DAUMAL René. Ecrivain français
DAUMAL René. Ecrivain français. Né à Boulzicourt (Ardennes) le 16 mars 1908, mort à Paris le 21 mai 1944. Son père était un instituteur voué au socialisme et anticlérical. Le curé du lieu disait de lui qu'il était le seul honnête homme du canton. René héritera de son exigence morale. En 1912 la famille viendra habiter la vallée de la Meuse à Vireux-Molhain où il commence ses études primaires. Il a d'abord appris seul à lire. En 1914, les Daumal fuient l'invasion et vont se réfugier en Corrèze, puis le père est nommé à Paris comme fonctionnaire au ministère des Finances. En 1917-1918, nouveau repli à Langres. A onze ans le jeune René commence une collection de coléoptères et fera maintes expériences de chimie. En 1920, c'est de nouveau les Ardennes. Etudes au lycée de Charleville. Se livre aux sports, mais lit énormément : ouvrages d'occultisme, Victor Hugo, Voltaire, surtout Jules Verne. Commence à s'intéresser à l'Orient et à l'Inde en particulier. Entre 1922 et 1925, il est au lycée de Reims où il fait la connaissance de Roger Gilbert-Lecomte, Robert Meyrat et Roger Vaillant. Il poursuit alors des expériences mystérieuses sur le sommeil pour comprendre la mort qu'il croit semblable au sommeil. S'oriente aussi avec ses amis vers la littérature. Reçu bachelier en 1925, il se met à l'étude du sanskrit. La poésie pour lui est bientôt liée à une recherche mystique. Il absorbe un poison afin de faire l'expérience de l'évanouissement et s'assurer que la conscience subsiste alors que les fonctions du corps sont anéanties. Il essaie l'opium mais sans s'intoxiquer, et tente avec ses amis des rendez-vous durant le sommeil. Finalement il entre au lycée Henry-IV en Lettres supérieures, où il reçoit d'Alain, professeur de philosophie, un enseignement qui lui apprend la rigueur des moyens d'expression. Un accident l'empêche de se présenter au concoure de Normale et il se résout à préparer sa licence comme étudiant libre à la Sorbonne. Il écrit les premiers poèmes de Contre-ciel et en 1928 avec Meyrat, Lecomte et Vailland il fonde une revue : Le Grand Jeu . Intéressé par le surréalisme, il marque bientôt une essentielle divergence avec Breton qui semble se contenter de certaine magie littéraire alors que Daumal met en jeu la vie tout entière, dans l'exaltation d'une pensée renouvelée. Le groupe du Grand Jeu se dissout en 1932. Daumal qui a obtenu sa licence mais renoncé au professorat pour se consacrer à la littérature devra toujours mener une vie difficile. Il rencontre Alexandre de Salzmann, qui lui transmet l'enseignement de Gurdjieff. Avec la troupe de danseurs sacrés d'Uday Shankar, il fait un bref séjour aux Etats-Unis où il rejoint Vera Milanovna que plus tard il épousera. En 1933, après la mort d'Alexandre de Salzmann, il poursuivra des relations d'ordre spitituel avec la femme de celui-ci et dès lors s'efforcera de mener une vie régulière. Mais s'il renonce à la drogue, ayant rompu avec Roger Gilbert-Lecomte qui s'y adonne avec désespoir, l'ascétisme qu'il s'impose se révèle assez néfaste, car il doit partager son temps, sans s'accorder de loisirs, entre des travaux de traduction mal payés, des recherches personnelles et des compositions littéraires. Il a écrit La Grande beuverie où il fustige poètes et savants, esclaves satisfaits de conceptions bâtardes, et il compose encore des poemes. Après avoir séjourné quelques mois à Êvian puis à Genève en 1934, il reçoit en 1935 le Prix Jacques-Doucet pour son recueil de poèmes de Contre-ciel. Séjour à l'île de Ré, puis de nouveau à Genève. En 1937 on le retrouve dans les Alpes, et en 1938 à Paris où Madame de Salzmann le présente à Gurdjieff. Il traduit des textes hindous. En 1939 il doit constater le résultat d'une vie soumise à des occupations et préoccupations dévorantes : ses deux poumons sont gravement atteints. Mais l'ordre chronologique et les faits les plus connus ne peuvent donner idée de ses tourments spirituels. En effet il a fait la connaissance de Jean Paulhan qui l'a beaucoup aidé et pour lequel il s'est pris d'une amitié passionnée. Or Jean Paulhan s'opposait avec fermeté aux