DISSIDENCE ET OPPOSITIONS (URSS)
DISSIDENCE ET OPPOSITIONS (URSS)
Du phénomène de la dissidence, le monde extérieur a retenu avant tout quelques images fortes : le geste symbolique de protestation de huit personnes, le 25 août 1968, au milieu de la place Rouge, contre l’intervention soviétique en Tchécoslovaquie ; l’expulsion d’Alexandre Soljénitsyne d’URSS peu après la publication de L’Archipel du Goulag (1973-1974), ouvrage qui allait, en quelques mois, devenir un best-seller mondial ; l’internement de quelques dissidents célèbres, Vladimir Boukovski (1942-), Leonid Pliouchtch (1940-) ou le général Piotr Grigorenko (1907-1987), dans des « hôpitaux psychiatriques », l’exil à Gorki (Nijni Novgorod aujourd’hui), en 1980, de l’académicien contestataire Andreï Sakharov. En réalité, la dissidence n’est que la forme la plus radicale, la plus courageuse et la plus visible de la contestation dans l’URSS brejnévienne. Durant ces deux décennies de « stagnation » du système soviétique post-stalinien, il existe toute une gamme d’attitudes et de comportements de désaccord, qui permettent de ne pas se mettre au ban de la société : participation à des associations de défense du patrimoine culturel ou religieux, écriture « pour les générations futures » de textes impubliables (Récits de la Kolyma, de Varlam Chalamov), refus de faire carrière, etc.
Des opposants d’un type nouveau.
Opposants d’un type nouveau, les dissidents ne nient pas la légitimité du régime, à la différence des émigrés et des opposants de l’extérieur. Ils exigent de l’État soviétique le strict respect des lois qu’il avait édictées, de la Constitution et des accords internationaux signés par l’URSS. Les modalités de l’action dissidente sont en conformité avec ces principes : refus de la clandestinité, ouverture au monde, transparence du mouvement, large publicité aux actions entreprises grâce au recours, aussi fréquent que possible, à la conférence de presse avec invitation de correspondants étrangers. Une telle révolution n’a été naturellement possible que parce que l’État soviétique lui-même a changé. L’État autoritaire des années 1960-1980 s’efforce de ne pas enfreindre trop ouvertement la « légalité socialiste ». Un autre facteur décisif dans l’éclosion du mouvement dissident est l’importance prise par l’opinion publique internationale dans une conjoncture marquée à la fois par la Détente (à son apogée au début des années 1970) et par une forte dégradation de l’image de l’URSS dans le monde.
Dans ce contexte, les formes de contestation dissidente se développent principalement dans trois milieux : l’intelligentsia créatrice, les minorités religieuses et nationales. L’importance de la dissidence - sur le plan de la morale, de la politique, voire des relations internationales - est sans commune mesure avec le nombre des dissidents, qui ne dépassera jamais quelques milliers de personnes dans un pays de près de 250 millions d’habitants.
L’affaire « Siniavski-Daniel ».
L’arrestation (septembre 1965) puis le procès (février 1966) des écrivains Andreï Siniavski (1925-1996) et Iouri Daniel (1925-1988) sont généralement considérés comme les événements catalyseurs du phénomène de la dissidence. Le 5 décembre 1965, une manifestation de soutien aux deux écrivains emprisonnés pour avoir fait publier à l’étranger leurs écrits sous pseudonymes réunit une cinquantaine de personnes sur la place Pouchkine à Moscou. Pour la première fois, deux revendications inédites sont mises en avant : le respect de la Constitution et la publicité des débats lors du procès devant décider du sort des deux écrivains. Près de trois cents intellectuels adressent, en mars 1966, une lettre collective au XXIIIe congrès du Parti communiste de l’Union soviétique (PCUS), exigeant la mise en liberté sous caution des écrivains condamnés à de lourdes peines de camp. Au cours de cette même année, plusieurs dizaines d’intellectuels, dont Alexandre Guinzbourg (1936-2002), Pavel Litvinov (1925-), Georguï Galanskov (1924-1972), Alexandre Martchenko (1928-1984), sont arrêtés pour avoir fondé les premières revues de samizdat (édition clandestine). À partir d’avril 1968, la dissidence parvient à éditer régulièrement, quatre années durant, la Chronique des événements courants, publication clandestine recensant toutes les atteintes aux libertés en URSS.
