Databac

COMTE Auguste Isidore Marie François-Xavier

COMTE Auguste Isidore Marie François-Xavier. Né à Montpellier le 17 janvier 1798, mort à Paris le 5 septembre 1857. Son père était commis à la recette principale de Montpellier. Élevé dans la religion catholique par sa mère, il fit ses études en qualité d'interne au lycée de sa ville natale, où il obtint en classe de rhétorique le premier prix d'éloquence, ce qui ne l'empêcha pas de se destiner à l'École Polytechnique. À seize ans, en remplacement de son professeur Daniel Encontre, il est même chargé d'enseigner les mathématiques spéciales. Auguste Comte est reçu à Polytechnique en 1814. Après les Cent-Jours, et sur un prétexte, l'École fidèle à Napoléon ayant été licenciée, il retourne à Montpellier où il suit un moment les cours de l'Ecole de médecine. Puis il revient à Paris, où, tout en faisant quelques menus travaux pour gagner sa vie, il étudie Monge, Condorcet, Montesquieu, Laplace, et rédigé un premier essai politique, Mes réflexions. Pendant quelque temps il est le secrétaire de Casimir Périer. C'est à cette époque, au Palais-Royal, qu'il rencontre Caroline Massin, une prostituée que plus tard il épousera. Dans le courant de l'année 1817, il est présenté à Saint-Simon. La sympathie est réciproque, et dès le mois d'août 1817, Comte entre dans l'équipe de l'Industriel. Il est chargé de la rédaction du troisième volume, ce qui ne l'empêchera pas de collaborer aussi au Censeur. Il écrit un Système de politique positive que Saint-Simon publie dans le Catéchisme des industriels, mais qui est aussi le dernier témoignage de leur collaboration, car celle-ci fait place peu à peu à une divergence de vues sur les moyens qu'il faut mettre en oeuvre pour réaliser le programme du mouvement. Ce qui avait attiré Comte vers Saint-Simon était l'idée de la prépondérance de l'industrie, d'ailleurs inséparable de la science, et l'idée complémentaire d'une rénovation spirituelle, d'un « nouveau christianisme » fondé sur une justice distributive. Mais ce qui sépare les deux hommes est le problème pratique de la réorganisation de la société, que Saint-Simon pensait pouvoir aborder tout de suite, sans autres recherches théoriques, et que Comte voulait au contraire approfondir préalablement par de nouvelles études. Il faut avant tout, pensait-il, donner à l'intelligence les nouvelles habitudes qu'exige l'état des sciences. Et pour cela il faut d'une part fonder une science des phénomènes sociaux, et d'autre part s'habituer à une connaissance encyclopédique des sciences dont l'ensemble seul rend possible l'étude particulière de ladite science sociale. A ces deux thèmes essentiels de la pensée de Comte s'ajoute d'ailleurs une notion que le saint-simonisme n'a pu que fortifier dans son esprit : celle de l'antithèse des époques critiques ou révolutionnaires et des époques organiques ou stables. Ces époques s'opposent comme l'idée de l'individu à celle du pouvoir, et Comte appuiera toujours ce qui accroît et fortifie le pouvoir, allant jusqu'à justifier la dictature, seule capable, dans la diversité des opinions, d'assurer la marche du progrès. L'époque « saint-simonienne » de la vie de Comte a été féconde. Elle a vu paraître la Séparation générale entre les opinions et les désirs (1819), la Sommaire Appréciation de l'ensemble du passé moderne (1820), et le Plan des travaux scientifiques nécessaires pour réorganiser la société. En 1826, ayant épousé Caroline Massin, qu'il a retrouvée, et qu'il se propose peut-être de sauver de ses anciennes erreurs, Auguste Comte se trouve aux prises avec d'assez grandes difficultés matérielles. Il a alors l'idée d'ouvrir dans son appartement même un cours de philosophie positive. Dès la première séance, il rencontre un grand succès. Humbolt, Hippolyte Carnot, le physiologiste Blainville et le mathématicien Poinsot sont au nombre de ses élèves. Mais, inquiet, surmené, il est avant son troisième cours la proie d'une violente crise cérébrale, et il est mis en traitement à Enghien. Sa mère et sa femme, non sans entrer en conflit, le soignent et le guérissent. En 1829 il reprend son cours, 159, rue Saint-Jacques. Et son médecin, Esquirol, est désormais parmi ses élèves. Il y a la aussi Fourier. En 1830 Auguste Comte enseigne à l'Athénée. Et en juillet de cette même année, il publie le premier tome de son Cours de philosophie positive, qui en comptera six. Ceux-ci paraîtront en 1835, 1838, 1839 et 1842, et constituent l'oeuvre la plus importante du fondateur du « positivisme ». Ils exposent en effet dans son détail cette réforme intellectuelle