'Albe la Longue (et ultérieurement de Rome). Virgile travaillait encore sur son poème lorsque la mort le surprit; en témoignent l'absence de quelque soixante lignes réparties d'un bout à l'autre de l'oeuvre et que l'auteur avait sans doute espéré achever. Il est fort peu probable que Virgile aurait essayé d'aller au-delà de factuelle fin. Des pressions, émanant peut-être de Mécène, ont apparemment été exercées sur les poètes de l'époque pour qu'ils écrivent une épopée sur Auguste. Horace et Properce déclinèrent tous les deux l'offre, mais, à partir de l'introduction au troisième livre des Géorgiques, il semble clair que Virgile ait promis un tel travail. Il écrivit pour la circonstance non seulement une épopée sur Auguste, mais encore sur les origines de Rome. Cependant Auguste attendait impatiemment son achèvement et, en 23 av. J.-C., il obtint que le poète lût les livres II, IV et VI devant la famille impériale. Le poème est très complexe. Sa structure est celle de l'épopée homérique, ce qui implique la présence des dieux et leur intervention dans les actions humaines, aussi bien que les exploits d'un être au caractère héroïque ; les aventures individuelles doivent beaucoup à la tragédie attique et aux Argonautiques d'Apollonios de Rhodes, ainsi qu'aux anciens poètes romains Naevius et Ennius, mais l'Enéide est imprégnée de thèmes romains, de valeurs et d'histoire romaines. À un premier niveau d'analyse, on peut dire que le peuple romain et ses chefs de famille sont glorifiés à travers la représentation de leurs ancêtres à l'époque héroïque; cependant Virgile met en perspective le règne d'Auguste en montrant comment les triomphes de l'histoire romaine ne pouvaient qu'y mener. Et, dans ce schéma général, il y va non seulement de Rome mais aussi de l'Italie, l'un des traits frappants du poème étant la conception d'une nation italienne unifiée et de l'histoire romaine comme d'un cours continu des fondations de la cité jusqu'à la promesse de l'empire. Les opinions religieuses qui sous-tendent ce poème sont nettement plus profondes que l'épique machinerie des dieux et des déesses de la mythologie. D'anciennes croyances et pratiques, traitées avec respect, côtoient des idées philosophiques provenant des Grecs et modifiées par les comportements des Romains. La théologie du livre VI et les questions morales des livres IV et XII soulèvent des problèmes qui défient toute réponse définitive. L'histoire d'amour entre Énée et Didon au livre IV a tout particulièrement donné lieu à de multiples débats, et on a critiqué le poète pour avoir donné un portrait si mesquin d'Énée, s'assurant ainsi puissamment de notre sympathie pour Didon la Carthaginoise. Mais son grand exploit, ici et partout dans cette épopée, est de faire voir non seulement la destinée voulue par les dieux pour Rome, qu'elle règne, pacifie et civilise, mais aussi les terribles souffrances ainsi entraînées aussi bien pour les vainqueurs que pour les vaincus, les nobles et les moins nobles, et pour ceux qui seront emportés par le destin des autres : Créüse, Tumus, Lausus, Pallas et Mézence. L'Enéide fut publiée après la mort de Virgile par ses amis Varius Rufus et Plotius Tucca. Les principaux épisodes sont les suivants.

Livre I. Après avoir erré pendant les sept années consécutives à la chute de Troie et être parvenu avec la flotte troyenne dans le Latium en Italie, Énée vient juste de quitter la Sicile. La déesse Junon, ennemie de Troie et protectrice de Carthage (qu'elle sait destinée à être détruite par un descendant de la race troyenne), a laissé Éole, le dieu du vent, envoyer une tempête sur la flotte. Quelques bateaux font naufrage, mais Neptune, le dieu de la mer, calme la tempête ; Énée et les navires rescapés atteignent la côte lybienne. Les Troyens sont alors accueillis par Didon, reine de la ville nouvellement fondée, Carthage; elle a fui Tyr, où son mari Sychée a été assassiné par Pygmalion, frère de Didon et roi de Tyr. La déesse Vénus, mère d'Énée, craignant Junon et les Tyriens, s'arrange pour que Didon tombe amoureuse d'Énée.