À la fin des années 1960, les principaux courants de la dissidence intellectuelle se regroupent en un Mouvement démocratique, aux structures très lâches, comprenant les représentants des trois « courants alternatifs » qui s’étaient constitués dans la période post-stalinienne comme autant de programmes d’action : le « marxisme-léninisme authentique », incarné par les frères Roy (1932-) et Jaurès (1930-) Medvedev ; le « libéralisme occidentaliste » (incarné par A. Sakharov) et l’« idée chrétienne et slavophile » (défendue par A. Soljénitsyne). Le premier programme part de l’idée qu’après la « déviation stalinienne » un retour à un marxisme social-démocrate doit permettre d’assainir la vie politique et sociale. Le deuxième croit possible une progressive démocratisation politique de l’URSS, par un phénomène de « convergence » avec la civilisation occidentale. Le troisième propose comme fondements de la vie sociale les valeurs morales chrétiennes, en soulignant la spécificité de la vie russe.
L’image de Soljénitsyne et de Sakharov.
Déchiré entre ces trois courants, le Mouvement démocratique reste très marginal, ne comptant tout au plus que quelques centaines de sympathisants parmi l’intelligentsia. Marginalisée et isolée à l’intérieur du pays, la dissidence repose largement sur la force de caractère de quelques personnalités d’exception, telles que A. Soljénitsyne ou A. Sakharov, qui ont acquis une stature internationale. Au-delà de quelques cercles restreints de l’intelligentsia moscovite et léningradoise, la dissidence se développe, tout en gardant des formes très marginales, dans les milieux catholiques, de Lituanie en particulier, et parmi les minorités religieuses, qui sont soumises à une forte répression. C’est le cas des baptistes, des évangélistes, des pentecôtistes, des adventistes, des khrisnaïtes, voire de certains popes « dissidents » de l’Église orthodoxe. Le mouvement se développe aussi au sein de la communauté juive pratiquante. Pour faire face à un antisionisme d’État de plus en plus marqué, des dizaines de milliers de Juifs soviétiques demandent en effet à émigrer en Israël. Le refus fréquemment opposé par les autorités cristallise le mouvement des refuzniki. Enfin, certains milieux intellectuels des minorités nationales, inquiets des conséquences de la politique de russification, s’organisent également. C’est le cas en Ukraine, en Géorgie, en Arménie, dans les pays baltes…
Les « groupes de surveillance des accords d’Helsinki ».
Le rapport de force est cependant très inégal face à l’État soviétique, mais le poids de l’opinion internationale devient peu à peu déterminant, surtout après l’expulsion hors d’URSS de A. Soljénitsyne (février 1974) : en quelques années, la question des droits de l’homme en URSS devient une affaire internationale de première importance, qui altère durablement l’image de l’URSS dans le monde. La Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe (CSCE), qui s’ouvre en 1973 à Helsinki, est en partie consacrée au problème des droits de l’homme dans le bloc soviétique, et son acte final (1975) va donner aux dissidents la possibilité de défendre de nouveaux droits qui ont été reconnus par un traité international engageant l’URSS. Cet acte final relance le combat des dissidents. Ceux-ci mettent sur pied des « comités de surveillance des accords d’Helsinki » chargés de coordonner les informations sur les violations des droits de l’homme. Le contexte est désormais changé. Le KGB a beau pourchasser les dissidents, les emprisonner ou les contraindre à l’exil, la machinerie policière cesse d’être omnipotente à partir du moment où l’opposant, repéré et identifié par les organismes de défense des droits de l’homme, est pris en charge par une organisation humanitaire étrangère. Peu à peu, les dissidents parviennent à entraîner le régime sur leur propre terrain, celui du droit. Avec la perestroïka (« restructuration »), les nouveaux dirigeants soviétiques se réapproprient certains thèmes du discours, et certains idéaux de la dissidence - en particulier la glasnost (« transparence ») - constituent le socle du projet gorbatchévien.
Pour avoir fait douter le pouvoir de sa légitimité, pour l’avoir contraint à se justifier aux yeux de l’opinion internationale, pour lui avoir fait croire que le système était encore réformable de l’intérieur, la dissidence n’a pas peu contribué à la désagrégation de l’Union soviétique.
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