mystiques de Salzmann et Gurdjieff dont il estimait que les arguments étaient insuffisants, et l'influence néfaste sur l'esprit de Daumal. Celui-ci, qui ne voulait donner sa confiance qu'à un seul maître, ne put pourtant se détacher ni de Madame de Salzmann ni de Jean Paulhan. Ainsi pendant le peu d'années qui lui restent à vivre, il ne trouvera pas vraiment la paix, passant de cure de repos à des travaux épuisants, néanmoins toujours animé d'une foi ardente et confiante. En 1940, il retrouve Jeanne de Salzmann à Cahors avec Vera qu'il ne tardera pas à épouser, il revient à Paris où Gurdjieff est demeuré, repart pour la zone libre, écrit les poèmes de La Guerre Sainte qui paraîtront dans la revue Fontaine en 1942 et feront partie de son recueil Poésie noire, poésie blanche (posth., 1954). Il est à Allauch dans l'été 42 puis à Pelvoux, revient à Paris, de nouveau a Pelvoux dans l'été 43. Six fois en deux ans il change de résidence et vit dans un dénuement extrême, se nourrissant très mal. Après avoir entrepris la traduction du Boudhisme Zen de D. T. Suzuki pour Jean Herbert en 1941, il a mis en train son livre capital Le Mont Analogue (posth., 1952) qu'il poursuit jusqu'à sa mort le 21 mai 1944. Il a trente-six ans. Si l'on veut comprendre l'oeuvre de Daumal, il ne faut pas essayer de définir sa démarche dont la biographie nous montre maints retournements et maintes divergences. Kantien avec Alain, rêveur avec les surréalistes, se vouant à la drogue puis à l'ascétisme, soucieux d'une vérité rigoureuse, passionné par la conception de 1 unité de Spinoza, livré à des exercices religieux, divisé entre la hantise de la mort et la certitude d'un au-delà, condamnant la religion chrétienne, puis l'admirant sans réserves, s'efforçant de remonter aux pures sources orientales et stupéfait devant la métaphysique familière et contradictoire de Jean Paulhan, il n'est pas d'auteur qui soit à la fois plus exigeant, plus partagé et plus fidèle. Aucune ligne ne peut être nettement tracée pour suivre sa pensée, mais il est possible de la situer. On peut dire, en termes approximatifs, que certains romantiques, comme Kleist ou Nerval, aspiraient à un autre monde, à une sorte de ravissement dans une recherche poétique animée d'une conviction profonde qui les livrait à d'impossibles rêves et parfois à la folie. En fait ils reprenaient une démarche religieuse ou mystique en dehors de toute religion, et ils éprouvaient le manque d'un ordre rituel et de dogmes, de telle façon qu'ils s'évertuaient à une imagerie certes riche de sens mais hasardeuse. Rimbaud, qui fut un guide pour Daumal, a introduit dans cette exaltation romantique la notion nouvelle d'une « méthode » à chercher, d'une « étude » à poursuivre pour en venir à la réalité d'une vie autre, disons étemelle. C'était une véritable révolution. Le langage détenait en soi le secret d'une vérité entière qu'on pouvait, qu'on devait mettre au jour, au-delà de l'imagerie, par un remaniement positif de la parole vivante. Jean Paulhan qui fit une forte impression sur Daumal, tout en s'inspirant de Lao Tseu plutôt que de Rimbaud, s'exerçait à une recherche langagière d'ordre métaphysique et qui avait pour but de nous replacer « en Dieu » et de nous changer. Cette évolution de la pensée poétique, qui part de l'imagerie pour en venir à une science du langage, permet de comprendre comment Daumal tente d'assurer son chemin. Il commence par décider que la poésie n'a aucun sens si elle ne s'affirme pas dans une Parole absolue. Ce point de départ manifeste la même exigence que celle de Rimbaud et de Paulhan. Comme l'un et l'autre il écarte tout langage temporel voué aux simples usages, à la technique ou à l'esthétique, pour se livrer à l'exercice d'une recherche positive. C'est pour lui d'abord irréfutable que toute parole est inutile si elle n'exprime pas notre accord avec un ordre universel, un cosmos dont nous sommes une part et où nous devons trouver notre raison d'être. Son premier travail consiste d'abord à éliminer toute expression vaine ou parasitaire. Dans La Grande beuverie il condamne les Pwats (ou poètes) seulement soucieux de