Livre II. Sur la requête de Didon, Énée raconte la chute de Troie et les événements qui s'ensuivirent : la construction du Cheval de Troie et la fourberie de Sinon, la mort de Laocoon, l'incendie de la cité, la résistance acharnée mais vaine des Troyens, la mort de Priam et sa propre fuite sur l'ordre de Vénus; il raconte comment il porta son père Anchise sur ses épaules et prit son fils Iule (Ascagne) par la main, comment son épouse Créüse, qui suivait, fut perdue, et comment enfin sa destinée lui fut révélée par l'ombre de Créüse.

Livre III. Énée continue son histoire. Lui et ses compagnons construisent une flotte et s'embarquent. Ils débarquent en Thrace, mais la quittent après qu'Énée aura trouvé la tombe de son parent assassiné Polydoros et entendu sa voix; ils voguent alors vers Délos. L'oracle de Délos leur dit de rechercher le pays qui le premier donna naissance à la race troyenne. Ils pensent tout d'abord par erreur qu'il s'agit de la Crète, mais la peste les en chassera. Énée sait maintenant qu'il s'agit de l'Italie. En chemin, les Troyens débarquent sur l'île des Harpies et les attaquent. Céléno la Harpie leur prédit qu'ils ne fonderont nulle cité jusqu'à ce que la faim ne leur fasse « manger leurs tables» (voir liv. VII); À Buthrote, en Chaonie, ils découvrent le prophète Hélénos (un fils de Priam) et Andromaque. Le prophète indique à Énée la route qu'il doit suivre, qu'il rendra visite à la Sibylle de Cumes et fondera sa cité là où, aux bords d'une rivière écartée, il trouvera une laie blanche avec une portée de trente petits. Poursuivant sa route, Énée explore le pays des Cyclopes en Sicile ; son père meurt à Drépane. De là il atteint la Lybie.

Livre IV. Didon, bien que lié par un voeu à son défunt mari, confesse à sa soeur Anne son amour pour Énée. Junon et Vénus s'arrangent pour que l'union de Didon et Énée puisse être scellée pendant une partie de chasse, providentiellement interrompue par un orage qui les conduira à s'abriter dans la même grotte. La rumeur de leur amour parvient à larbas, un roi voisin qui avait été éconduit par Didon et qui, pris de fureur, en appelle à Jupiter. Le dieu exige d'Énée qu'il quitte Carthage. Quand Didon s'aperçoit que la flotte est prête à appareiller, elle affronte Énée et le supplie. Il lui répond qu'il n'a pas le choix et que, même contre sa propre volonté, il doit partir pour l'Italie. La fureur de Didon n'arrête pas les préparatifs des Troyens et ses dernières supplications ne parviennent pas à infléchir la résolution d'Énée. Elle se prépare pour la mort et, après avoir assisté au départ de la flotte troyenne, se suicide en maudissant Énée et ses descendants.

Livre V. Les Troyens retournent en Sicile et y sont reçus par leur compatriote Acestes. Il y a maintenant un an qu'Anchise est mort sur ces lieux et l'on célèbre cet anniversaire par des sacrifices et des jeux. Le premier jeu est une course entre quatre bateaux. Gyas, capitaine de Chimère, pousse rageusement son pilote par-dessus bord quand il perd la tête au profit de Cloanthe, sur Scylle; Sergeste, sur Centaure, s'échoue; Mnesthée, sur Baleine, rattrape Gyas mais échoue de peu à passer Cloanthe. Suit une course à pied dans laquelle l'homme de tête, Nisus, ayant glissé et chuté, fait délibérément un croche-pied à Salius afin de laisser son ami Euryale gagner. Lors d'un combat de boxe entre le Troyen Darès et Entelle de Sicile, Énée arrête le combat quand Darès est sauvagement attaqué par le Sicilien. Puis vient le concours des archers et, en dernier lieu, une démonstration de trente-six jeunes cavaliers menés par Ascagne, manifestation qui deviendra plus tard une tradition à Rome. Pendant ce temps les femmes troyennes, lasses de leurs longues pérégrinations, sont incitées par Junon à incendier les navires; il n'y en aura que quatre de détruits puisque, en réponse à la prière d'Énée, un orage éteindra les flammes. Un peu plus tard, les Troyens s'embarquent de nouveau, laissant quelques- uns des leurs pour fonder une cité sous le commandement d'Acestes. Le pilote Pali-nure s'endort à la barre et passe par-dessus bord.