dont on a vu que Comte faisait la condition d'une société rénovée. Les sciences positives sont le contenu et le moyen de cette réforme. Mais celle-ci en retour exige d'elles qu'elles s'engagent dans certaines directions et s'astreignent à certaines limites. Ainsi Comte se déclare-t-il hostile au calcul des probabilités, aux recherches sur la composition physique des astres ou intime de la matière, aux théories de l'évolution des espèces ou de l'origine historique des sociétés. C'est que la science, selon Comte, doit rechercher des relations entre phénomènes, mais ne peut qu'ignorer la nature profonde et la raison d'être des choses réelles. Et elle doit d'autant plus faire l'économie de toute hypothèse sur la nature ou les causes (on reconnaît là le point de vue de Fourier, de Cuvier ou de Chevreul, par opposition aux recherches de Laplace), qu'elle a pour fonction de hâter le passage des conceptions subjectives de l'âge métaphysique aux conceptions objectives. Il y a six sciences fondamentales : les mathématiques, l'astronomie, la physique, la chimie, la biologie, la sociologie. Et le Cours de philosophie positive n'est en un sens qu'un vaste effort de coordination de ces sciences, d'autant plus nécessaire que Comte ne reconnaît pas de valeur générale ou méthodique à la logique en tant que telle. Ce sont les mathématiques qui fournissent naturellement les formes et les cadres du raisonnement nécessaire aux autres sciences. Et d'une façon générale celles-ci s'empruntent les unes aux autres leurs procédés caractéristiques, que Comte entreprend de distinguer et de préciser pour donner à chaque science sa place dans le programme positiviste. La géométrie, la mécanique, l'astronomie sont d'ores et déjà des sciences positives. Car elles sont analytiques et ne nécessitent aucune hypothèse sur la nature des corps. Une victoire de l'esprit positiviste, en ce sens, est la réduction par Fourier de la thermologie à une théorie purement mathématique. La physique, au contraire, n'est qu'imparfaitement positive. Et la chimie plus encore puisque l'analyse mathématique n'y a pas cours. Les limites de la pensée de Comte apparaissent d'ailleurs de plus en plus nettement au fur et à mesure qu'il avance dans la série des sciences. Il interdit ainsi à l'anatomie de s'occuper de tout ce qui est relatif à la structure du tissu, en vertu du principe positiviste que les recherches sur la « nature » des corps sont métaphysiques; et sa conception de la sociologie n'a plus guère d'intérêt que pour les étudiants du comtisme. Le terme de sociologie est inventé par Comte, la science qu'il désigne a pour objet la structure sociale, qui existe en soi avec des caractères permanents, ceux-ci n'étant pas même altérés par le passage de l'un à l'autre des trois états que Comte a définis : l'état théologique, où les puissances divines servent à l'homme de principe d'explication et d'action, l'état métaphysique où les puissances divines sont remplacées par des forces impersonnelles et abstraites, enfin l'état positif. En même temps qu'il publie le début de son Cours de philosophie positive, Comte entreprend d'enseigner, à la mairie du IIIe arrondissement, l'astronomie élémentaire. De ce cours, qu'il a continué pendant dix-sept ans, est issu le Traité philosophique d'astronomie populaire. En 1831, Comte est candidat à la chaire d'analyse de l'École Polytechnique : mais sans succès. Il est nommé l'année suivante répétiteur à l'École et c'est de ce métier qu'il va vivre — assez péniblement — désormais. Son enseignement, au dire de ses supérieurs, est admirable. Ce qui n'empêche pas qu'il demande vainement à Guizot en 1833 la création en sa faveur d'une chaire d'histoire des sciences mathématiques et physiques au Collège de France, et qu'on lui refuse même, pour ses convictions républicaines, la chaire de géométrie de l'École Polytechnique. Il essuiera d'autres échecs de ce genre, qu'il attribue à la spécialisation bornée des savants, et qu'il racontera dans la préface du sixième volume de son cours. Il a pourtant été nommé examinateur d'admission. En 1842 il se sépare définitivement de Caroline. Et la préface du sixième volume ayant attaqué vivement Carnot, il perd en 1844 son poste d'examinateur et se retrouve sans ressources. A partir de ce moment, Comte vivra surtout des contributions volontaires de ceux que le positivisme a séduits. Une première fois, c'est John Stuart Mill et de riches Anglais qui le soutiennent. Puis Littré publie une série d'articles dans le National, à propos du Discours sur l'esprit positif, qui est l'introduction du