parader, aussi bien que les Savants dont les méthodes excluent, dès le principe, tout recours à une raison première pour se préoccuper seulement de causalités fragmentaires. A la poésie, à la science, il tient donc à substituer une connaissance qui remonte aux origines. Le premier souci de Daumal sera de détruire tout ce qui masque ces origines, c'est-à-dire les idées même religieuses. Il faut que le langage devienne pur et par lui-même transforme réellement notre pensée. Ce fut le rôle du Grand Jeu de faire d'abord table nette, de nous réduire à ne plus rien avoir dans l'esprit, afin que renaisse une lumière nouvelle. C'est pourquoi Daumal se sépare très tôt du surréalisme qui tout en manifestant l'intention d'atteindre une autre réalité s'en tient trop facilement à un jeu d'écriture qui retrouve les anciennes errances, en dépit de son effort pour rompre les communes fonctions verbales. Et c'est ici que se révèle le ressort essentiel de la re-cherche de Daumal. Il s'agit pour lui sans cesse de « remettre en question ». Voilà pourquoi il semble souvent passer d'un extrême à l'autre, de la négation à l'affirmation, de la « poésie noire » à la « poésie blanche », non pas pour se perdre dans une contradiction logique, mais reprendre chaque fois plus loin la route d'abord suivie. Il semble parfois que chaque tentative doive réduire à néant lui-même et sa recherche, mais c'est lorsqu'il en vient aux limites mêmes de l'expression et de la conscience qu'il dépasse ces limites et à partir du rien voit renaître la vérité, de la même façon que lorsqu'il tentait de s'asphyxier, il trouvait la certitude d'un au-delà révélé. « L'action révolté procède de la colère, l'action ironique procède de l'orgueil, l'action accomplie avec grâce procède de l'humilité. » Ainsi la bataille que livre Daumal finit par le réduire au dernier degré de la spiritualité. Après avoir pratiqué poésie, drogue, ascèse, religion, il se retrouve plus bas que les littérateurs, les savants et les mystiques, mais plus près, dans la profondeur, d'une origine secrète et mieux éveillé que quiconque. Il en vient même à se « résigner » a la plus commune littérature, considérant que celle-ci ne saurait être en elle-même une tentative mystique, mais qu'elle se réduit à de simples contes qui toutefois dans leur humilité peuvent être « analogues » à cette montée de la pratique religieuse vers un destin étemel. C'est ainsi qu'il entreprend de rédiger Le Mont Analogue qui est une simple legende. Selon cette légende, il existe une île bien réelle située hors de notre espace et qu'il faut atteindre grâce à une trouée invisible que seuls certains élus peuvent deviner. Dans cette île s'élève une montagne dont le sommet ne s'atteint que grâce à une ascension patiente, on dirait interminable, qui ne va pas sans nombreux relais ni sans ménager des repères pour ceux qui suivront. Mais dès le début les voyageurs peuvent découvrir certaines pierres lumineuses qu'on appelle peradam et qui sont des cristaux d'une roche absolument pure et dont la forme, contrairement à tout cristal, est courbe. Ainsi quoiqu'on soit très loin du sommet il suffit devoir préparé et entrepris l'ascension pour acquérir comme des fragments d'absolu qui vous donnent l'entière certitude de l'autre vie. Mais, comme pour Rimbaud et Paulhan, il fallait, selon Daumal, reconnaître d'abord que la réalité de cette autre vie est évidente et nécessaire, La démarche de Daumal se situe donc dans un courant profond où la pensée, depuis Rimbaud, tend à établir que la connaissance essentielle ne peut nous être donnée que par une mystique et même une poésie, qui s'affirment comme seule vraie science. A la condition expresse que les croyances et les réalisations de l'art ne cessent d'être interrogées, au cours de notre vie et de notre conduite, la vérité ne peut que parler en nous, dans notre langage, et assurer notre destin au-delà d'un monde dont la réalité exige déjà, à tout instant, une révolution transcendante. Pour quoi Daumal, homme de religion, cherche à renoncer à toute prétention afin d'écouter une parole (aussi bien littéraire) venue d'ailleurs pour nous sauver.