Livre VI. Énée rend visite à la Sibylle de Cumes, qui lui annonce les épreuves auxquelles il devra faire face dans le Latium. Sous ses ordres, il arrache le rameau d'or et descend avec elle aux Enfers en passant par la grotte d'Averne. Arrivant aux abords du Styx, ils aperçoivent les ombres des morts inensevelis, incapables de franchir le fleuve; le pilote Palinure se trouve parmi eux, il raconte son aventure et implore d'être enterré. À la vue du rameau d'or, Charon laisse Énée et la prêtresse franchir le Styx; ils endorment Cerbère à l'aide d'un gâteau empoisonné. Par-delà cette caverne, ils rencontrent différents groupes de morts : enfants injustement condamnés, morts d'amour (Didon se trouve parmi eux mais les excuses d'Énée ne l'amadouent pas) ainsi que morts au combat. Ils arrivent à l'entrée du Tartare, où les pires pécheurs souffrent mille tourments, mais poursuivent jusqu'à ce qu'ils atteignent les Champs Élysées, là où les âmes des vertueux vivent dans la béatitude. Énée y salue son père Anchise mais tente en vain de l'embrasser. Énée voit les ombres boire les eaux du fleuve Léthé et Anchise lui explique que ce sont celles qui seront réincarnées : après une longue période, elles ont été purgées de tout mal et peuvent maintenant boire ces eaux afin de perdre toute mémoire. (Cette doctrine de la réincarnation peut avoir été inspirée à Virgile par Platon ou par les traditions orphiques et pythagoriciennes; voir mystères.) Anchise lui fait remarquer les âmes de ceux qui sont destinés à s'illustrer dans l'histoire romaine : Ro-mulus, les premiers rois, les grands généraux, Auguste lui-même et son neveu Marcellus (Virgile fait une touchante allusion à la brève vie de celui-ci). Après cela, Énée et la Sibylle quittent les Enfers par la porte d'ivoire, celle par laquelle des fantômes trompeurs sont envoyés aux mortels (c'est l'une des deux portes du Sommeil et l'on a beaucoup débattu de leur signification). Ce livre contient les vers 851-853, capitaux puisqu'ils portent sur la destinée de Rome :

tu regere imperio populos, Romane, [memento ; hae tibi erurit artes : pacisque imponere [morem, parcere subiectis, et debellare superbos.

(«Toi, Romain, souviens-toi de régir les peuples sous ton empire : tes arts à toi seront d'imposer les conditions de la paix, d'épargner les vaincus et de dompter les superbes. »)

Livre VII. Énée et les Troyens atteignent l'embouchure du Tibre et le Latium. Ils accomplissent la prophétie de la harpie Céléno en mangeant les gâteaux de froment dont ils se sont servis comme plats durant tout un repas. Lavinie, la fille de Latinus, roi du Latium, a beaucoup de prétendants, dont le mieux placé est Turnus, le roi des Rutales; mais Latinus sait, depuis l'oracle de son père, qu'elle ne se mariera pas avec un Latin mais avec un étranger venu d'ailleurs. Latinus accueille les ambassadeurs des Troyens et propose à Énée de s'allier à lui et de prendre sa fille en mariage. Junon voit les Troyens prêts à s'installer et elle en appelle à la Furie Allecto, qui a toujours nourri une folle haine contre Amata, la mère de Lavinie, et à Tumus. Alors qu'Ascagne est en train de chasser, Allecto le conduit à encercler un cerf qui est tenu pour un animal royal, et une bataille s'ensuit. Latinus est incapable d'empêcher les préparatifs de la guerre, et les tribus italiennes se rassemblent sous leurs chefs; sans compter Tumus, on relève Mézence, contempteur des dieux et tyran honni, Messape, Virbius (fils d'Hippolyte) et la jeune guerrière volsque Camille.