Traité d'astronomie, édité en 1844. Cet homme célèbre donne son adhésion aux idées de Comte et ouvre une souscription pour venir en aide à celui-ci. Cependant, Auguste Comte a fait en 1844, la connaissance de Clotilde de Vaux. Et l'amour qu'il va lui porter bouleversera sa vie et dans une large mesure sa pensée. Clotilde de Vaux est alors âgée de trente ans. Elle est mariée, mais son mari a quitté la France à la suite d'une escroquerie. Elle est phtisique et pressent qu'elle est condamnée. De 1844 à sa mort, qui survient en avril 1846, Comte sera son confident et son ami, et après cette mort il lui voue un véritable culte, qui s'attache à tous les objets et souvenirs qui lui restent d'elle, et qui se trahit dans sa doctrine par le rôle prééminent qu'il attribue désormais à la Femme. Auguste Comte rêve d'une religion de l'Humanité, dont il se proclame le grand prêtre, et dont les rites se placent sous le signe du souvenir de Clotilde. Cette pensée religieuse découle d'une application à la philosophie de l'histoire de la loi comtienne des trois états. Le Moyen Age était l'époque théologique, les siècles de transition furent l'époque métaphysique, et l'état futur de l'humanité sera le positivisme. D'où le besoin, pour réaliser ce destin final, d'une religion, conçue comme le pouvoir de rallier les volontés individuelles, et qui remplace la « régence de Dieu » par le régné du concept d'humanité. Mais il y a aussi, dans cette pensée dernière de Comte, le souvenir du messianisme saint-simonien. Et une idée du coeur, senti comme distinct de l'intelligence et de la volonté, et qui devient la véritable origine de ce culte et le lien futur des hommes entre eux. Cette réflexion sur le sentiment conduit Comte à concevoir une septième science et la plus haute : la morale, qui permet de saisir la religion, non plus dans son objet, mais dans son origine subjective. Ce souci religieux l'entraîne aussi dans des aménagements beaucoup plus contestables de sa doctrine quand, essayant de garder du catholicisme tout ce qui a fait à travers les siècles sa capacité d'organisation, il fait place dans le positivisme aux rites et aux sacrements, et même à la notion d'une Vierge-Mère et à celle de la Trinité (la trinité positiviste est formée du Grand Milieu, qui est l'espace, du Grand Fétiche, qui est la terre, et du Grand Etre, qui est l'humanité). Auguste Comte se propose aussi d'instituer un sacerdoce, chargé d'enseigner et de préserver le dogme. En 1848, groupant autour de lui ses disciples, il fonde la Société positiviste, et fait un cours sur l'histoire de l'humanité. Il publie, de 1851 à 1854, son Système de philosophie positive ou traité de sociologie instituant la religion de l'humanité, quatre volumes qu'a précédés le Discours sur l'ensemble du positivisme. Cette doctrine devenue ainsi essentiellement religieuse trouve d'ailleurs son expression la plus naturelle dans le Catéchisme positiviste (1852). Il s'agit de « onze entretiens systématiques entre une Femme et un prêtre de l'Humanité ». Comte lui-même vit maintenant comme un prêtre. Apaisé, détaché, il pratique une sorte d'ascétisme dont il faut trouver l'origine dans la résolution de régler sa vie qu'il prit à la suite de sa crise de délire et de dépression en 1826. En 1856, il publie la Synthèse subjective ou système universel des conceptions propres à l'état normal de l'humanité. Il a encore de grands projets, il se propose d'étudier la morale, le système de l'industrie positive, la philosophie première, travaux qui, dans son esprit, devaient le retenir jusqu'en 1867, mais il meurt, en 1857, sans avoir pu par conséquent achever son oeuvre. A ses derniers moments, il est entouré de ses disciples, qui veilleront à l'exécution de ses dispositions testamentaires. Ainsi Auguste Comte repose-t-il serrant sur son coeur, comme il l'a voulu, une relique de Clotilde. Il a déshérité sa femme, Caroline Massin, dont il énumère les torts dans une partie secrète du testament. Et il lègue son appartement, celui dans lequel il a donné son enseignement pendant les dernières années de sa vie, à la Société positiviste. C'est au 10 de la rue Monsieur-le-Prince, où cette société se trouve encore. JEAN DUVAL. ? «La philosophie positive est à la fois le produit et le remède d'une époque troublée. Les terreurs ne sont pas sans fondement qui assaillent l'homme réfléchi et les foules irréfléchies. En effet, que voit-on ? des ébranlements prolongés, des espérances déçues, des fluctuations sans arrêt, la crainte du retour d'un passé qu'on repousse, et l'incertitude d'un avenir qu'on ne peut