Livre VIII. Le dieu du fleuve Tibre encourage l'anxieux Énée, en lui disant de rechercher l'alliance avec les Arcadiens d'Évandre, qui ont fondé une cité sur le mont Palatin (qui sera plus tard une partie de Rome). Remontant la rivière, Énée, ainsi qu'il a été prédit, aperçoit sur la rive une truie avec sa portée. Évandre lui promet son soutien. Vulcain, sur la requête de Vénus, fabrique une armure pour Énée. Évandre montre à Énée un certain nombre de lieux dans sa cité, destinés à devenir des sites fameux de la fondation de Rome, et le presse de faire alliance avec les Étrusques. Vénus apporte son armure à Énée; elle comprend un bouclier sur lequel sont dépeints les futurs événements de l'histoire de Rome jusqu'à la bataille d'Actium.

Livre IX. Énée a demandé aux Troyens de rester dans le camp en son absence, ils refusent donc de se joindre à la bataille même quand Turnus et ses forces les encerclent. Quand Turnus tente de mettre le feu aux navires troyens, Neptune les transforme en nymphes des mers. À la nuit tombée, Nisus et Euryale quittent le camp afin de rejoindre Énée. Ils tuent un grand nombre d'ennemis dans leur sommeil aviné, mais sont aperçus par une colonne montante et tous deux sont tués à leur tour, après que Nisus aura bravement essayé de sauver son ami. Les Rutules attaquent le camp des Troyens et Ascagne, accomplissant son premier exploit guerrier, tue l'un de ceux qui avaient proféré des injures. Turnus est isolé hors du camp et tue de nombreux Troyens avant de plonger dans le fleuve pour s'enfuir.

Livre X. Sur l'Olympe, les dieux débattent du conflit. Énée s'assure de l'alliance de Tarchon, roi des Étrusques, et se dispose à retourner vers les Troyens avec lui et Pallas, le fils d'Évandre. Turnus les attaque dès que leurs navires touchent les côtes. Dans la bataille qui s'ensuit, Tumus tue Pallas. Junon contrefait un fantôme d'Énée; Turnus le poursuit à bord d'un navire qui l'emmène au loin. Énée blesse Mézence et tue, malgré lui, Lausus, le dernier fils de ce dernier alors qu'il essayait de protéger son père ; Mézence monte alors sur son fidèle cheval Rhèbe pour une dernière attaque contre Énée et il est tué avec sa monture.

Livre XI. Énée célèbre la victoire des Troyens et se lamente sur la mort de Pallas. Les Latins envoient des ambassadeurs et l'on conclut une trêve. Le roi latin et les chefs italiens délibèrent; Drancès suggère que Turnus, le principal responsable de la guerre, devrait trancher la question en rencontrant Énée en combat singulier. Turnus, plein de mépris pour Drancès, accepte. Les Latins apprennent alors que les Troyens et les Étrusques avancent sur eux; Camille et sa cavalerie volsque font face aux attaquants. Dans la bataille qui en découle, Tarchon arrache Vétulus de son cheval; Arruns recherche et tue Camille, qui est vengée par Opis, la messagère de la déesse Diane. Les Volsques sont défaits.

Livre XII. Les Latins sont découragés, et Tumus décide de combattre seul Énée en dépit des efforts de Latinus et d'Amata pour l'en dissuader. Suivent les préparatifs du duel, mais les Rutules, déjà anxieux à propos de l'issue du combat, sont pressés d'intervenir par Juturne, la soeur de Turnus ; les deux armées sont de nouveau prêtes à se battre. Énée est blessé par une flèche, mais Vénus le guérit et il poursuit Turnus ; Énée s'aperçoit alors que la ville des Latins n'est pas protégée et envoie son armée la soumettre à un feu nourri. Amata, folle de douleur, se suicide. Énée blesse Turnus avec son javelot et finalement, rendu fou furieux à la vue de son ennemi portant les dépouilles prélevées sur Pallas, le tue de son glaive.

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