définir. En cette instabilité, la philosophie rattache toute la stabilité mentale et sociale à la stabilité de la science, qui est le point fixe donné par la civilisation antécédente. Quand je dis la philosophie positive, j'entends Auguste Comte... » Émile Littré, 1864. ? «J'éprouvai une sorte d'agacement à voir la réputation exagérée d'Auguste Comte, érigé en grand homme de premier ordre pour avoir dit, en mauvais français, ce que tous les esprits scientifiques, depuis deux cents ans. ont vu aussi clairement que lui. » Ernest Renan. ? « L'ordre de la classification des sciences positives — mathématiques, physique, chimie, physiologie — est encore une vue transmise par Saint-Simon à Comte. Ce n'est pas une grande découverte. L'étude de la nature et des rapports des sciences dans le Cours de Philosophie positive se trouve singulièrement arriéré depuis la fondation de la théorie mécanique de la chaleur, la réduction des forces physiques à l'unité, les progrès de l'atomisme chimique, l'application de la physique terrestre à l'astronomie. La partie mathématique restée remarquable en quelques points, n'est nullement satisfaisante sur la question de la méthode infinitésimale, la plus importante de toutes. » Renouvier, 1897. « Jusqu'à présent, la sociologie a plus ou moins exclusivement traité non de choses mais de concepts. Comte, il est vrai, a proclamé que les phénomènes sociaux sont des faits naturels, soumis à des lois naturelles. Par là, il a implicitement reconnu leur caractère de chose; car il n'y a que des choses dans la nature. Mais quand, sortant de ces généralités philosophiques, il tente d'appliquer son principe et d'en faire sortir la science qui y était contenue, ce sont des idées qu'il prend pour objets d'étude. En effet, ce qui fait la matière principale de sa sociologie, c'est le progrès de l'humanité dans le temps... Il s'agit si bien d'une représentation toute subjective que, en fait, ce progrès de l'humanité n'existe pas. Ce qui existe, ce qui seul est donné à l'observation, ce sont des sociétés particulières qui naissent, se développent, meurent indépendamment les unes des autres... En somme, Comte a pris pour le développement historique la notion qu'il en avait et qui ne diffère pas beaucoup de celle que s'enfuit le vulgaire. » Emile Durkheim. ? Son oeuvre est une admirable cathédrale d'idées où se déploie l'esprit le plus constructeur, le plus merveilleusement doué pour la synthèse unitaire. Il porte en lui-même un besoin d'unité systématique qu'il objective universellement et ne peut rien toucher ni rien voir sans le systématiser. » Gabriel Tarde. ? « L'immense supériorité de Comte sur les utopistes qui ont précédé la Révolution — l'abbé de Saint-Pierre, par exemple — aussi bien que sur ceux qui l'ont suivie, se montre surtout par l'autorité et la vigueur avec lesquelles il saisit cette vérité capitale : à savoir que le perfectionnement de l'organisme social ne peut être effectué que par un développement moral et non point par un changement quelconque du seul mécanisme politique ni par les moyens violents caractérisés par une répartition nouvelle et artificielle de la richesse. » Morley of Blackbum. ? « Un habitué de Comte finit par s'étonner d'entendre critiquer l'aridité de son langage philosophique. Il ne peut s'empêcher d'égaler [ses] sentences aux plus beaux vers moraux et gnomiques d'un Lysis, d'un Virgile, d'un Pierre Corneille. Il les trouve gonflées de consolations pénétrantes et d'encouragements subtils, comme toutes les vérités qui défient le doute. Douceur, tendresse, fermeté, certitudes incomparables, c'est tout ce que renferme, pour l'élève de Comte, ce terrible mot, si peu compris, de Positivisme. » Charles Maurras. ? « La tentative d'une synthèse où la doctrine du progrès et la doctrine de l'ordre se concilieraient dans une sociologie positive a donc échoué. Par la force des choses, les éléments contradictoires se sont dissociés et le courant de réaction qui est propre au XIXe siècle a ramené Comte, comme il avait ramené Fichte, comme il devait ramener Taine, au stade théologique qu'ils s'étaient d'abord flattés de dépasser. En créant, de son autorité privée, la religion positiviste afin de combattre la maladie occidentale... le principe révolutionnaire consistant à ne reconnaître d'autre autorité spirituelle que la raison individuelle, Comte reste fidèle à l'impulsion que lui avait communiquée Joseph de Maistre. Par le positivisme autant que par le catholicisme, l'esprit pontifical... tendait à la possession complète du XIXe siècle. » Léon Brunschvicg.

Liens utiles